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Ces Bleus sont-ils vraiment sympathiques?

Temps de lecture : 8 min

«Le groupe vit bien», répètent joueurs et médias. Un leitmotiv auquel croient désormais les Françaises et Français, à nouveau amoureux de leurs footballeurs.

Paul Pogba, Antoine Griezmann et N'Golo Kante à l'entraînement au stade d'Istra (Russie), le 12 juillet 2018 | Franck Fife / AFP
Paul Pogba, Antoine Griezmann et N'Golo Kante à l'entraînement au stade d'Istra (Russie), le 12 juillet 2018 | Franck Fife / AFP

On a beau les voir à la télévision toute l’année, et tous les jours pendant la Coupe du monde, on ne connaît jamais vraiment les footballeurs. Leur vie intime, derrière les portes closes de l’hôtel ou du vestiaire, nous échappe en grande partie, hors les miettes laissées aux médias.

Une image résume sans doute mieux que tout autre ce constat: les joueurs, partenaires ou adversaires, qui discutent entre eux à l’issue d’un match, les mains au-dessus de la bouche pour ne pas laisser le soin au public de lire sur leurs lèvres –comme l’ont fait Paul Pogba et Marouane Fellaini, rivaux d’un soir en demi-finale le 10 juillet mais coéquipiers en club sous le maillot de Manchester United.

Marouane Fellaini et Paul Pogba après la victoire de la France en demi-finale, le 10 juillet 2018 au stade de Saint-Pétersbourg | Odd Andersen / AFP

Nous sommes gavés d’images de football, mais nous n’en voyons que la performance athlétique. Nous n’entendons par les débats collectifs, les prises de paroles individuelles, les blagues que se lancent entre eux les Bleus en coulisses.

Leur vie est fantasmée et interprétée à travers le filtre de la communication, avec le jeu des questions-réponses en conférence de presse, les messages postés sur les réseaux sociaux, les interviews de quelques dizaines de secondes devant les panneaux publicitaires entre deux mi-temps ou après la douche, et les entretiens plus longs accordés avec parcimonie à la presse.

Pourtant, cette équipe de France millésime été 2018 semble sympathique à nombre de supporters.

L’euphorie de la victoire y est pour beaucoup, évidemment. Le parfum enivrant du succès avait déjà fait croire à la société qu’elle pouvait se regarder dans le miroir de la sélection tricolore en juillet 1998. À mesure que les Bleus du Didier Deschamps joueur avançaient vers leur sacre, le slogan «black-blanc-beur» résonnait au-dessus des terrasses –un sentiment d’unité qui s’était vite effiloché.

Exit les égoïstes

Depuis, plusieurs crises avaient éloigné la population française de «ses» joueurs. La grève de collective de Knysna en 2010 en a été le point culminant. On peut y ajouter l’affaire Zahia, dans laquelle avait été abîmée l’image de Franck Ribéry, et celle de la sextape, qui a opposé Mathieu Valbuena à Karim Benzema et a durablement écarté le second, aussi talentueux soit-il, des Bleus.

Depuis, une nouvelle génération très talentueuse a émergé dans l’Hexagone, avec en tête de file Kylian Mbappé, Ousmane Dembélé, Thomas Lemar et, un poil plus âgés, Paul Pogba, Antoine Griezmann ou Raphaël Varane. Une aubaine pour redorer l’image de l’équipe nationale, la mission à laquelle s’attelle depuis sa prise de fonction en 2011 le président de la Fédération, Noël le Graët.

Mais le seul talent ne suffit pas à se faire aimer. Il manquait quelque chose aux jeunes coéquipiers de Blaise Matuidi, taulier du haut de ses 31 ans, pour gagner le cœur des Français et des Françaises: la modestie.

Une attitude arrogante leur était souvent reprochée, et les coupes de cheveux extravagantes de certains joueurs cristallisaient les critiques. En juin 2015, après une défaite en match amical face à la Belgique (tiens donc!), Didier Deschamps avait d’ailleurs élevé la voix dans son vestiaire: «Vous n’êtes pas des professionnels. J’ai l’impression que vous vous préoccupez davantage de vos coupes de cheveux que de votre matériel», avait-il sèchement reproché à ses ouailles.

Le sélectionneur a tapé encore plus fort du poing sur la table avant l’aventure russe. Il a écarté de son groupe tous les egos surdimensionnés qui se fondaient mal dans le groupe. Le jeune milieu de terrain du PSG, Adrien Rabiot (23 ans), connu pour son individualisme, a été écarté au profit de Steven Nzonzi, un joueur plus laborieux mais sur lequel Deschamps était certain de pouvoir compter à 100%.

La réaction gamine de Rabiot face à sa non-sélection a vite souligné la justesse du choix de l’entraîneur français. «Si j'ai décidé de me retirer de la liste des suppléants, c'est que je considère que le choix du sélectionneur à mon égard ne répond à aucune logique sportive, car depuis toutes ces années le message était clair, ce sont les performances en club qui ouvrent les portes de l'Équipe de France», a écrit dans une lettre ouverte qui a achevé de le griller le milieu de terrain du PSG, à l’annonce de son incorporation dans le pool des réservistes (des joueurs devant se tenir prêts à remplacer un membre de l’équipe de France en cas de blessure jusqu’au coup d’envoi du Mondial).

Talents individuels au service du collectif

La main ferme de Didier Deschamps, bien entouré de son staff, a poussé son groupe a adopter une attitude humble. Ses joueurs sont arrivés avec un look sobre sur les pelouses russes.

«Avec Paul [Pogba], on n'a rien fait de spécial pour le moment, mais peut-être que s'ils vont en finale, on fera quelque chose de dingue. Pour le moment, c'est simple. Vous savez, ils ne veulent pas que les gens parlent de leur coupe de cheveux», déclarait Ahmed Alsanawi, le coiffeur des Bleus, dans l’édition du 3 juillet du journal L’Équipe.

Une sobriété partagée dans la célébration des buts. Lors de leur premier match –difficile– face à l’Australie (2-1), Antoine Griezmann n’a pas fêté son ouverture du score par sa chorégraphie inspirée du jeu vidéo Fortnite: il a préféré partager son but de manière collective, en tombant simplement dans les bras de ses partenaires.

Un comportement pas seulement de façade: depuis le début du tournoi, les Bleus ont noyé leur talent individuel dans le collectif pour faire de l’équipe de France une machine à faire déjouer l’adversaire.

Devant la télé, le sacrifice de certains joueurs dans les tâches défensives, comme les attaquants Olivier Giroud et Antoine Griezmann qui se comportent comme les premiers défenseurs de leur formation en harcelant les adversaires haut sur le terrain pour gêner leur relance, n’échappent pas aux téléspectateurs.

Comment critiquer un attaquant comme Giroud qui marque peu de buts, mais tacle comme un damné aux quatre coins du terrain?

Antoine Griezmann, qui a déjà marqué trois buts dans cette Coupe du monde, a couru 10,9 kilomètres lors de la demi-finale face à la Belgique –un chiffre énorme pour un milieu offensif, qui prouve sa générosité sur le terrain.

Même chose pour N’Golo Kanté, le très timide milieu de terrain de Chelsea, modèle d’humilité, qui est une icône au centre du dispositif des Bleus. «Pour un entraîneur, Kanté est le numéro 6 [milieu défensif] de rêve. Il est timide en dehors du terrain, mais tellement fort une fois dessus. Il se sacrifie pour l’équipe», glissait Patrick Viera, très influent champion du monde 98, dans les colonnes du journal britannique The Times.

Et tous ces efforts se remarquent à la télé. «Le groupe vit bien», répètent désormais les joueurs –un leitmotiv repris en boucle par les chaînes de télévision.

Nouvelle stratégie médiatique

Par le passé, les Bleus ont souvent accusé la presse de les dresser face à leurs compatriotes, avec des critiques trop tranchantes sur leur jeu et leur comportement. Certaines stars, comme Paul Pogba, avaient ainsi décidé de ne plus s’exprimer devant les caméras, pour bien signifier leur mépris aux journalistes.

Une stratégie pas forcément payante à long terme, car la machine médiatique continue à parler de vous. «Paul Pogba ne veut jamais voir un journaliste, ce qui est du reste son droit le plus strict», écrivait ainsi Libération en mars 2018, tout en consacrant un article à la personnalité du phénomène.

En Russie, la doxa de la cellule de communication de l’équipe de France a changé. Les Bleus s'étaient jusque là souvent isolés derrière les murs de leur camp d’entraînement: les staffs pensaient qu’éloigner les joueurs du monde extérieur les aidaient à mieux se concentrer sur leurs matchs. Mais beaucoup de techniciens ont compris que cela était surtout la meilleure façon de lessiver mentalement leurs troupes, dans un huis clos de cinquante jours en cas de qualification pour le dernier carré de la Coupe du monde.

Le sélectionneur anglais, Gareth Southgate, a ainsi opté pour une approche positive avec les médias, une première depuis des années outre-Manche, en jouant la carte de la convivialité et de la transparence entre joueurs et journalistes. Résultat: les footballeurs anglais étaient bien mieux dans leurs pompes et se sont frayés un chemin jusqu’aux demi-finales du tournoi, pour la première fois depuis 1990.

Dans la maison tricolore, le staff a agi de la même façon, en poussant tous les joueurs sélectionnés à s’exprimer régulièrement devant les médias. Paul Pogba, qui ne s’était plus exprimé en conférence de presse depuis le Mondial 2014 au Brésil, s’est plié à l'exercice avec bonne humeur le 24 juin.

«C'est de la bonne gestion humaine», qui enlève «une pression inutile, créée, amplifiée et rapportée par les médias [...]. Avec la multiplication des chaînes d'information qui ont besoin de parler de la Coupe du monde et de l'équipe de France, le moindre sujet qui n'en est pas un peut le devenir. Des choses futiles peuvent entretenir le débat. C'est la raison pour laquelle les Bleus ont besoin de donner une version officielle, pour ne pas laisser la place à des spéculations ou pour ne pas créer le buzz. C'est exactement ce qu'ils font et ils le font bien», analysait Olivier Michel, conseil en droits sportifs et marketing, dans le journal L’Equipe.

Pensées charitables

Les jeunes internationaux français ne se sont pas contentés d’être affables devant la presse. Ils ont aussi étalé leur générosité ou leur pensée pour les plus démunis de ce monde. Un comportement qui, de la part de millionnaires, est toujours apprécié par les foules.

Kylian Mbappé, 19 ans tout juste et loué par les observateurs pour son aisance oratoire, avait fait savoir avant le coup d’envoi de la Coupe du monde que le montant des primes de victoires qu’il gagnerait serait reversé en totalité à l'association Premiers de cordée, qui organise des initiations sportives pour les enfants hospitalisés et sensibilise au handicap (en cas de succès face à la Croatie, chaque joueur de l'équipe de France touchera environ 300.000 euros, un peu moins si les Bleus concluent leur parcours par une défaite).

Un beau geste qui n’est pas un acte isolé dans l’univers des Bleus. À l’issue du match remporté face à la Belgique, Paul Pogba a eu une pensée pour les adolescents thaïlandais, membres d’une équipe de football locale, retenus prisonniers pendant dix-huit jours dans une grotte suite à de fortes inondations.

«Cette victoire va aux héros du jour, bravo les gars, vous êtes tellement forts», a tweeté en anglais Pogba sur son compte officiel, au-dessus d'une photo des douze garçons.

Si la communication n’est jamais loin dans un monde aussi aseptisé que le football, où des agents conseillent sans cesse leur joueur sur la conduite à suivre pour valoriser leur image et où la construction marketing d’une personnalité a acquis une place presque aussi importante que la performance pure, à cause des centaines de millions de contrats publicitaires qui gravitent autour des joueurs, une petite pensée généreuse ne fait jamais de mal. Mais il ne faut pas pour autant regarder les sourires dents blanches de ces Bleus avec trop de naïveté.

Camille Belsoeur Journaliste

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