Sociéte

L'homme qui aidait les gens à disparaître

Temps de lecture : 8 min

Cet ancien détective privé gagne sa vie en organisant la disparition de ses clients et clientes. Plongée dans un drôle de business où réalité et fiction se tutoient.

«Le meilleur moyen pour que quelqu’un vous retrouve, mon cher, c’est d’essayer de le fuir.» | Photo fournie par Frank Ahearn
«Le meilleur moyen pour que quelqu’un vous retrouve, mon cher, c’est d’essayer de le fuir.» | Photo fournie par Frank Ahearn

Le béret Kangol noir qui couvre ses longs cheveux argentés pourrait lui valoir un premier rôle dans Breaking Bad. L’ancien détective privé n’aurait pas besoin de jouer la comédie.

Depuis quinze ans qu’il gagne sa vie à faire disparaître ses clients, Frank Ahearn a eu le temps de se faire une raison: «Les gens font toujours la même erreur quand ils décident de changer de vie». Immanquablement, leur premier réflexe est de taper «Comment disparaître?» dans la barre de recherche Google. «Ils le font toujours depuis l’ordinateur d’un proche, parfois même depuis leur propre smartphone, histoire d’être bien certains qu’on les retrouve», raille l’expert de 55 ans, presque résigné. Il crâne: «Un type comme moi pourrait les retrouver en moins d’une journée».

Ce qu’essaie de dire Frank Ahearn derrière ses demi-lunes noires, c’est que disparaître ne s’improvise pas. Il l'a appris à Ken, in extremis.

Ken ou la vie sauvage

Ken est la première personne que Frank a fait disparaître. Leur rencontre s’est produite par hasard au début des années 2000 dans une librairie, quelque part au nord du New Jersey.

Frank Ahearn, grand lecteur de Zola, traîne dans les rayons. Il aperçoit Ken, qu’il prend d’abord pour un informaticien. «Il avait l’air stressé, se souvient Frank. Il tenait entre ses mains des bouquins sur les banques offshores et sur l’Amérique centrale.» De toute évidence, Ken a des envies d’ailleurs incontrôlées. Seulement, entre lui et le Costa Rica se dresse la caisse de la librairie. «Au moment de payer, il a sorti sa carte de crédit personnelle, puis sa carte de fidélité, se rappelle Frank, atterré aujourd’hui encore. Tracer ces moyens de paiement est à la portée du premier venu.» Plutôt que de laisser partir Ken, Ahearn s’arrange pour sortir de la librairie en même temps que lui. Avec son accent new-yorkais, il l’interpelle à mi-voix par une formule dont il a le secret: «Le meilleur moyen pour que quelqu’un vous retrouve, mon cher, c’est d’essayer de le fuir». Ken ne répond pas. Frank lui tend alors sa carte de visite. «Appelez-moi.»

Photo fournie par Frank Ahearn

Sur la fameuse carte, Ken peut lire «Franck Ahearn - skip tracer», terme américain qui désigne un indépendant spécialisé dans la recherche de personnes disparues. Car avant d’organiser des disparitions, Frank Ahearn vivait précisément du contraire. «J’ai fait mes débuts en tant que détective à 20 ans dans les années 1980, dans une agence new-yorkaise. À l’époque, on n’avait pas internet, pas de bases de données. Le seul moyen d’obtenir des infos, c’était de passer des coups de fil et d’extorquer des informations à votre interlocuteur.»

Détective privé pour détectives privés

Un de ses collègues d’alors brillait particulièrement sur ce terrain. «Il faisait ça avec une telle facilité. J’étais fasciné.» Frank va tout apprendre de lui: «Je me suis vite rendu compte que j’avais un don pour ça, avoue-t-il. Je donne souvent cet exemple, pour que les gens se fassent une idée: disons que je cherche votre numéro de téléphone. Je vais appeler votre frère en lui expliquant que j’aimerais vous parler pour telle ou telle raison importante. À l’instant où j’aurai raccroché, il va vous appeler pour vous prévenir. Moi, j’ai juste à me procurer ses fadettes et j’obtiens votre numéro». Les talents de Frank vont faire de lui un skip tracer reconnu aux États-Unis.

Au cours des années 1990, Frank va travailler pour des cabinets d’avocats, des compagnies d’assurances et différents titres de presse. Des détectives privés sollicitent ses services quand ils ne parviennent pas à mettre la main sur quelqu’un. En 1998, il va retrouver Monica Lewinsky avant tout le monde, alors que la jeune stagiaire de Bill Clinton se croit à l’abri de la tempête médiatique. L’affaire des statuettes des Oscars volées en 2000? Le privé va localiser un des voleurs en fuite. En 2005, Russell Crowe agresse un groom à coup de combiné téléphonique dans un hôtel de Soho. C’est naturellement Frank Ahearn qu’on appelle pour trouver l’employé et éviter qu’il ne bavarde trop avec la presse.

Cette activité va rapporter beaucoup d’argent au New-Yorkais. Assez pour employer huit personnes, acheter un hors-bord et rouler en Porsche 928. Mais quand il rencontre Ken, l’enquêteur se remet tout juste d’un passage à vide de deux ans. À l’aube des années 2000, il a subi un redressement fiscal: le Trésor américain lui a réclamé plus de 100.000 dollars, provocant sa faillite, le conduisant au divorce et à une bonne remise en question.

Un trajet à étapes

Ken met deux semaines à contacter Frank. Par mail, il lui confirme son intention de fuir. Et lui indique ses raisons. Ken est comptable. Il a été employé par un équipementier spécialisé dans l’obtention de marchés publics. Dans le cadre d’une enquête pour fraude lancée par le ministère public, il a perçu beaucoup d’argent du gouvernement en échange de son témoignage à la barre. Mais sans qu’il puisse l’expliquer, son nom a fuité de la procédure. «Ken m’a expliqué qu’il recevait des coups de fil anonymes, raconte Frank. Il était sous pression, on le menaçait.» À la fin de son mail, Ken demande à Frank de l’aider à disparaître.

«Même pour des agents fédéraux, il était devenu très difficile de le retrouver. J’avais transformé ce type en une sorte de fantôme.»

Les deux hommes se retrouvent à la librairie pour mettre leur plan au point: à l’avenir, ils ne se rencontreront plus. Ils ne se parleront qu’au téléphone via cartes sim prépayées. Ken devra changer l’orthographe de son nom. Surtout, Frank va créer de fausses adresses au nom de Ken: tous ses courriers seront d’abord renvoyés vers Salt Lake City. Le mois suivant, l’adresse sera établie à Boise dans l’Idaho, puis à Los Angeles et ainsi de suite. Ses comptes seront toujours approvisionnés, ses factures payées à temps.

Frank invite ensuite Ken à louer un appartement dans le Colorado et à y contracter un crédit. L’effet recherché: que ce crédit inscrive son nom dans un fichier national. Si quelqu’un devait se lancer à sa poursuite, il commencerait par là. Dans le même temps, l’argent de Ken serait déplacé à l’étranger, via des sociétés-écrans implantées dans plusieurs pays. «Même pour des agents fédéraux, il était devenu très difficile de le retrouver. J’avais transformé ce type en une sorte de fantôme», se félicite le stratège. Un jour, Frank a donné le top et Ken a disparu vers une île paradisiaque, via un trajet à étapes. Les deux hommes n’ont plus jamais été en contact.

Approche conceptuelle

Frank a depuis établi une véritable méthode de disparition. En 2010, il écrit How To Disappear [«Comment disparaître», ndlr], livre dans lequel il dévoile quelques-unes de ses techniques. L’ouvrage est reconnu comme best-seller par le New York Times, une distinction prisée outre-Atlantique. «Le problème sur lequel tous vos efforts doivent se concentrer, ce sont les connexions logiques, analyse-t-il. Il vous faut les briser ou l’on vous retrouvera.»

Frank illustre: «Si vous êtes à Paris et que vous allez à Lyon, prenez un billet pour Marseille et sautez en route, continuez en stop. L’empreinte que vous laisserez dans l’esprit des enquêteurs, ce sera celle du Paris-Marseille». L’art de la disparition consiste, ensuite, à établir un scénario plausible: «Imaginez une histoire cohérente. Une fois que vous l’avez, toute votre attitude publique doit être conforme à ce scénario. Tout ce que vous ferez sera faux». Si le plan réel est de partir s’installer au Canada, l’idée est de choisir une fausse destination, comme le Portugal. Il faut répondre à des offres d’emploi portugaises, ajouter des contacts portugais sur Facebook, aimer des pages en rapport avec le Portugal.

Photo fournie par Frank Ahearn

Peut-être plus que lorsqu’il était skip tracer, Frank est mû par une éthique dans le choix de sa clientèle. Il assure refuser de travailler pour des criminels: «Je serais considéré comme complice de leurs crimes et je tiens à rester dans la légalité». Il ne fournit pas de faux papiers. Surtout, il faut réussir à le convaincre. «Je n’aide les gens à disparaître que quand ils ont un problème insurmontable, prévient-il, quand ils ont peur pour leur vie et que cette peur est légitime.» Une disparition physique, Ahearn la facture dans les 30.000 dollars. Ses clientes et clients ne sont pourtant pas tous aisés financièrement: «Les profils peuvent varier du tout au tout. J’ai rencontré des barmaids qui rencontraient les mêmes problèmes que des milliardaires, ce n’est pas vraiment une question de milieu social».

Une longueur d’avance sur son mari violent

Récemment, une femme victime de violences conjugales a contacté Frank Ahearn. «Il fallait absolument lui faire quitter la ville, affirme-t-il, et il y avait de grandes chances pour que son mari la poursuive.» Alors le New-Yorkais va établir un plan sur mesure: «Elle devait changer d'endroit tous les jours, c’était assez éprouvant, concède-t-il. Quand elle arrivait dans une ville, disons à Bruxelles par exemple, il fallait qu’elle sorte dans un bar, qu’elle rencontre des gens et qu’elle s’arrange pour prendre une photo souvenir avec eux».

Une fois la photo prise, elle devait rentrer à l’hôtel, se changer, envoyer la photo à Frank ou donner les noms des personnes susceptibles de la publier sur internet. Le lendemain, elle recommençait à Amsterdam, le surlendemain à Lille et ainsi de suite. De son côté, Frank s’arrangeait pour que les photos soient référencées sur Google avec quelques jours de retard: «Si son mari la recherchait, il était maintenu à une distance de sécurité, jusqu’à ce qu’il finisse par abandonner».

Coffee and cigarettes

Depuis quelques années, l’essentiel du travail de Frank passe par internet. «La plupart des gens qui me contactent n’ont pas besoin de disparaître physiquement. La plupart du temps, il me suffit de corriger leur réputation en ligne.» Son métier est donc devenu de plus en plus proche de celui d’un hacker, ou d’un «tueur à gages numérique» selon ses propres termes. Frank utilise des techniques d’ingénierie sociale répandues dans le monde de l’escroquerie en ligne.

Plutôt que de supprimer les informations compromettantes sur son client, Frank va les noyer dans la masse, en inondant les moteurs de recherche de fausses informations: «Internet est un endroit cruel, constate-t-il. Vous avez peut-être fait une connerie il y a vingt ans comme tourner une sextape à la fac, et un beau jour cette vidéo réapparaît. Ça peut avoir des effets dévastateurs, ça peut même vous pourrir la vie! Moi je vais créer des tas d’informations parasites sur vous et faire en sorte que ce soient ces informations qui apparaissent quand on effectue une recherche». Si le terme de «fake news» semble adapté à l’activité de Frank, l’expert lui préfère celui de «tromperie positive»: «Les fake news ne viennent pas réparer des erreurs. Il n’est pas normal que quelqu’un paye toute sa vie pour un truc idiot qu’il a fait étant jeune. Puisqu’il n’est pas possible de faire respecter le droit à l’oubli malgré les lois, les gens font appel à moi».

Aujourd’hui, Frank Ahearn vit sous le soleil de Madrid. Le matin, il travaille sur son nouveau livre intitulé Mr. Hide & Seek [«Monsieur Cache-cache», ndlr], dont la sortie est prévue en septembre 2018. Il y dévoile d’autres tours, illustrés par des personnages historiques ou tirés de l’imaginaire collectif, de romans de Kafka. Il développe une activité de conseil en protection de la vie privée, facturée 125 dollars la demi-heure. «Ça me permet de rester chez moi, de boire du café et de fumer des cigarettes», ironise-t-il. Et puis, la retraite, il y pense de plus en plus: «Un de ces jours j’arrêterai, je n’ai pas envie de faire ce métier toute ma vie». S’il veut disparaître, après tout, il sait qui appeler.

Maxime Jacob

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