Sciences / Sociéte

Comment la science apprend, là où religion et politique ne le font pas

Temps de lecture : 8 min

Participer à une conférence scientifique, après des années de journalisme politique, aura été aussi déroutant qu'instructif.

Personne ne dissèque plus sévèrement les failles de la science que les scientifiques. | João Silas via Unsplash License by

Depuis que je suis devenu journaliste, j'ai écrit sur de nombreuses questions insolubles: les conflits internationaux, les crises environnementales, les guerres culturelles... Des gens se sont massacrés pour avoir idolâtré la mauvaise divinité. Le pays le plus puissant au monde est tombé entre les mains d'un sociopathe. Alors cela me tue de voir des chercheurs et des journalistes scientifiques s'inquiéter des déconvenues de la science.

Je ne conteste pas ces errements. Chez Slate, Daniel Engber a longuement analysé le problème. De nombreuses études n'ont pas été répliquées, d'autres se sont révélées tout bonnement frauduleuses et la multiplication des canulars prouve que même des revues parmi les plus réputées ne sont pas hermétiques aux sornettes. Mais il convient de mettre ces craintes en perspective. La science s'auto-examine et s'auto-corrige. Elle se confronte sans cesse aux réalités extérieures. Elle étudie ses échecs et reformule ses hypothèses. La science est une machine à apprendre. Dès lors, la science est moins «mal barrée» que n'importe quelle autre institution. Et c'est exemplaire. Si la religion et la politique ressemblaient davantage à la science, le monde serait dans un bien meilleur état.

Tout cela occupe mon esprit depuis février et mon voyage à Austin, au Texas, pour assister à la conférence annuelle de l'Association américaine pour l'avancement des sciences (AAAS). Là-bas, j'ai participé à un séminaire sur l'édition génétique et à un déjeuner organisé par le programme de l'AAAS chargé des rapports entre science, éthique et religion. J'y ai croisé les éthiciens que j'avais connus lors des débats sur les cellules souches de l'ère George W. Bush. Depuis dix ans et mes articles sur la politique scientifique américaine, la religion n'a pas beaucoup progressé. La science, par contre, si.

Un film d'horreur à la logique impeccable

À écouter les bioéthiciens, j'ai eu l'impression d'être replongé dans de l'histoire ancienne. Leurs analyses et leurs inquiétudes m'étaient familières. Les idées qu'ils proposaient pour justifier les limites à assigner aux biotechnologies –la dignité humaine, le consensus, la précaution– étaient toujours aussi vagues et factuellement précaires. Les cauchemars qu'ils projetaient sur les «bébés à la carte» ne dépassaient pas l'épaisseur d'une couverture de magazine. Dans les présentations et les discussions, les éthiciens religieux, comme les laïcs, ne semblaient toujours pas prendre au sérieux les cas de conscience de leurs adversaires. Les blocages étaient toujours les mêmes, ou presque.

En neuf mois à peine, un embryon de mouton ou de porc pourra produire un cœur ou un rein convenant à un adulte humain.

La science, à l'inverse, ne cesse de courir en avant et d'ouvrir de nouvelles possibilités. Une technologie émergente, le CRISPR-Cas9, accélère l'édition génétique. Des scientifiques assemblent des microbes comme des électriciens peuvent concevoir des circuits. Ils modifient des moustiques pour combattre le paludisme ou le virus Zika. Ils inventent des virus pour tuer des tumeurs. Usent de l'intelligence artificielle pour apprendre la chirurgie aux humains. Ces scientifiques ne se demandent pas si les robots ou les virus font peur –mais s'ils fonctionnent ou pas. Difficile de paniquer sur les «bébés à la carte» lorsqu'on entend Gang Bao de l'université Rice nous parler d'une expérience récente qui aura vu l'anémie falciforme être totalement éliminée de l'échantillon cible.

Dans une session portant sur la «production d'organes humains sur des animaux d'élevage», des chercheurs ont décrit leurs travaux sur des «embryons chimériques humains-porcs». Oui, il s'agit d'un hybride homme-cochon –avec des cellules humaines, soigneusement contrôlées, susceptibles de former n'importe quel organe, à l'exception du cerveau. On se croirait dans un film d'horreur, mais la logique est impeccable. Pablo Ross, spécialiste des sciences animales à l'université de Californie-Davis, estime qu'en neuf mois à peine, un embryon de mouton ou de porc conçu en laboratoire pourra atteindre les 100 kilos et produire un cœur ou un rein convenant à un adulte humain. Soit moins du délai moyen d'attente d'une greffe. Et en inséminant dans l'organe donneur l'ADN du receveur, on évite le rejet. Est-ce mieux de laisser les gens mourir faute d'avoir reçu une greffe conventionnelle à temps? Ou de les pousser sur le marché noir pour qu'ils se procurent un rein?

À la recherche d'explications alternatives

La science n'est pas là pour confirmer vos intuitions. Mais pour s'y confronter. Lors d'une conférence sur la mémoire, Robert Bjork de l'UCLA allait présenter des données montrant que lorsqu'un apprentissage semble facile, il n'est pas robuste. À d'autres moments, des conférenciers démontrèrent que le niveau d'études n'est en rien corrélé avec la croyance dans le changement climatique ou la défiance vis-à-vis des théories du complot –même les platistes les plus zélés ont des connaissances scientifiques équivalentes à celles que l'on retrouve dans la population générale. Dans une table ronde sur les fonctions cognitives des octogénaires, Emily Rogalski de l'université Northwestern faisait remarquer que près des ¾ des participants à son étude sur les personnes âgées les plus vives étaient des femmes. Tout en se demandant si les femmes étaient réellement plus susceptibles de jouir de fonctions cérébrales performantes à un âge avancé... ou tout simplement plus promptes à participer à ce genre d'études. La bonne science est sans cesse à la recherche d'explications alternatives.

Les scientifiques apprennent que des expériences stressantes dans la vie d'animaux peuvent se répercuter dans celle de leur descendance.

Parfois, les religieux estiment que les scientifiques sont dogmatiques. Sauf que personne ne dissèque plus sévèrement les failles de la science que les scientifiques. À Austin, je les ai vus interroger leurs propres méthodes. Se demander si des expériences sur des rats étaient réellement pertinentes pour expliquer des comportements humains. Ou comment concevoir des recherches non seulement pour mesurer des processus cérébraux, mais aussi pour savoir quels processus mesurer. David Poeppel, neuropsychologue à l'université de New York, s'est attelé à démanteler «l'impérialisme méthodologique» de sa profession. Les neurosciences réductionnistes, a-t-il observé, ont pu dresser des «listes de pièces détachées», comme les neurones et les dentrites. Sans pour autant réussir à comprendre le comportement animal...

Un sujet aura été encore une fois à l'honneur: la plasticité. Avec l'épigénome, une couche de substances chimiques associée aux gènes, les scientifiques apprennent que des expériences stressantes dans la vie d'animaux peuvent se répercuter dans celle de leur descendance. Dès lors et contrairement à un modèle évolutif caduc, les conditions environnementales sont susceptibles d'être héritables. Mais la complexité de l'évolution ne s'arrête pas là: des animaux peuvent passer de prédateur à proie en fonction de signaux écologiques, une transition qui peut être chimiquement déclenchée en laboratoire. Des structures cérébrales humaines assignées à une fonction peuvent en adopter une autre –par exemple, chez les aveugles, le cortex visuel peut servir à des fonctions verbales et mathématiques. Et si une telle reprogrammation est limitée à des «périodes critiques» dans l'enfance, il semble aujourd'hui possible –selon des recherches décrites par Takao Hensch de Harvard– de rouvrir chimiquement une «fenêtre de plasticité à l'âge adulte».

Des solutions aux problèmes du monde dans les principes scientifiques

En explorant cette complexité dans toutes ses dimensions, la science apprend à devenir plus efficace. Les substances ingérées par voie orale, par exemple, sont une façon bien maladroite de stimuler l'acuité mentale. Elles affectent l'ensemble de votre corps et ne tiennent pas compte de la propension du cerveau à se modifier par l'activité. L'exercice est une meilleure approche, que peuvent offrir les jeux vidéo. Ils tirent profit de la motivation humaine: nous n'aimons pas prendre des médicaments, mais nous aimons jouer. Ils peuvent également intégrer de l'intelligence artificielle à l'intelligence humaine, en surveillant les performances de chaque joueur et en modulant l'exercice ou le niveau de difficulté. Adam Gazzaley de l'Université de Californie à San Francisco, a décrit certains de ces jeux, aujourd'hui en phase de recherche et développement, qui entendent aider les vieux cerveaux à fonctionner comme des plus jeunes. Un processus qu'il qualifie de «crossfit neuronal».

Pour beaucoup, la témérité de la science est ce qui la rend effrayante. Hiro Nakauchi, qui est intervenu lors de la session sur les organes artificiels, relatait avec tristesse la fin de ses recherches au Japon, bloquées parce que la législation nationale y interdit d'implanter du matériel génétique humain dans des embryons d'animaux. «J'ai donc décidé de m'installer à Stanford», a-t-il tout simplement précisé. Et Nakauchi n'a même pas à se préoccuper des limites assignées par le gouvernement américain au financement des recherches sur les cellules souches, vu que son argent lui vient directement du California Institute for Regenerative Medicine.

La meilleure façon de comprendre quels dangers il y a à bouleverser la nature, c'est de savoir comment la nature fonctionne.

Et les laboratoires comme le sien ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Lors d'une autre session, des experts en biologie synthétique expliquaient que, grâce à l'effondrement du coût du séquençage de l'ADN, dans le monde entier, des individus non affiliés à des universités bidouillaient des micro-organismes. À chaque rinçage dans un lavabo, une nouvelle créature peut être libérée dans les canalisations.

On comprend qu'un tel pouvoir puisse être redouté. Lors de la conférence de conclusion sur le changement climatique, Katharine Hayhoe, de l'université Texas Tech, allait souligner les dégâts que peut occasionner la technologie. Sauf que de nombreuses solutions à ce qui ne va pas dans la science, et dans le reste du monde, peuvent également être dénichées dans des principes scientifiques fondamentaux. Confrontez vos hypothèses à la réalité. Remettez en question les explications trop simples. Envisagez des alternatives. Ré-examinez vos méthodes. Étudiez la nature. C'est une leçon que j'ai entendue à maintes reprises à Austin: la meilleure façon de comprendre quels dangers il y a à bouleverser la nature, c'est de savoir comment la nature fonctionne. Si vous augmentez la plasticité mentale, remarquera un conférencier, vous pouvez déstabiliser le cerveau. Si vous aidez les gens à se souvenir de tout, dira un autre, vous pouvez encombrer leur esprit de choses inutiles qu'il leur faut oublier.

Passer enfin aux choses sérieuses

Imaginez un monde où la politique et la religion suivraient ces règles. Et si dépenser davantage d'argent que l’État en gagne ou mener des guerres accessoires dans des pays lointains pouvait être considéré comme relevant de propositions expérimentalement falsifiables? Et si l'idée de l'homosexualité perçue comme «maladie» était abordée lors de rencontres de bonne foi, clinique ou pastorale, en considérant les individus tels que Dieu les a faits? Et si nous ne nous demandions pas seulement ce que la Bible peut nous apprendre des origines humaines, mais ce que l'étude des origines humaines peut nous apprendre sur la lecture et l'interprétation de la Bible?

Des religieux et des politiques ont déjà adopté cette façon de penser. Au déjeuner à Austin, je me suis retrouvé assis en face de Nicanor Austriaco, un bioéthicien que j'avais rencontré il y a treize ans lors d'une conférence au Vatican. Austriaco est un prêtre catholique. Il est également titulaire d'un doctorat de biologie du MIT et professeur au Providence College. Père Nic, qui est pro-vie, m'a parlé de son œuvre pastorale auprès de femmes ayant avorté. J'entends souvent les pro-vie dire, avec une conviction inébranlable, que toutes ces femmes manifestent des symptômes cliniques de regret moral. Mais selon le Père Nic, seule une femme sur trois est concernée. Vous pouvez contester ce chiffre, mais l'essentiel est là: c'est un chiffre. Il est possible de mener des études pour le vérifier. Et là, on passe enfin aux choses sérieuses.

William Saletan Journaliste

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