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Vous avez arrêté de jouer à «Pokémon Go» au bout de trois mois? Elles continuent

Temps de lecture : 9 min

Deux ans après la sortie du jeu vidéo, deux collaboratrices de Slate.com expliquent pourquoi elles persistent à vouloir tous les attraper.

25 juillet 2016: la folie Pokemon Go envahit les rues de New York. Deux ans après, l'enthousiasme est grandement retombé. | Mike Coppola / Getty Images / AFP
25 juillet 2016: la folie Pokemon Go envahit les rues de New York. Deux ans après, l'enthousiasme est grandement retombé. | Mike Coppola / Getty Images / AFP

Marissa Martinelli: Bon, June, à ce que j’ai compris, tu fais partie de ces zigotos qui continuent à jouer à Pokémon Go deux ans après sa sortie retentissante. Je suis heureuse d’apprendre que je ne suis pas la seule! J’en parlais récemment à l’un de nos très chers collègues et il a été choqué –choqué– d’apprendre que des personnes y jouaient encore. Est-ce que tu es confrontée au même type de réactions quand les gens apprennent que tu y joues?

June Thomas: Absolument! En dehors de toi et de quelques collègues à Slate, les seules personnes que je connais qui y jouent encore sont des lesbiennes d’un certain âge –mais bon, la plupart des personnes que je fréquente en dehors de Slate sont de toute façon des lesbiennes d’un certain âge. Et même si nous, les lesbiennes d’un certain âge, sommes au top de la tendance, nous sommes généralement les seules à nous en rendre compte. Aussi, je voulais te dire merci de prouver qu’il existe également des jeunes au top de la tendance qui jouent encore à Pokémon Go. Merci de nous fournir une couverture, Marissa.

Marissa Martinelli: C’est un jeu très tendance, c’est certain, vu qu’il y a tout de même encore environ cinq millions de personnes qui y jouent quotidiennement. Mais à l’inverse de ce qui se passait quelques mois après sa sortie, époque à laquelle tout le monde semblait avoir la tête enfouie dans son téléphone, Pokémon Go prend désormais l’allure d’un club élitiste, réservé à quelques personnes initiées qui savent que le bureau de poste est un véritable repaire de dresseurs et de dresseuses et que les rues de la ville sont parcourues de plein de petits monstres amusants.

Enfin peut-être est-ce simplement l’impression que ça me donne, parce que j’ai abandonné le jeu lorsque la mode est passée, et que je ne m’y suis remise qu'il y a neuf mois environ. Qu’est-ce que tu en penses? Tu n’as jamais cessé d’y jouer, toi, n’est-ce pas?

«Je joue à Pokémon Go de la même manière que je mène ma vie: je ne suis pas la meilleure, ni la plus maline, je suis juste chiante.»

June Thomas

June Thomas: Oui, c’est vrai! J’y joue tous les jours –et lorsque je suis à l’étranger et que je n’ai pas envie de payer pour l’itinérance des données, le fait de ne pas vouloir perdre mes bonus quotidiens me motive à aller par monts et par vaux pour trouver un réseau auquel me connecter.

Il faut que j’avoue quelque chose qui me fait un peu mal: je suis une joueuse complètement nulle. Je refuse les combats et les raids ne m’intéressent pas. Je joue à Pokémon Go de la même manière que je mène ma vie: je ne suis pas la meilleure, ni la plus maline, je suis juste chiante. Je vide la batterie de mon téléphone en cherchant des petits monstres partout dès que je sors. J’attrape des Pokémons sans valeur et je les fais évoluer dès que j’en ai assez pour justifier l’utilisation d’un œuf chance. Je crois que je préférerais payer que d’avoir à interagir ou collaborer avec d’autres êtres humains. Je le fais pour la même raison qui m’a un jour poussée à entrer dans une base de données des milliers de «premières phrases d’un livre», sans autre contrepartie que celle de voir mon nom en haut d’un classement connu uniquement des autres personnes de ce même classement: parce que j’ai commencé et que je ne vois pas de raison de m’arrêter.

Qu’est-ce qui t’a poussée à reprendre le jeu après une pause de neuf mois? Et pourquoi tu t’y étais mise au départ? Tu as fait partie des tout premiers joueurs et joueuses?

Marissa Martinelli: Tu ne m’as pas l’air d’être une joueuse nulle. Pour tout te dire, j’avais la même approche pacifiste de Pokémon Go avant d’arrêter, la première fois –cela dit, c’est peut-être aussi pour ça que le jeu a fini par m’ennuyer! J’y suis revenue par curiosité; j’avais des amis qui y jouaient encore et continuaient à progresser. Ça m’a donné envie d’essayer à nouveau, et j’ai découvert qu’il était plutôt amusant de participer aux raids et aux combats dans les arènes. Aussi, j’ai pas mal de trajet à faire en train le soir pour rentrer chez moi, et je me suis aperçue que quasiment toutes les gares où le train s’arrête en chemin sont des Pokéstops, ce qui est très, très pratique.

Une joueuse au parc Lafayette de Washington, D.C., à proximité de la Maison-Blanche, le 12 juillet 2016 | Jim Watson / AFP

J’ai commencé à jouer la première fois à l’été 2016 parce que 1) j’avais envie de voir ce qu’était ce truc dont tout le monde parlait et 2) j’avais désespérément envie d’attraper un Ronflex. Je n’ai jamais collectionné les cartes Pokémon quand j’étais petite, mais il m’arrivait de regarder le dessin animé et j’ai eu un Pikachu en peluche. C’est une phase qui m’est passée en grandissant, mais j’ai toujours gardé dans un coin de ma tête ce rêve d’enfant de m’endormir un jour sur le ventre d’un Ronflex. Ça a l’air tellement confortable! Et, bref, j’en ai explicitement fait mon objectif en jouant à Pokémon Go: je ne m’arrêterai pas tant que je n’aurais pas attrapé de Ronflex. Malheureusement, j’avais beau collecter tous les œufs de dix kilomètres possibles, même au niveau 28, je n’y suis jamais arrivée. Du moins jusqu’à cette semaine, où j’ai finalement réussi à en attraper un grâce à la fonction «recherche». Finalement, les conseils du professeur Saule ont fini par payer.

Ce serait impoli de te demander à quel niveau tu es arrivée?

June Thomas: Depuis la semaine dernière, je suis au niveau 35. Et comme il faut que je récolte 1.500.000 XP pour atteindre le niveau 36, je pense que je vais y rester un petit moment. Si un psy voulait me faire sortir du jeu, il lui faudrait sans doute des années, car ma principale motivation pour jouer à Pokémon Go est d’atteindre les niveaux supérieurs. Je déteste passer un jour sans m’arrêter à un Pokéstop, sans chasser ou sans évoluer, parce que je veux atteindre le niveau suivant, même si, une fois que l’on a rejoint ces hauteurs dans la stratosphère Pokémon, atteindre un nouveau niveau n’offre finalement pas grand-chose –quelques Hyper Balls, un œuf chance de temps en temps, un peu de poussière d’étoile et des potions que je jette puisque, ne faisant pas de combats, je ne les utilise jamais. Pour résumer, je joue uniquement pour pouvoir me vanter de mon niveau. Sauf que je suis tellement gênée d’admettre que je joue encore à Pokémon Go –ou même que je joue tout court– que je n’en parle à personne.

Marissa Martinelli: Maintenant que le secret est éventé, tu peux te vanter! Je suis vraiment impressionnée –il me manque encore quelques bonbons pour obtenir un Léviator, alors que je me promène depuis des lustres avec un Magicarpe ridicule. Quel est le Pokémon dont tu es la plus fière?

June Thomas: Mon préféré, c’est Phanpy, parce qu’il est vraiment trop mignon: moitié éléphant, moitié tapir, dans une ravissante teinte de bleu pervenche, avec d'adorables marques rouges sur la trompe et les oreilles. Mais ce dont je suis la plus fière, c’est d’avoir réussi à faire évoluer mon Magicarpe en Léviator, mon Tylton en Altaria, et de ne plus avoir qu’à récolter neuf super bonbons pour pouvoir faire évoluer mon Wailord. Les évolutions qui nécessitent 400 bonbons sont irrésistibles pour les personnes fêlées dans mon genre.

Bon, maintenant que tout le monde sait que je suis complètement maniaque, qu’est-ce qui te pousse, toi, à continuer de jouer? Et, dis-moi, est-ce que tu consultes les sites internet consacrés à Pokémon Go pour avoir des conseils et des astuces?

« Parfois, j’essaie de regarder autour de moi pour deviner lequel des autres voyageurs et voyageuses du train absorbées par leurs portables est en réalité un membre de mon équipe, un camarade.»

Marissa Martinelli

Marissa Martinelli: Tu sais, je ne le fais jamais, parce que je joue plutôt en dilettante. Je joue principalement pour passer le temps dans le train, même si je suis toujours ravie d’attraper le Pokémon qui apparaît lors du «Community Day», une fois par mois –au point que j’organise mes week-ends en prenant en compte ces trois heures mensuelles cruciales. Bien que ça puisse paraître cucul à une joueuse solitaire comme toi, j’aime bien le sentiment de camaraderie qui est né autour du jeu. Dernièrement, les développeurs ont annoncé un événement en lien avec la nouvelle fonction de recherche, durant lequel on pouvait se rendre dans une arène particulière à une certaine heure afin de combattre un Mewtwo. Quand je suis arrivée sur place, il y avait au moins une quinzaine de personnes, qui ne se connaissaient pas, qui s’étaient retrouvées pour le combat. C’est le même sentiment que quand je m’empare d’une arène et que je vois sur mon écran qu’un autre membre de l’équipe Sagesse se bat aussi pas loin. Parfois, j’essaie de regarder autour de moi pour voir si je peux deviner lequel des autres voyageurs et voyageuses du train absorbées par leurs portables est en réalité un membre de mon équipe, un camarade.

Honnêtement, c’est pour ça que la nouvelle fonction «amis» est ma préférée. Elle a été lancée pendant que j’étais en vacances. À chaque fois que vous envoyez un cadeau à un ami, il s’accompagne d’une petite carte postale. J’ai adoré envoyer quantité de Pokéballs et de potions avec des cartes postales virtuelles de Reykjavik. Et ça m’a fait économiser l’argent que j’aurais dû dépenser si j’avais eu à acheter des timbres.

Et toi, qu’est-ce qui t’a poussée à revenir au jeu?

June Thomas: C’est vrai que les fonctions sociales ont l’air très bien faites. J’ai fait mon coming out de joueuse de Pokémon Go à au moins six autres personnes et j’en suis bien contente, car j’ai reçu quelques cadeaux –des balles et des baies– à point nommé. Le fait de regarder les statistiques de mes amis –voir combien de combats ils ont gagnés, leur nombre de kilomètres parcourus, le nombre de Pokémons attrapés– stimule mon esprit de compétition et me pousse à remettre en question mes intentions pacifistes. Je n’ai encore jamais combattu ni participé à un raid, mais il devient chaque jour un peu plus probable que je vais finir par me lancer!

Surtout, Pokémon Go est pour moi une raison de sortir de mon appartement pour aller marcher un peu. Ça me donne une raison de regarder mon téléphone pour y voir autre chose qu’un article qui fera monter ma tension. Le simple fait de promener un Pokémon compagnon ou de chercher à tirer profit d’œufs spéciaux m’a vraiment poussée à sortir plus de chez moi. Un jour que j’avais la grippe, ma compagne a refusé de se rendre à un Pokéstop pour moi –elle a su garder une certaine dignité, elle. J’ai dû quitter mon pyjama et me changer pour y aller moi-même. La seule chose qu’elle apprécie dans Pokémon Go, c’est que maintenant, je ne rechigne jamais à aller au Brooklyn Botanic Garden avec elle: le lieu est rempli de Pokéstops et de Pokémons!

«J’ai téléchargé Pokémon Go après avoir dit adieu à mon chat de 21 ans chez le vétérinaire. Pendant des semaines, voire des mois, le jeu m’a servi de distraction.»

June Thomas

Mais au fond de moi, je pense que si je me connecte à l’appli tous les jours, c’est pour la même raison que lorsque j’ai commencé à jouer. J’ai téléchargé Pokémon Go alors que je rentrais chez moi, après avoir dit adieu à mon chat de 21 ans chez le vétérinaire. Pendant des semaines, voire des mois, le jeu m’a servi de distraction pour éviter de trop penser à Sooky, quelque chose sur quoi me concentrer, maintenant que je n’avais plus à m’occuper de mon très vieux chat, dont les besoins avaient beaucoup influencé nos vies et l’organisation de notre appartement. Peut-être qu’abandonner le jeu me donnerait l’impression d’abandonner Sooky. Et même deux ans après, je ne m’en sens pas capable.

Marissa Martinelli: Quelle touchante anecdote pour conclure cette discussion. Et, sans vouloir être malpolie, il y a un Aquali dans le parc en face et il est pour moi. Après tout, je veux être la meilleure dresseuse!

June Thomas

Marissa Martinelli Rédactrice en chef adjointe chez Slate.com

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