Culture

«Mon tissu préféré», obscur objet du désir

Temps de lecture : 3 min

Le premier film de la réalisatrice syrienne Gaya Jiji accueille les troubles de la liberté, du plaisir physique et de l'imaginaire, tandis que s'éveille la rébellion dans son pays aussi cadenassé que le sort des filles dans les maisons du Moyen-Orient.

Nahla (Manal Issa) face au monde caché du plaisir, et face à elle-même. | Capture d'écran via YouTube | Sophie Dulac Distribution
Nahla (Manal Issa) face au monde caché du plaisir, et face à elle-même. | Capture d'écran via YouTube | Sophie Dulac Distribution

À l’heure où s’achève l’écrasement de la révolution syrienne, la découverte de Mon tissu préféré peut sembler paradoxale. Elle est infiniment salutaire.

Le premier long-métrage de la réalisatrice se déroule alors que commence ce qui va devenir un soulèvement populaire, puis une guerre civile. Ces événements occupent le hors-champ, habitent la bande-son, deviendront in fine plus visibles.

Le scénario ne raconte pas ces événements, même s’il est comme infusé par eux. Il raconte l’histoire d’une jeune fille, Nahla, et de sa famille de la classe moyenne damascène. Une famille de femmes: Nahla vit entourée de sa mère et de ses deux sœurs, le père est mort. Une famille «ordinaire», pas spécialement rigoriste, où la mère ne veut bien sûr que le bonheur de sa progéniture.

Très vite, on perçoit qu’il se joue ici davantage que les habituels ingrédients socio-psychologiques, et de dénonciation convenue –du moins convenue en Occident, mais Gaya Jiji vit à Paris depuis qu’elle a dû fuir son pays à feu et à sang, et si ce film a été présenté avec succès à Cannes, sa carrière au Moyen-Orient est bien moins prometteuse.

Séquence après séquence, la réalisatrice installe en effet une circulation fluide, sensorielle, entre les affects de ses personnages, leur manière d’habiter un monde matériel (l’appartement) et mental (les cadres imposés aux jeunes filles).

Une famille ordinaire, mais composée uniquement de femmes. | Sophie Dulac Distribution

Deux irruptions très différentes vont porter à vif une situation déjà tendue à la fois par une réalité physique et sociale (les filles sont en âge d’être mariées) et une réalité politique (la montée de la contestation à l’extérieur).

Une irruption conventionnelle, l'autre transgresssive

Irruption conventionnelle (dans la réalité comme au cinéma) du prétendant d’un mariage arrangé. Ici, un Syrien expatrié aux États-Unis qui pourrait représenter une échappatoire pour Nahla, mais qui se révèle aussi conformiste, et hostile à tout ce qui chez la jeune fille ressemble à un désir de liberté.

Irruption transgressive, à l’étage au-dessus, d’une Madame Jiji et des jeunes femmes qui sous sa direction reçoivent discrètement des messieurs. Nahla y fera l’expérience de ses propres désirs, de sensations nouvelles, de ses propres limites et contradictions.

Une telle organisation du récit pourrait être simpliste, mécanique, avec cette forme naïve de (fausse) provocation à la fois confortable et racoleuse qui accompagne si souvent les innombrables films dédiés au désir féminin dans les sociétés traditionnelles, et qu’aiment tant les spectateurs occidentaux.

Les hommes sur les bords

Rien de tel ici, grâce à l’étrangeté et à la complexité de ce qui se joue entre toutes ces femmes –Nahla, sa mère, ses sœurs, Madame Jiji et ses pensionnaires– «cernées» par des hommes qui demeurent pourtant bord cadre, présence inévitable, de multiples manières pesante mais aussi désirable, comme fantasme sinon comme réalité. Parmi eux, la terrifiante mais complexe présence du militaire client du bordel est singulièrement impressionnante.

Manal Issa dans le rôle central de Nahla. | Sophie Dulac Distribution

Remarquablement interprété par Manal Issa, tour à tour enfantine, sensuelle, opaque, c'est surtout le personnage de Nahla qui fait la réussite de Mon tissu préféré. Nahla, son ambiguïté, ses pulsions, et la manière jamais simplificatrice dont la représente une cinéaste plus proche des films de Buñuel que, par exemple, du complaisant Mustang.

Un sentiment du monde

Réels, imaginaires, à la fois réels et imaginaires, les corps et entre eux les relations érotiques, de pouvoir, d’émancipation, de rivalité qui s’entremêlent élaborent un sentiment du monde, que les spécificités évidentes –des femmes, au Moyen-Orient, à l’heure des dites révolutions arabes– ne circonscrivent pas mais intensifient.

Il est possible, probable même que Gaya Jiji se soit inspirée d’émotions sinon d’expériences personnelles. Sa manière d’en faire du cinéma les rend partageables par chacun et chacune.

Et si le tissu du titre évoque, à bon droit, la matérialité de ce qui touche le corps et les sensations qu’il peut provoquer, il renvoie aussi à un art du tissage des affects, des secrets et des signes tout à fait digne d’être préféré.

Mon tissu préféré

de Gaya Jiji, avec Manal Issa, Ula Tabari, Souraya Baghdadi, Mariah Tannoury

Séances

Durée: 1h35

Sortie le 18 juillet 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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