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Israël va marcher sur la Lune

Temps de lecture : 5 min

Quels seront les impacts politiques et techniques de cette mission qui propulsera Israël parmi les grands?

À la conférence de presse annonçant le lancement d'un vaisseau spatial sur la Lune à Yehud, dans l'est de Tel Aviv, le 10 juillet 2018. | Thomas Coex / AFP
À la conférence de presse annonçant le lancement d'un vaisseau spatial sur la Lune à Yehud, dans l'est de Tel Aviv, le 10 juillet 2018. | Thomas Coex / AFP

Israël a prévu de lancer une mission lunaire depuis Cap Canaveral, en Floride, en décembre, pour alunir le 13 février 2019. Ce sera le quatrième pays à atteindre la Lune après les États-Unis, la Chine et la Russie. L’impact politique et technique de cette mission est évident puisqu’elle propulsera Israël parmi les grands. La question reste de savoir si cette expérience scientifique ne déclenchera pas une nouvelle course aux armements. Israël dispose déjà d’une large avance sur les pays arabes et sur l’Iran dans les questions nucléaires. Ces nouveaux progrès scientifiques pourraient raviver les tensions.

Ce lancement a été préparé par des entreprises privées, SpaceIL et IAI (Israel Aerospace Industries), qui ont collaboré pendant huit années. Le vaisseau spatial sera lancé comme une charge utile secondaire sur une fusée SpaceX Falcon 9 et son voyage vers la Lune durera environ deux mois. Ce vaisseau spatial lunaire israélien, d’un poids de 600 kilos, sera le plus petit à alunir.

Le processus de conception et de développement de l'engin spatial a commencé en 2013 à l’usine IAI. D’une hauteur de 1,5 mètre, d'un diamètre de 2 mètres, 75% de son poids représente le carburant qui lui permettra d’atteindre sa vitesse maximale de plus de 36.000 kilomètres par heure.

Prouver ses capacités dans les hautes technologies

Le vol long et complexe comportera deux temps. Lancé à une altitude de 60.000 kilomètres, l’engin commencera d’abord à orbiter autour de la Terre. Dès réception d'une commande de la salle de contrôle, le vaisseau spatial entrera dans une orbite elliptique d'altitude plus élevée autour de la planète bleue, pour atteindre un point proche de la Lune. À ce stade, il allumera ses moteurs, réduira sa vitesse pour permettre à la gravité de la Lune de le capturer. Il commencera alors à orbiter autour de la Lune, jusqu'au moment approprié pour commencer le processus d'alunissage. Le mécanisme d’approche sera exécuté de manière autonome par le système de contrôle de navigation du vaisseau spatial. L'ensemble du voyage, du lancement à l'alunissage, prendra près de deux mois.

«Nous devons penser à des plans de secours, la Terre rétrécit et l'avenir de l'humanité est dans l'espace»

Yossi Weiss, directeur général d'IAI

Le vaisseau spatial, flanqué d’un drapeau israélien, alunira le 13 février 2019 pour effectuer un certain nombre de mesures dans le cadre d'une expérience scientifique menée en collaboration avec l'Institut de recherches Weizmann. Morris Kahn, milliardaire israélien d'origine sud-africaine, président de SpaceIL, a été à la tête de donateurs privés qui ont financé le projet pour un montant de 95 millions d’euros. Josef Weiss, président d'IAI, a déclaré: «L'État d'Israël, déjà fermement implanté dans l'espace militaire, doit mobiliser des ressources au profit de l'espace civil, moteur de l'innovation, de la technologie et de l'éducation. Révolutionnaire dans le monde entier».

Les trois jeunes scientifiques israéliens, Yariv Bash, Kfir Damari et Yonatan Winetraub, qui préparent le lancement de l’engin, veulent stimuler la science en Israël pour prouver les capacités de leur pays dans le domaine des hautes technologies bien qu’Israël soit déjà réputé pour ses développements techniques évolués. Ils n’ont pas hésité à frapper à la porte du plus grand groupe aéronautique IAI qui s’est associé à eux. Yossi Weiss, directeur général d'IAI a une grande ambition que certains pourraient considérer comme utopique: «Conquérir l'espace n'est pas seulement un moyen de prouver ses capacités technologiques mais aussi un besoin urgent pour la race humaine qui dilapide rapidement les ressources naturelles de la Terre. Nous devons penser à des plans de secours, la Terre rétrécit et l'avenir de l'humanité est dans l'espace». Selon Morris Kahn, «si nous voulons continuer à être la start-up nation, nous devons avoir des ingénieurs».

La militarisation spatiale est inéluctable

Ce projet marque un tournant dans l’industrie israélienne qui, jusqu’à présent, concevait des programmes militaires axés sur la sécurité et la défense du pays, à savoir les satellites pour la surveillance terrestre et aérienne et les systèmes anti-missiles Dôme de fer. Mais quelques jeunes scientifiques ont compris l’intérêt du renouveau de la conquête spatiale dévolue jusqu’alors uniquement aux «grands pays». Bien que cette course à l’espace soit scientifique et pacifique, il est légitime de penser que la militarisation de l’espace sera inéluctable.

L’industrie spatiale mondiale a connu trois vagues successives de développement: en 1957, le Spoutnik avec l’arrivée de l’homme sur la Lune, l’exploration robotique du système solaire au moyen de stations spatiales habitées, et enfin les satellites militaires –conséquence de la Guerre froide.

Une réplique de Spoutnik 1, le premier satellite artificiel au monde à avoir été placé dans l'espace. | NSSDC, NASA via Wikimedia Commons License by

Devant la menace sur son existence, Israël juge l’espace extra-atmosphérique aussi vital pour l’activité économique et la sécurité que les milieux maritime, aérien ou terrestre. Il est par ailleurs évident que le secteur spatial alimentera les programmes militaires, au risque de lancer ou de relancer la course à l’espace. Israël est convaincu que le pays qui maîtrisera l’espace pourra facilement dominer ses adversaires. Les armées modernes ont déjà exploité les progrès d’origine civile: navigation satellitaire, guidage des drones et des missiles, communication sécurisée, satellites d’observation, satellites d’écoute électronique ou de détection antibalistique. Il ne s’agit pas cependant d’installer des armes dans l’espace –a fortiori des armes de destruction massive interdites par le droit international de l’espace.

Israël est encore loin de l’installation et de l’utilisation d’armes spatiales, certes à la portée de tous les scientifiques, mais rien n’empêche l’utilisation de l’espace au profit d’actions militaires. La militarisation spatiale est inéluctable. Mais cette course à l’espace n’est pas uniquement un gage de modernité et de réussite technologique. Elle pourrait entraîner une instabilité géopolitique comme celle qui existe entre les Chinois et les Américains. Le retour en force de la Russie sur la scène internationale et le renforcement des puissances chinoise et indienne s’expliquent d’ailleurs par leur réussite dans la compétition spatiale.

Réussites scientifiques, profits politiques

Nous sommes loin du temps des conquêtes de Spoutnik et d’Apollo où le spatial se justifiait uniquement pour le développement des sciences, des techniques de communication et de l’exploration des galaxies. L'exploration de l'espace offre des avantages concrets dans les domaines de la santé, de l'exploitation minière et de la sécurité. Cependant, nous vivons une période où les programmes spatiaux scientifiques sont subordonnés aux intérêts politiques des grandes puissances.

L’essai israélien pourrait modifier le contexte stratégique en actualisant le retour en force de la dimension politique des activités spatiales et de la vision purement militaire et stratégique de l’espace. Israël, qui dépasse techniquement ses principaux adversaires, risque d’exacerber les rivalités en les poussant à envisager l’exploration et la militarisation spatiales. Ce n’est cependant pas pour demain. Il leur faudrait plus d’une dizaine d’années pour rattraper leur retard, sauf s’ils sont aidés par une puissance spatiale intéressée à vendre ses techniques. La Corée du Nord est souvent citée en exemple pour la dissémination de l’arme nucléaire. Les scientifiques, qui n’ont aucune contrainte géopolitique et qui ignorent les frontières, risquent d’être doublés par les dirigeants politiques qui voudront exploiter les réussites scientifiques à leur profit. La question reste de savoir si les scientifiques auront le dernier mot.

Jacques Benillouche Journaliste

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