Monde

Pour la première fois depuis 1945, les États-Unis sont hostiles à l'Europe

Temps de lecture : 6 min

La visite de Donald Trump en Europe marque une rupture, un traumatisme profond.

Trump débute son voyage en Europe, le 10 juillet 2018 | Brendan Smialowski / AFP
Trump débute son voyage en Europe, le 10 juillet 2018 | Brendan Smialowski / AFP

Cette semaine du 9 au 13 juillet 2018 restera dans l'histoire des relations entre les États-Unis et l'Europe. Ces journées marqueront une date, peut-être une rupture, en tout cas un traumatisme profond. Pour la première fois depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, un président américain est arrivé en Europe en ennemi. Donald Trump, à l'occasion d'un voyage au siège de l'Alliance atlantique, à Bruxelles, puis d'une visite d’État à Londres, a confirmé son hostilité résolue à deux institutions, l'Otan et l'Union européenne (UE), qui sont l'un des socles de l'ensemble occidental.

Les optimistes se rassureront en relevant qu'il ne s'agit là que de propos, de phrases en l'air, lancées par un bonimenteur tout droit sorti de la télé-réalité et aux connaissances historiques limitées aux grandes dates de l'US Open de golf. Ils auront tort. Trump amorce un changement d'attitude, il esquisse le début d'une nouvelle ère. Il faut le prendre au sérieux.

Les États-Unis ont toujours peu ou prou soutenu l'Europe

Le projet européen a fait partie de l'architecture internationale imaginée par Washington au lendemain de la guerre. Washington soutient Jean Monnet, le fondateur de «l'Europe organisée» et approuve cette idée d'un rapprochement franco-allemand –d'abord dans le domaine du charbon et de l'acier– afin de sortir le Vieux Continent d'un cycle de guerres sans fin. Même s'il y eut, depuis, des moments difficiles avec cette puissance économique rivale qu'allait devenir la Communauté européenne puis l'UE, pas un seul président américain n'a manqué à ce soutien réaffirmé à l'aventure de l'unification européenne –d'Harry Truman à Barack Obama.

Il est arrivé que les États-Unis souhaitent diluer ce projet –par exemple, en prônant un élargissement sans fin de l'UE ou en manifestant réserves et réticences face à la création d'une monnaie unique suscpetible de concurrencer, un jour, peut-être, le dollar dans son rôle de monnaie de réserve prépondérante.

Cette fois, c'est différent. Trump affiche son désir d'affaiblir autant que possible l'UE. Il veut la casser. Il réécrit l'histoire avec ce mélange de paranoïa et d'ignorance crasse qui le caractérise. Peu avant de s'embarquer pour l'Europe, il lance à l'opinion américaine que l'UE a été créée pour piéger les États-Unis...

Trouble-fête à Londres

Il arrive à Londres le 12 juillet au moment où la Première ministre, Theresa May, se bat pour défendre l'idée d'un Brexit minimum –destiné à préserver les intérêts bien compris du Royaume Uni. Mme May est en pleine bataille contre les «durs» du parti conservateur, qui, dans un rêve pétri de nostalgie et de fantasmes économiques, veulent un Brexit radical, un retour aux années de l'Empire. Que fait M. Trump? Il accorde une grande interview au Sun, propriété de Rupert Murdoch, lui aussi acharné à combattre l'UE, journal qui mouline quotidiennement un mélange à succès: sexe, ultra nationalisme et foot. Et, dans cet entretien, le président prend ouvertement parti pour les ennemis de Mme May au sein du parti Tory. Il défend leur idée d'un Brexit extrême. Il fait du chantage à Londres: si vous ne rompez pas brutalement avec Bruxelles, ne comptez pas sur un accord bilatéral de libre échange échange avec les États-Unis.

May et Trump le 13 juillet 2018 à Ellesborough, au nord de Londres | Stephan Rousseau / AFP

Trump dresse des louanges à Boris Johnson, ex secrétaire inexistant au Foreign Office, adversaire de Mme May chez les Tories et Brexiter acharné, par cynisme et goût du pouvoir. (Au passage, le président américain s'en prend au maire de Londres, Sadiq Khan, pour la seule et unique raison qu'il est musulman et se livre à un portrait apocalyptique de la capitale britannique –c'est sans doute ce qu'on appelle «la relation spéciale» entre les États-Unis et le Royaume uni…).

Durant la guerre froide, les États-Unis se sont ingérés, de temps à autre, dans les affaires des pays d'Europe de l'Ouest. Avec Donald Trump, l'intervention est directe, ouverte et toujours dans le même sens. À Londres, il s'agissait de déstabiliser Mme May dans son combat pour un Brexit mou. Il y a quelques semaines, Trump intervenait dans la bataille opposant Angela Merkel à son très droitier partenaire de la CSU, le Bavarrois Horst Seehofer, ministre de l'Intérieur dans le gouvernement de coalition à Berlin. Le conflit portait sur l'immigration et, naturellement, le président américain a pris le parti de M. Seehofer, afin de déstabiliser Mme Merkel.

À chaque fois, il s'agit de donner un coup de main à la droite de la droite européenne –aux dépens des positions plus centristes défendues, en l'espèce, par Mmes May et Merkel. L'Amérique a toujours eu un faible pour la sensibilité centriste européenne –les démocrates-chrétiens, notamment. Les États-Unis de Trump affectionnent les populistes au pouvoir en Europe de l'Est, mais aussi en Italie et en Autriche. C'est un changement de cap, de sensibilité, d'affection politique.

Une rhétorique pour son électorat

Avant Londres, l'étape de Bruxelles avait, la première, témoigné de l'absence totale d'empathie que l'Amérique de Trump manifeste à l'adresse de ses «alliés» européens. Ceux-là ne sont pas sans reproche et l'Allemagne, notamment, qui montre le mauvaise exemple d'une contribution financière insuffisante en matière de défense et d'une préférence donnée au gaz russe sur la promotion de ce qui devrait être une politique énergétique commune –laquelle n'existe toujours pas. Mais Trump en rajoute, tronque les chiffres ou ne les connaît pas. Sur des dépenses de défense, au sens large, qui, chaque année, tournent autour de 700 milliards de dollars, la part que les États-Unis consacrent à l'Europe est infime.

Le président américain n'aime pas plus l'Otan que l'UE. C'est l'idée même d'alliance qui lui est étrangère.

Le président n'aime pas plus l'Otan que l'UE. C'est l'idée même d'alliance qui lui est étrangère. Il préfère négocier («dealer») en position de force avec des pays européens divisés plutôt qu'avec le pilier européen de l'Otan ou avec l'UE. Le fait que ces alliances soient fondées sur une appartenance commune à la démocratie libérale est indifférent au 44e président américain qui, à de multiples occasions déjà, a montré la séduction qu'opère sur lui les démocrates «illibéraux» et les «hommes forts». Cela aussi est un changement profond.

Cette rhétorique trumpiste anti UE et anti Otan mélangée a une fonction sur la scène politique américaine. À quelques mois des élections législatives de la mi-mandat, mardi 6 novembre, Trump mouline un discours démagogique qui passe bien auprès de son électorat et qui, en gros, consiste à dire: si vous n'avez plus les moyens d'envoyer vos enfants au College ou à l'université, c'est parce que nous devons payer pour la défense d'Européens qui, par ailleurs, sont des partenaires commerciaux déloyaux. Pour parler en jargon «trumpien», c'est «énormément» faux, mais ça passe: le président soude son électorat sur ce discours et sur celui de l'immigration. Et si l'Amérique n'exerce plus la même prépondérance économique et technologique qu'hier, c'est, cette fois, de la faute de la Chine qui, elle aussi, ne cherche qu'à lui nuire. Produit de ce cocktail de simplisme et de démagogie, le thème du bouc émissaire a déjà fait ses preuves dans l'histoire.

Il ne faut pas croire que tout serait lié à la seule personnalité de Trump dans cette affaire. Nous assistons peut-être à un changement en profondeur de la société américaine, dont cette nouvelle politique étrangère serait le reflet. Ce n'est pas une vague de protectionnisme comme on le dit trop souvent ou d'isolationnisme. Sur une scène internationale nouvelle, marquée par l'avènement de nouvelles puissances –cela va de la Chine à la Turquie, en passant par le Brésil et l'Inde–, les États-Unis réviseraient leurs alliances et mettraient en cause le multilatéralisme tel qu'ils l'ont imaginé en 1945.

L'Europe a trop tendance à réagir par l'indignation, comme s'il fallait attendre que Trump passe, pour tout recommencer comme «avant». Quand il faudrait qu'elle prenne la mesure de ce qui est peut-être un tournant historique –lequel supposerait de «grands» Européens pour imaginer une Europe qui, loin de sortir de l'Histoire, comme le voudrait Trump, en deviendrait enfin un acteur.

Alphonse Laver Journaliste

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