En Turquie, les hôtels «muslim friendly» font le plein de touristes
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En Turquie, les hôtels «muslim friendly» font le plein de touristes

Temps de lecture : 8 min
Marion Fontenille Marion Fontenille

Vagues d’attentats, tentative de coup d’État, les voyageurs et voyageuses ont ces dernières années déserté les destinations turques. Un secteur résiste pourtant à la crise: le tourisme halal.

Le 23 août 2016, une femme se fait approcher par des policiers sur la plage de Nice, en France. Elle porte une tunique et un turban bleu turquoise. C’est le début d’une polémique sur les décrets «anti-burkini», qui fera la une des médias jusqu'à la fin de l’été. Photographiée, la scène fait le tour du monde.

Elle n’aura jamais lieu en Turquie, et pour cause: le pays est une destination prisée pour le tourisme halal –la quatrième au classement mondial du Global Muslim Travel Index, juste derrière la Malaisie, l’Indonésie et les Émirats arabes unis.

Il faut un peu plus de deux heures de route depuis l’aéroport d’Antalya, au sud du pays, pour arriver à la station balnéaire d’Alanya. Ici, non seulement les hôtels se succèdent (la région comptabilise plus de 500 complexes hôteliers), mais ils rivalisent d’imagination pour trouver le concept qui fera la différence. Parmi eux, les hôtels «halal friendly».

«Il y a une cinquantaine d’hôtels clubs ou balnéaires (avec piscines et espace plage) en Turquie, et Antalya est la destination numéro 1», explique Rebecca Widrig, la responsable marketing du site HalalBooking.com, créé en 2009 et devenu la référence mondiale en matière de réservations en ligne d’hôtels pour la clientèle musulmane.

Piscines non mixtes

Un paquebot azur et blanc tout droit sorti de terre. Le nom de l’hôtel, Bera, trône en immenses lettres bleues sur la façade, juste au dessus de ses cinq étoiles jaunes. Tout dans ce vaste complexe –330 chambres, plus de 1.000 lits– est conçu pour les voyageurs et voyageuses musulmanes.

Côté mer se trouvent la plage et deux piscines: une pour les hommes, l’autre pour les enfants. Les femmes ont le droit de rester sur les lieux à condition de porter un burkini, mais elles ont interdiction de s’y baigner.

Assise au café en face de la piscine, Fatima, d’origine franco-algérienne, observe de loin son mari et son fils jouer dans l’eau. «C’est la première fois que nous essayons ce concept, et je dois dire que c’est une délivrance. Enfin des vraies vacances.» À Alanya, dit-elle, elle peut porter son burkini noir à paillettes sans se sentir observée. «D’habitude, nous allons en vacances à Deauville et sur la plage, tout le monde me regarde bizarrement. Ici, je me sens à l’aise.»

Vue de l’hôtel Bera depuis la piscine réservée aux hommes | Bayram Erkul

S’il y a si peu de femmes au bord de l’eau, c’est parce qu’on les retrouve en nombre sur le toit de l’hôtel. Pour y accéder, un ascenseur leur est exclusivement réservé. Six étages plus haut, après avoir passé un sas de sécurité et laissé appareils photos et portables dans un casier (il est absolument interdit de photographier le lieu), on découvre une vue panoramique sur la mer et deux piscines qui s’étendent sur toute la superficie de l’hôtel.

Une cinquantaine de femmes se font bronzer en bikini sur les transats, tandis que des airs de musique pop résonnent de part et d’autre de l’enceinte. Assises en terrasse du petit restaurant, dont le personnel est exclusivement féminin, une mère et sa fille jouent au tavla, le backgammon turc.

Cheveux mouillés, serviettes autour des hanches, elles profitent de ce moment d’intimité. «Dans la vie, nous sommes voilées. J’ai laissé mon mari et mon fils à la maison pour passer cinq jours de vacances avec ma fille de 16 ans. Ici, comme vous le voyez, nous sommes vraiment tranquilles», raconte la maman. Et sa fille d’ajouter, le sourire aux lèvres: «Dans cet espace réservé aux femmes, nous pouvons sans problème porter nos bikinis, car nous aussi avons besoin de vitamine D!».

Services personnalisés

«Nous obtenons un certificat 100% halal délivré par le Diyanet [la direction des affaires religieuses, ndlr]», explique Ismail Özcan, directeur général de l’hôtel. Selon quels critères est-il délivré? «Nous ne vendons pas d’alcool dans l’hôtel, la nourriture et tous nos produits sont halals, il y a des salles de prière –un imam se déplace à l’hôtel tous les vendredis– pour les hommes et pour les femmes, et nous avons des espaces baignades séparés», poursuit le directeur.

Presque tous les hôtels «muslim friendly» de la région affichent quatre ou cinq étoiles; pour répondre au standing affiché, des services personnalisés sont proposés. L’hôtel Bera offre des formations à son personnel afin de répondre aux exigences des clientes et clients: «Nous avons une formation sur l’hygiène et la nourriture pour les cuisiniers, une sur les services et le comportement pour les responsables clientèle», précise Ismail Özcan.

Les voyageurs et voyageuses trouveront également un coran dans chaque chambre, un tapis de prière et une flèche au mur indiquant l’orientation de la Mecque. Mais le plus important reste les piscines non mixtes, confirment les spécialistes du secteur.

Situé quelques kilomètres plus loin, l’hôtel cinq étoiles Wome Deluxe est l’un des plus prisés de la région. Construit il y a deux ans spécifiquement pour répondre aux besoins des touristes musulmanes et musulmans, le complexe propose même des trajets en mini van pour transporter les femmes de la réception jusqu'à leur piscine privée.

Au rez-de-chaussée, la salle de prière ressemble à l’intérieur d’une mosquée. «Je viens de faire ma prière, l’endroit est superbe. Nous n’avons pas besoin de sortir de l’hôtel, nous avons tout à disposition, explique Nurettin, un Turc de Belgique en vacances avec sa femme et ses deux enfants. Je n’ai pas vu ma femme aujourd’hui, elle profite du soleil avec son nouveau bikini du côté des femmes».

L’entrée de l’hôtel ressemble à un petit centre commercial: achat de burkini, bikini, accessoires de plage en tout genre d’un côté, petit supermarché, cadeaux souvenirs et cafés-restaurants de l’autre.

Boutique de l’hôtel Wome Delux | Bayram Erkul

Deux têtes blondes, la peau rougie par le soleil, sont assises sur la terrasse du restaurant de l’hôtel: un père et sa fille tout droit venus du Danemark. «Nous ne sommes pas musulmans, confie le père. Je suis venu deux jours pour le travail. C’est l’entreprise qui a réservé cet hôtel et j’ai prolongé le séjour de deux jours en famille. Je ne savais pas que c’était un concept halal.» Premières impressions? «Nous respectons la croyance des gens et essayons de faire attention à notre comportement, mais c’est vrai que c’est étrange de se retrouver ici. Je suis surtout déçu de ne pas pouvoir nager avec ma fille», poursuit-il.

Business lucratif

En Turquie, le secteur du tourisme a lourdement été touché par l’instabilité politique ces deux dernières années. Les touristes en provenance d'Europe ont déserté le pays après les vagues d’attentats de 2015 et à la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016.

Aujourd'hui, le secteur semble sortir la tête de l’eau: lors des cinq premiers mois de l’année 2018, la Turquie aurait accueilli plus de onze millions de touristes, soit une augmentation de 30% comparée à la même période en 2017.

Mais la venue des touristes de l'étranger n’a rapporté que quinze millions de dollars [environ 13 millions d’euros] en 2016, contre vingt-cinq millions de dollars [21 millions d’euros] en 2015, soit un manque à gagner de 37%. «Il va falloir attendre encore trois ou quatre ans pour que le tourisme reprenne vraiment en Turquie», analyse Mehmet Yıldız, spécialiste du tourisme à la tête du site Sade Tatil.

Depuis son apparition à la fin des années 2000, le secteur du tourisme halal n’a quant à lui cessé de croître. «Ce secteur ne connaît pas la crise. De nombreux hôtels qui ont fermer ces dernières années se sont finalement lancés dans le concept halal», relate Mehmet Yıldız.

Sur la façade de son petit bureau situé en plein cœur de la ville de Kalkan, sur la côte sud-ouest, on peut lire l’inscription «tourisme halal» jouxtant des posters proposant tous types de sorties historiques et autres activités aquatiques. «Nous proposons des services pour les deux types de touristes: les “halal friendly” et les autres. Ici, les villas ont la cote, grâce à leur aspect ultra privé. Nous les louons environ 14.000 livres turques [près de 2.500 euros, ndlr] par jour, aussi bien pour les touristes musulmans que pour les autres.»

Sur les hauteurs de la ville, le petit village Islamlar [«les islams» en français, ndlr] a vu le nombre de construction de villas «muslim friendly» s’envoler. «L’anecdote est sympathique, bien qu’il n’y ait pas de lien entre le nom du village et les constructions. Il y existe environ 1.000 villas», poursuit Mehmet.

Dans son dernier rapport sur l’économie islamique mondiale, Thomson Reuters estime que le secteur du tourisme halal représentera 283 milliards de dollars d’ici à 2022, soit 14% du marché mondial du tourisme.

Les responsables du site Halal Booking parlent d’une «croissance phénoménale». «Il y a plus de demande que d’offre, confirme Rebecca Widrig. Nous enregistrons 35.000 réservations en Turquie pour le premier semestre de l’année 2018, et nous pensons atteindre les 80.000 réservations de vacances d’ici la fin de l’année. C’est un niveau de croissance de 100% chaque année.»

Clientèle européenne

Fin de journée à l’hôtel Bera. Mohamed et son fils, de retour de la plage, s’affrontent au cours d’une partie de ping-pong. Myriam, la mère de famille, joue les supportrices avec leurs deux autres enfants.

«Nous avons déjà voyagé dans des hôtels clubs, mais ce n’est pas confortable pour nous. Je ne peux pas nager et nous ne sommes pas sûrs que la nourriture soit halal», note Myriam. «Nous élevons nos enfants dans les valeurs musulmanes et cela nous dérange beaucoup de devoir passer une journée à la plage entourés de femmes qui font du topless», renchérit Mohamed. Cette année, cette famille belge a décidé d’investir un peu plus pour s’offrir des vacances à son image.

Pancartes de l'hôtel Bera | Bayram Erkul

Les hôtels «muslim friendly» proposent des formules en pension complète. Au Bera, les premiers prix sont affichés à 200 euros par nuit –des tarifs qui peuvent doubler en fonction des hôtels et des services.

Selon les données du site Halal Booking, 23% des touristes viennent d’Allemagne (dont des personnes turco-allemandes), 16% d’Angleterre, 11% de Belgique et 8% de France. «Nous enregistrons 14% des réservations effectuées par la population turque de Turquie», précise Rebecca Widrig.

Les tarifs sont encore trop élevés pour toucher plus largement les familles turques, regrette un touriste turco-belge. «En comptant l’avion et l’hôtel, ce voyage nous coûte deux fois plus cher que des vacances normales. Nous aimerions pouvoir passer des vacances plus près de chez nous, mais ce n’est pas possible. C’est le prix à payer pour être à l’aise», admet Mohamed.

«Être à l’aise» dans ce «all inclusive» familial passe aussi par les activités prévues pour les enfants. En cette soirée de la mi-juillet, une fête «Disco Kid» est organisée dans le petit amphithéâtre extérieur de l’hôtel. Des animateurs font danser les enfants sous les regards amusés de leurs parents. Vers 22 heures, avant de laisser place au karaoké pour les adultes, le DJ lance une dernière chanson: une comptine religieuse en turc sur les cinq piliers de l’islam.

Marion Fontenille

Marion Fontenille Journaliste indépendante

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