Médias / Sports

Équipe de France: savourer la victoire passe par la presse papier

Temps de lecture : 4 min

Un moyen de dire «J’y étais», de revivre mentalement le match.

Couverture de L'Équipe au lendemain de la victoire de l'équipe de France en Coupe du monde, le 12 juillet 1998.
Couverture de L'Équipe au lendemain de la victoire de l'équipe de France en Coupe du monde, le 12 juillet 1998.

De toute son histoire, vieille de soixante-dix ans, le journal L’Équipe n’a dépassé que deux fois le million d’exemplaires vendus. À chaque fois, c’était au lendemain d'une victoire de la France: pour la Coupe du monde 1998 et pour l’Euro 2000. L’édition du 13 juillet 1998 a même dépassé le million et demi. Un chiffre invraisemblable, surtout vu d’aujourd’hui où le tirage moyen du quotidien sportif, hors compétitions internationales, avoisine plutôt les 250.000 numéros.

C’est bien simple, ce record n’a été battu qu'à deux reprises dans l’histoire de la presse française. Par France-Soir au lendemain de la mort du général De Gaulle. Ce 10 novembre 1970, 2.264.000 exemplaires du journal furent écoulés sur le territoire. Et par un hebdomadaire, Charlie Hebdo, dont le numéro post-attentat de janvier 2015 avait été tiré –et vendu– à plus de trois millions d’exemplaires.

Histoire sacrée

De manière générale, outre les morts de célébrités et les résultats d’élections présidentielles, ce sont bel et bien les victoires de l’équipe de France de football qui représentent les meilleurs ventes de journaux français. Et seulement les victoires. Dans le top 10 des ventes de L’Équipe toutes périodes confondues, huit sont le fruit d’un match gagné par les Bleus lors de la Coupe du monde 1998 ou de l’Euro 2000.

S’y ajoute l’édition du lendemain de la conquête de l’unique Coupe d’Europe (aujourd’hui Ligue des champions) remportée par une équipe française, l’Olympique de Marseille, en 1993. Plus que la victoire d’une ville, c’était celle de tout un pays. Seule une défaite figure dans ce top 10: celle de 2006, en finale de la Coupe du monde face à l’Italie. Mais ce qui a intéressé les Français dans cette rencontre si particulière, c’est le numéro 10 bleu. Le match était le dernier du dieu Zidane en équipe de France. Panenka, coup de boule, carton rouge. Une dramaturgie insensée, une sortie de roi, un moment d’histoire presque aussi beau qu’un 3-0.

Et c’est justement ce sentiment de vivre un morceau d’histoire qui permet de comprendre les raisons qui poussent les Françaises et Français à acheter massivement la presse lors d’une victoire (ou, exceptionnellement, d’une Zidane) de notre équipe de France. Celle-là même qui appartient soudainement, dès qu’une compétition internationale se met en branle, à l’ensemble du pays.

«Des personnes totalement étrangères au monde du foot se mettent à s’intéresser à ce sport et se prennent à supporter l’équipe de France»

Pour Marwen Belkaid, blogueur et rédacteur sur le site Au Premier Poteau sur lequel il parle du foot comme d’un «sacré de substitution», la Coupe du monde est un moment «où des personnes totalement étrangères au monde du foot se mettent à s’intéresser à ce sport et se prennent à supporter l’équipe de France» au cas où –pour ainsi dire– un bout d’histoire pointerait le bout de son nez. Auquel cas, renchérit Marwen Belkaid, «ils fêteront la victoire» mais, à l’inverse d’un supporter véritablement amoureux du ballon rond, «une défaite ne va pas les meurtrir».

La joie pure est bel et bien le moteur qui nous pousse vers une presse alors tout aussi euphorique, ce qui, il faut le noter, est tout à fait exceptionnel. Elle est là, l’histoire. Pas dans la seconde qui changera l’issue du match, dans le geste qui propulsera le ballon au fond des filets. L’histoire, elle s’écrit sur les Champs-Élysées, elle se chante dans toutes les rues et les maisons de France, en même temps et pour la même raison: avoir le même passeport que les gars qui se sont battus comme des chiens pour soulever un Graal aussi indispensable qu’inutile.

Ce que ne semblent pas avoir intégré les quelques voix dissonantes, comme celle de Philippe Poutou, frustré de voir autant de personnes descendre dans la rue pour «juste une place en finale». Un point de vue en forme de négation de la possibilité d’un bonheur brut quelles que soient les circonstances extérieures (c’est justement la force de ce bonheur), de toutes façons «inaudible» pour l’historien des médias Patrick Eveno, professeur émérite de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

Imprimer l’émotion

Ces moments de communion dans la victoire sportive semblent plus moteurs de vente de presse que d’autres grands moments de la vie du pays, en particulier ceux en rapport avec la politique. La mort de De Gaulle exceptée, les événements politiques –dont les élections– sont clivants par nature. C’est ce qu’explique Patrick Eveno quand on l’interroge sur la persistance des hautes ventes de journaux lors des victoires de l’équipe de France malgré la défiance plus accrue que jamais envers la presse. «Cette défiance-là est politique, analyse-t-il, le football touche à l’émotion et n’est pas aussi clivant, qui plus est lorsqu’il s’agit de l’équipe nationale».

La force du sport, et du foot en particulier, n’est pas la victoire d’un camp sur l’autre mais celle d’un pays tout entier. «Black-blanc-beur», comme on le répétait il y a vingt ans. Paul Pogba vient d’ailleurs de le reformuler: «La France d’aujourd’hui, c'est une France avec plein de couleurs».

Et cette union des couleurs semble se vivre plus intensément sur papier. Patrick Eveno souligne d’ailleurs que la presse «est le plus social des médias», en référence aux médias sociaux qui se positionnent parfois en remplaçants des médias traditionnels mais dont l’effet reste «éphémère». La télé non plus «ne suffit pas, ni même regarder les buts en boucle». Avec la presse papier, «l’émotion» –puisque c’est bien d’émotion qu’il s’agit quand on parle de football– «passe par l’écrit imprimé», narratif et gravé, littéraire et palpable. Floqué.

Un moyen de dire «J’y étais», de revivre mentalement le match, de participer à la marche de l’Histoire heureuse. Et cela, comme dirait la une de L’Équipe au 13 juillet 1998, «pour l’éternité».

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