Monde

Face à la domination sino-américaine, il est temps que l’Europe se réveille

Temps de lecture : 3 min

Un sursaut sur le vieux continent serait le bienvenu pour contrer l'hégémonie mondiale que se partagent la Chine et les États-Unis.

Attente du président Xi Jinping lors de l’ouverture du 8e Dialogue stratégique et économique sino-américain à Pékin, le 5 juin 2016. | U.S. Department of State via Flickr License by

Tout semble joué. S’il se confirme que le cadre de gestion multilatéral des conflits –climat, technologie, migrations, commerce– est désormais du domaine du passé, on peut bâtir un scénario tristement réaliste: le monde sera gouverné par un condominium sino-américain qui imposera sa vision du monde sur la plupart de ces sujets.

Bien sûr, il demeurera encore certaines apparences d’une démocratie mondiale. Mais l’on peut aisément planter le décor du système à venir. Il suffit de se référer à un passé pas si éloigné, celui de l’après-guerre. Le monde était alors largement dominé, et cela dura trente-cinq ans, par les États-Unis et l’Union soviétique. Les politiques de tous les autres pays étaient très largement déterminées par les décisions des deux «Grands». Tout cela, à l’époque, concernait en premier lieu l’Europe, mais cette dernière y trouvait alors un avantage: celui de l’accès à un parapluie militaire qui prévenait toute tentative d’invasion soviétique.

Et puis tout a changé en 1989. Même si, dans les faits, l’unité du monde s’est à quelques reprises fracturée, cette période d’après-guerre a donné aux États-Unis un rôle de gouvernance du monde qu’ils n’avaient et n’auront plus jamais, sur fond d’une supposée «guerre de civilisations» entre «capitalisme libéral» et «totalitarisme communiste».

Régulation des migrations

Aujourd’hui, l’Europe n’est plus menacée comme dans les années 1960, mais elle est tout simplement en train de devenir la variable d’ajustement d’une nouvelle domination bipolaire, dont personne ne peut déterminer les contours, sauf que tout sera fait en fonction des intérêts des deux nouveaux Grands. Il suffit d’assister à la présentation de la nouvelle route de la soie par Pékin pour comprendre à quel point l’affirmation d’un rôle de leader est au moins aussi importante en Chine qu’aux États-Unis. Cela n’a rien de nouveau, puisque ce principe est inscrit dans la rationalité des grandes puissances.

C’est exactement contre cette perspective que l’Europe, bien au-delà de ses divisions, doit réagir. C’est la raison pour laquelle les Rencontres économiques d’Aix-en-Provence ont fait la proposition d’une initiative européenne, l’Alliance Multilatérale, dont l’objectif serait de regrouper tous les pays qui estiment que le multilatéralisme –c’est-à-dire le partage du pouvoir sur les grandes questions du monde– doit survivre, en affirmant que le monde ne sera pas bipolaire mais multiple.

Il s’agit de proposer à tous les pays du G20 qui se sentent menacés par la nouvelle situation, en y ajoutant peut-être deux ou trois pays importants d’Afrique, de s’organiser pour travailler à des propositions permettant de faire revivre le dialogue à l’échelle mondiale.

Une première conférence pourrait porter sur les demandeurs d’asile. On peut imaginer sans peine que quelques décisions pourraient être prises: l’organisation des fameux centres d’accueil installés en Afrique ou en Europe, l’intervention, s’il le faut coercitive, là où les droits humains pour les demandeurs d’asile sont totalement bafoués... Mais chacun sait que ce mouvement de migration ne s’arrêtera guère, sauf à créer des perspectives économiques dans les pays de départ. C’est la raison pour laquelle cette initiative pourrait reprendre à son compte la décision d’un projet de plan décennal d’investissements massifs dans les infrastructures de base en Afrique, celles qui permettraient notamment l’exploitation de terres arables aujourd’hui non productives.

Redonner à l'Europe sa vocation de grande puissance

Au-delà de cet objectif de régulation des migrations, l’équilibre agroalimentaire mondial à vingt ans pourrait aussi être très largement sécurisé. On peut évidemment imaginer à ce moment-là que cette avancée pousse l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à gérer des dispositifs de protection de l’agriculture africaine, mis en place sur une durée suffisante pour qu’elle puisse réellement se moderniser sans détruire les équilibres économiques et sociaux existants.

De la même manière, on peut imaginer que cette Alliance Multilatérale s’empare des sujets de la dissémination du nucléaire –en élaborant peut-être un nouvel accord avec l’Iran– mais également du suivi des accords de Paris sur le climat et du renforcement de l’OMC, afin de contrer les effets d’un début de guerre commerciale.

Il demeure évidemment un dernier sujet, celui de la technologie. Si on ne fait rien, le monde sera dominé dans les années qui viennent par les Gafa américains et les BATX chinois. Seul un groupe de pays déterminé peut établir une vraie concurrence, prévenir le pouvoir de monopoles et les intrusions dans nos vies privées, fixer des règles éthiques notamment dans le domaine du génie génétique, définir un cadre pour le développement de l’intelligence artificielle. Mais surtout, ce sursaut redonnerait à l’Europe sa vocation de grande puissance mondiale.

Jean-Hervé Lorenzi Président du Cercle des Economistes

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