Société

Procès d'Angel Valcarcel: «Le monde tourne, et il n’y adhère plus»

Temps de lecture : 9 min

[2/4] La cour d'assises de l'Hérault revient sur le suicide en 2013 d'Angel Valcarcel fils, sur la douleur de son père aujourd'hui accusé d'assassinat et sur les doutes funestes qui envahissent la famille.

Au tribunal de Montpellier (Hérault) | Pascal Guyot / AFP
Au tribunal de Montpellier (Hérault) | Pascal Guyot / AFP

Cet article est le deuxième volet du récit en quatre épisodes du procès d'Angel Valcarcel, accusé de l'assassinat de sa belle-fille, Vanessa Mayor, en 2014.

Pour (re)lire la première partie: Procès d'Angel Valcarcel: «J’ai buté ma belle-fille. À présent, mon fils est vengé»

Un soir, Vanessa parle des addictions d’Angel à son beau-père. Elle sort un pochon de poudre blanche de la poche de son compagnon et le lui montre. Angel père s’énerve: «C’est de ta faute s’il consomme cette merde!». Face à la cour, il ne nie pas sa drôle de logique: «Je voulais un peu la responsabiliser, pour lui permettre d’arrêter». Vanessa essaie. Mais la seule chose qui change, c’est le nombre de trous dans le mur.

Le petit frère de Vanessa s’inquiète. Il sait d’où viennent les disputes, il l’a compris depuis longtemps. «Je suis le seul à le dire, mais Angel n’allait pas bien. Il ne faisait plus la fête comme d’habitude. Il n’était pas joyeux. Il n'était pas comme il était avec nous.»

Angel disparaît toute la journée, ne va pas travailler –il est carreleur dans la même entreprise que son père. Des témoins se souviennent qu’Angel pouvait prendre de la cocaïne en plein milieu de l’après-midi.

Un foulard autour du cou

Le 7 août 2013, en discothèque avec ses cousins, Angel tient des propos bizarres: il dit qu’il va tuer deux ou trois personnes et qu’il sortira de prison à quarante-sept ans.

Le lendemain, il va voir son père. Il est vingt heures. Le père ne parle pas à son fils du sachet de drogue trouvé dans ses affaires, mais il lui rapporte que Vanessa s’est plainte de voir l’argent du couple partir en fumée. Le fils sort une liasse de billets de sa sacoche, 1.000 euros en petites coupures: «C’est faux, regarde».

Angel père trouve son fils «très énervé, très excité»; celui-ci lui avoue que cela fait quarante-huit heures qu’il n’a pas dormi. Il veut quitter Vanessa. Elle compte emmener les enfants à Lyon. Il veut la tuer, elle et ses parents. D’ailleurs, il en est convaincu, sa belle-famille ne l’a jamais aimé, parce qu’il est gitan. Son père le raisonne. Angel lui dit au revoir et part dans la nuit.

Sur la promenade d’Agde, il vole le sac à main d’une dame. Elle menace de porter plainte. Un ami le convainc de rendre le sac et Angel obéit, non sans récupérer les cigarettes à l’intérieur, parce qu’il s’en fumerait bien une ou deux. Le ciel n’est plus tout à fait noir quand il rentre chez lui.

Quelques heures plus tard, Vanessa se lève. Elle doit se préparer pour conduire les garçons au centre aéré. Elle voit le t-shirt d’Angel plié sur la table, puis elle le voit lui, en caleçon, assis dans le dressing. Elle pense qu’il s’est endormi là, trop ivre pour aller dans la chambre. Vanessa s’approche. Angel n’est pas en train de dormir: il s’est pendu, un foulard autour du cou.

Affolée, elle ouvre la fenêtre et hurle au secours. Elle tremble encore de tous ses membres quand les pompiers arrivent pour tenter de le réanimer. Elle réalise que c’est fini; son corps convulse, ses nerfs lâchent, elle pleure sans discontinuer: «Il nous laisse, ses deux enfants et moi!». Angel n’a pas laissé de lettre.

Un lien froid et encombrant

La présidente Anne Haye demande à Angel Valcarcel de se lever.

- Vous n’avez jamais cru au suicide de votre fils.
- Je ne sais pas. Je ne sais toujours pas
.

Angel Valcarcel est comme un bol d’eau rempli à ras bord. Chaque fois que la mort de son fils est évoquée, il enlève ses lunettes et essuie ses larmes avec la manche de sa chemise blanche. La présidente lui laisse quelques instants de répit.

«Un enfant ne devrait jamais partir avant ses parents. La cour peut entendre ce que vous avez vécu par rapport à votre fils. Mais Vanessa était aussi l’enfant de quelqu’un, et ça, la cour ne l’oubliera pas.»

«Nous pouvons tous voir notre raison vaciller. La différence est sur ce que l'on en fait.»

La psychologue appelée à la barre

Sur les fauteuils de la cour d’assises de Montpellier, côté parties civiles, se trouve Jacques, le père de Vanessa. Jacques Mayor et Angel Valcarcel ne peuvent cacher, à travers leurs regards noirs et leurs jeux de mains, qu’ils se haïssent autant qu’ils se craignent. Mais il existe entre eux un lien supérieur au reste, un lien froid et encombrant. Jacques Mayor et Angel Valcarcel partagent le pire des chagrins: la perte d’un enfant.

À la barre, la psychologue dit: «Chacun de nous, dans des situations extrêmes, vous, moi… Nous pouvons tous voir notre raison vaciller. La différence est sur ce que l'on en fait. La perte, on la dénie, on la sublime ou on reste dessus».

Il y a d’abord la police. Au matin du 9 août 2013, dans l’appartement du couple Mayor-Valcarcel, les pompiers, la famille, les cousins et les policiers se retrouvent autour du corps. Angel père entend un inspecteur dire: «Pour nous, il y a quelqu’un qui a étranglé votre fils».

Une fois les constatations d’usage terminées, on parle de réaliser une autopsie. Le beau-frère d’Angel père s’approche de lui et lui souffle, une main sur le bras: «Le corps, on n'y touche pas». Angel fils est transporté dans la maison de ses parents, pour la veillée funéraire.

«On te l’a buté, ton fils»

Les parents de Vanessa Mayor, alors en vacances à l’étranger, prennent l’avion et se rendent aussitôt à Agde. Il est tard quand ils arrivent à la veillée. Toute la communauté gitane est là.

Dans une chambre de la maison, Jacques Mayor présente ses condoléances à Angel Valcarcel. Pendant ce temps, le petit frère de Vanessa, Alexandre*, se retrouve avec les cousins dans le jardin. «C’est bizarre, non, qu’il ait été retrouvé pendu assis comme ça?», disent-ils. Le petit frère hoche la tête: «Effectivement, c’est bizarre».

Dans la chambre, Angel père discute toujours avec Jacques. Ils se prennent dans les bras, et il entend Jacques dire: «On te l’a buté, ton fils».

«Maître, si j’avais su que mon fils allait mal, je serais resté avec lui.»

Angel Valcarcel

À la barre, Alexandre poursuit: «Ils disaient: “Angel, il n'aurait pas fait ça. Chez nous, on ne fait pas ça”. Ils disaient que s’il avait dû faire quelque chose, il aurait pris une voiture, droit dans le mur». Puis: «Je ne les connaissais pas, c’était les cousins…».

Devant la cour, l’officier de police, Olivier Cuq, précisera: «Vous savez, dans la communauté gitane, les bruits courent très vite. Il faut prendre du recul». Au micro, Angel Valcarcel dira à un moment donné: «La veille, mon fils m’a montré les 1.000 euros qu’il avait sur lui. Et le lendemain, on retrouve pas les 1.000 euros?».

L’avocat des parties civiles, Me Jean-Marc Darrigade, demande à poser une question à l’accusé.

- Monsieur Valcarcel, est-ce qu’on ne peut pas dire que quand vous l’avez vu, votre fils n’allait pas bien?
- Je ne comprends pas votre question.
- Angel vous dit qu’il va quitter sa femme. Tuer sa femme et sa belle-famille. Allait-il bien?
- Maître, si j’avais su que mon fils allait mal, je serais resté avec lui.
- Ce n’est pas ce que je dis.
- Si
, dit Valcarcel, les dents serrées.

Le lendemain, même heure, même scène avec Antoinette Valcarcel.

- Est-ce qu’on peut dire qu’il allait bien à ce moment-là, Madame?, interroge Me Darrigade.
- Je ne comprends pas la question. Angel est mort le 9 août. Il avait prévu des vacances avec ses enfants.
- Oui madame, mais si le 7 août il annonce son suicide social à ses cousins en discothèque, est-ce que vous pensez qu’il allait bien?
- Je ne comprends pas la question.

Submergé par le doute

Sur les écrans de la cour d’assises, le docteur psychiatre lève le nez de ses notes: «Perdre un fils de vingt-six ans est sûrement l'un des deuils les plus difficiles à supporter. Tout comme la mort par suicide. Les proches se retrouvent niés dans la mort. “Tu ne pouvais rien pour moi”: pour un parent, c’est difficile à accepter». L’expert ajoute: «La mort par médicament fait peut-être un beau mort, la personne décède paisiblement dans son lit… Mais il n’y a pas de bonnes façons d’entendre une mauvaise nouvelle, et il n’y a pas de bonnes façons de mourir. Ce sont les observateurs extérieurs qui vont remarquer la façon dont la personne s’est donnée la mort».

La position du corps d’Angel quand il a été retrouvé. Le t-shirt plié sur la table –est-ce qu’un homme qui va se suicider pense à plier ses vêtements? Les 1.000 euros en liquide qui ont disparu. La position du corps d’Angel, le t-shirt, les 1.000 euros. Et les observateurs extérieurs. Les mots de l’inspecteur. La phrase de Jacques Mayor. Les remarques de la famille.

«Il y a beaucoup de choses qui se sont dites, rappelle Antoinette Valcarcel à la barre. Au début, je n’ai pas cherché à comprendre ce qui s’était passé. Je voulais juste que ça passe.»

Lors de son audition, la mère d’Angel fils dit que son mari a «l’air plus fort qu’elle comme ça», mais qu’en réalité, il est plus sensible. Qu’un jour, leur fille Angelina a eu «un problème d’enfant», et que cela l’a tellement angoissé qu’il a fait un malaise cardiaque.

«La question “pourquoi est-il mort?” reste sans réponse. [...] Angel Valcarcel est rongé par l’incompréhension».

La psychologue appelée à la barre

Après le décès de son fils, Angel Valcarcel commence à sentir des douleurs à l’abdomen. «Je pensais que c’était le café», se souvient-il. Il appelle le médecin, qui lui diagnostique un ulcère perforé, et est envoyé à l’hôpital de Sète. Plus tard, la psychologue écrira dans son rapport: «La question “pourquoi est-il mort?” reste sans réponse. [...] Angel Valcarcel est rongé par l’incompréhension».

La présidente de la cour d’assises rappelle à Antoinette Valcarcel qu’il y a alors eu une rupture entre son mari et l’Église. La femme acquiesce.

- J’attendais le pasteur comme j’attendais Dieu. Je voulais qu’il prie pour que mon fils soit bien. Le pasteur, il m’a dit: “Je ne peux pas prier pour votre fils, je ne peux prier que pour vous”. Alors je suis allée dans la chambre, et j’ai prié pour que Dieu prenne mon fils.
- Pourquoi le pasteur vous a-t-il dit ça?
- On ne l’a su qu’après, que c’était parce que notre fils s’était suicidé.

Elle dit que son mari n’allait plus trop à l’église après ça, parce qu’il était aussi très fatigué. Mais après deux jours à observer l’homme dans le box des accusés, quiconque comprend que l’incident a dû le bouleverser.

Après l'enterrement

Antoinette raconte ensuite à la cour ce qui s’est passé après l’enterrement d’Angel.

- À la sortie du cimetière, nous étions dans la voiture, et j’ai vu qu’il était très mal. Il m’a dit: “On va se tuer tous les deux. On n'a plus rien à faire, tous les deux”. J’ai dit que j’avais oublié quelque chose chez ma mère, pour qu’on aille chez elle. Là, il a fait une crise de nerfs, mon frère a dû le calmer. Il disait que j’allais le quitter, partir avec un autre.
- Le monde tourne, et il n’y adhère plus
, appuie la présidente.
- Oui.

Antoinette et Angel vont habiter quelques temps chez le frère d’Antoinette, puis chez leur fille Angelina. «Après son décès, on n’a plus habité chez nous, explique Angel Valcarcel à la cour. Parce qu’on l’avait veillé chez nous, pendant plusieurs jours… Et puis on l’a enterré.» Ils dormiront ailleurs pendant quatre mois. Le frère d’Antoinette se souvient: «Je leur avais laissé ma chambre, avec ma sœur. Je l’entendais pleurer tous les soirs».

La présidente veut savoir ce que le frère d’Antoinette pense du suicide d’Angel. «Je ne sais pas ce qui s’est passé là-dedans.» Puis, plus tard: «Chez nous, on n'est pas suicidaire». C’est lui qui écrit au procureur de la République pour dire qu’il doute du suicide de son neveu et qu’il demande la réouverture de l’enquête. «Le procureur de Béziers m’a reçu dans son bureau. C’était très bien de sa part, très gentil.»

Angel Valcarcel se retrouve au chômage technique, l’entreprise de carreleurs pour laquelle il travaille ayant moins de chantiers à lui confier. Il fait un nouveau malaise cardiaque.

* Les prénoms ont été modifiés.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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