Monde

La CIA devrait virer les agents et engager des journalistes

Ron Rosenbaum, mis à jour le 01.02.2010 à 12 h 51

Si on confiait le travail de l'agence de renseignement américaine aux journalistes d'investigation au chômage?

Il est rare de pouvoir résoudre deux grands problèmes de société en un claquement de doigt, mais il me semble pourtant que je viens d'y parvenir! Enfin, au moins au sens métaphorique où Swift l'entendait dans son pamphlet satirique Une Modeste Proposition. Je suis bien certain que tous les lecteurs de Slate savent que lorsqu'au XVIIIe siècle, Jonathan Swift publia sa Modeste Proposition contre la famine en Irlande -proposition dans laquelle il incitait les parents à manger leurs enfants- son objectif était la satire. Je dis ça parce que lorsque j'ai dévoilé ma modeste proposition à une amie journaliste, elle a pris la chose au premier degré et, effarée, s'est écriée: «C'est l'idée la plus débile que j'aie jamais entendue!» C'est justement ça, le but! Souvent, quand la situation est grave, le seul moyen de s'éclaircir l'esprit est d'exposer une idée totalement dépourvue de bon sens.

Ceci dit, vous savez ce qu'on dit dans les mauvais films: «C'est complètement absurde, mais ça pourrait marcher!»

«Pas tout à fait capables»

Je me lance. Ma modeste proposition pour mettre un terme aux échecs répétés des services de renseignements américains consiste à renvoyer tout le personnel de la CIA et des autres agences de renseignements, dont l'incompétence est aussi notoire que tragique, et de confier toutes les missions d'espionnage à des journalistes d'investigation mis au rancart depuis que la presse écrite a sombré dans la crise. Ceci aurait l'avantage d'améliorer nos résultats en matière de renseignements (car de toute façon, on a touché le fond) et de remettre en selle des journalistes de grand talent, rompus au travail d'enquête. Vous voyez le genre? Un peu dingues et paranos sur les bords, mais tellement pittoresques et d'une efficacité redoutable, ces journalistes faisaient jadis la grandeur du métier car ils ne se contentaient pas de prendre en sténo les déclarations de la classe dirigeante.

Les choses vont-elles si mal pour les services de renseignement américains? Le 20 janvier dernier, devant la commission de Sécurité intérieure du Sénat, les responsables du contre-terrorisme américain ont expliqué pourquoi ils n'étaient pas parvenus à «assembler les pièces du puzzle» au sujet d'Umar Abdulmutallab, le terroriste du vol 253, alors qu'il semble établi aujourd'hui que le monde entier connaissait ses activités.

Un haut responsable du contre-terrorisme a répondu avec le plus grand sérieux que son agence ne disposait pas de moteurs de recherche «équivalents à Google» qui auraient permis d'identifier l'auteur de l'attentat manqué. Lors de son audition devant le Sénat, Michael Leiter, directeur du Centre National du contre-terrorisme (NCTC), dont la mission est de recouper les données des agences de renseignement en vue d'empêcher les attentats, a déclaré ne pas disposer d'un moteur de recherche capable de comparer les différentes orthographes du nom du Nigérian ni de vérifier son lieu de naissance. «Nous n'en sommes pas tout à fait capables», a-t-il avoué, ajoutant que le centre de renseignement étudiait des solutions pour y remédier dans les semaines à venir.

J'adore le «pas tout à fait capables», pas vous? Ils en étaient presque capables, mais en fait, pas vraiment. Ça me rappelle la pub pour Hertz où un jeune cadre dynamique loue un tas de boue et dit que ce n'est «pas tout à fait» ce qu'il aurait pu avoir chez Hertz. J'imagine Michael Leiter et son équipe de bras cassés, informaticiens spécialisés «en équivalent à Google», déguisés en clowns et sortant d'une minuscule voiture fluo armés de leur commodore 64 en disant: «Nous avons failli identifier le pseudo terroriste, mais en fait... pas tout à fait.» Flûte alors!

Je vous signale au passage que Michael Leiter est devenu notre Chef Suprême des Pièces du Puzzle à la suite de la millionième refonte des services de renseignements américains. Et c'est le même bonhomme qui a décidé de ne pas abréger son séjour au ski après la tentative d'attentat du 26 décembre dernier. Après tout, puisqu'il fallait patienter plusieurs semaines avant d'avoir une capacité de recherche «équivalente à Google», pourquoi se priver d'un séjour de rêve, égayé par des parties endiablées de Pong ou de Donkey Kong après le dîner?

Débaucher les journalistes people

Personne, même dans les milieux les mieux renseignés, n'est en mesure de dire pourquoi ce type n'a pas été débarqué sur-le-champ! Non seulement parce qu'il a prolongé son séjour à la montagne (la neige était bonne, au moins?) mais surtout parce que ses services ne possédaient pas de moteurs de recherche «équivalents à Google»... J'estime que ce simple constat constitue une raison suffisante pour que ma modeste proposition soit prise au sérieux. J'ai d'ailleurs eu le temps de l'étoffer pendant mes vacances de Noël.

Je ne me contenterais pas de remplacer tous les membres de nos services de renseignements par des journalistes de la presse mis au rancart. (A propos, les gars, soyez gentils de nous laisser vos règles à calcul, et merci d'éteindre les lumières en sortant -ou plutôt de souffler les bougies.) Je ferais également appel aux journaux les plus méprisés de la profession, cette presse people qui se voit toujours injustement calomniée. Des publications comme The Enquirer par exemple. (Qui aurait pu se douter que Hugo Chavez avait un enfant illégitime?) J'enrôlerais les légions de blogueurs et les sites web people dans ma nouvelle équipe. Combien pariez-vous qu'en 48 heures TMZ arriverait à mettre la main sur un film porno (vrai ou non) avec le mollah Omar? Ou que Gawker Stalker, célèbre blog qui traque les célébrités, repérerait Ousama Ben Laden dans un bazar de Kandahar? Ou que Page Six, la rubrique people du New York Post, se procurerait les détails croustillants des prouesses de gymnaste de la nouvelle bombe sexuelle de Vladimir Poutine?

Je sais: les écoles de journalisme trouveraient tout ça contraire à la déontologie, je suis moi-même d'accord avec Glenn Greenwald, qui trouve que les journalistes ne devraient pas être mêlés à l'action du gouvernement, et j'ai prêché par l'exemple. (J'ai décliné l'offre que la CIA me faisait de donner une conférence sur Hitler et la conception du mal.) Mais je vous rappelle que ma «modeste proposition» est une satire.

En outre, je trouverais dommage de limiter le recrutement de ma nouvelle équipe de la CIA (rebaptisée Creative Intelligence Agency) à la presse people. Pourquoi ne pas lancer les limiers du journalisme d'investigation, comme Seymour Hersch et Jane Mayer aux trousses des ennemis de la nation? Ils parviennent invariablement à déjouer les mesures de sécurité pathétiques mises en place par la CIA pour protéger ses secrets et publient régulièrement des fuites fournies par les agents eux-mêmes. Les écoutes téléphoniques sans mandat judiciaire, le renvoi illégal de suspects dans des pays pratiquant la torture, le programme «d'interrogatoires musclés», et j'en passe. Lorsque la CIA a quelque chose à cacher, dès le lendemain, le New York Times et le Washington Post en sont informés.

Remonter le moral des troupes

Ces journalistes ont infiltré la CIA avec une efficacité à la faire pâlir d'envie, étant elle-même dans l'incapacité totale d'infiltrer la moindre organisation terroriste. En effet, on ne compte plus les échecs de la CIA ni les bourdes ayant entraîné la mort de ses agents. Par exemple, lorsque Humam Khalil Abou-Mulal al-Balawi, membre d'al-Qaida «retourné» par la CIA, a affirmé qu'il pouvait livrer des renseignements sur le numéro 2 d'al-Qaida, Ayman Al-Zawahiri, personne ne l'a soupçonné d'être un kamikaze à la solde de l'organisation terroriste et, impatient de redorer son blason, la CIA a donné son feu vert à une opération qui s'est soldée par la mort de sept de ses agents.

D'un autre côté, c'est une période de vaches maigres pour les journalistes qui sont souvent la cible des nouveaux consultants grassement rétribués, comme Jeff Jarvis, à qui les dirigeants de la presse écrite font des ponts d'or pour l'entendre dire qu'ils ne sont pour rien dans la crise actuelle. Non, tout est de la faute des journalistes que les patrons ont dû virer pour conserver leurs avantages et leur salaire mirobolant. Comme ça, les cadres dirigeants de la presse peuvent avoir la conscience tranquille. Qu'ils continuent à payer Jeff pour leur faire voir l'avenir en rose, et un jour, ils trouveront un modèle de développement pour la presse en ligne qui marche vraiment. (Enfin, qui marche pour Jeff.)

Ma modeste proposition pourrait remonter le moral des troupes et montrer au monde entier que les journalistes américains savent se montrer «créatifs» et sont plein de ressources. Loin de moi l'idée d'instaurer le prix Pulitzer de l'espionnage. Mais je ne suis pas contre l'idée d'une médaille. (Je plaisante!)

Soyons lucides, les rares secrets que nos agences de renseignements arrivent à arracher à l'ennemi sont immédiatement éventés par nos meilleurs journalistes d'investigation. J'irais même jusqu'à dire qu'un groupe d'individus choisis au hasard dans l'annuaire (ou sur Facebook) auraient obtenu de meilleurs résultats. La CIA a fait de nous la risée du monde.

Est-il vraiment nécessaire d'exposer ici le bilan absolument catastrophique des agences de renseignements? On a parfois l'impression qu'elles étaient dirigées par nos pires ennemis. (D'ailleurs, certains experts, parmi les plus paranoïaques, croient que ce sont les agents doubles et les taupes qui étaient aux commandes. Pour ma part, je crois en la maxime: «Pourquoi croire au complot lorsque l'incompétence notoire suffit à fournir une explication?»)

Vous voulez des exemples? Le bilan est éloquent. (Il suffit de lire l'ouvrage de Tim Weiner sur l'histoire de la CIA, Des Cendres en héritage). Après le cafouillage mémorable du débarquement de la baie des Cochons, les incompétents de la CIA faillirent provoquer un conflit nucléaire mondial lors de la crise des missiles de Cuba en octobre 1962, lorsqu'ils affirmèrent au Pentagone que les Russes n'y avaient pas installé de missiles nucléaires. On sut plus tard que ces renseignements étaient totalement faux. Les missiles nucléaires étaient armés et pointés vers les Etats-Unis, et Khrouchtchev avait déjà confié le contrôle des opérations à Fidel Castro. Si le Président Kennedy avait suivi les conseils de son état-major et engagé une action militaire, il aurait mis la planète à feu et à sang. Chapeau bas, la CIA!

Reste le problème récurrent de l'assemblage «des pièces du puzzle». Lee Harvey Oswald est un véritable cas d'école en la matière. Ecoutez plutôt: Oswald se réfugie en Union soviétique, proclamant sa foi dans le communisme et sa haine de l'Amérique. Puis il rentre aux Etats-Unis où il est impliqué dans une violente opération liée à Cuba et financée par la CIA. Il menace un agent du FBI qui souhaitait l'interroger, il s'achète un fusil et s'arrange pour trouver un travail à portée de tir du cortège présidentiel. Pas de quoi fouetter un chat pour la CIA, qui ne l'avait même pas inscrit sur la liste des individus à surveiller.

Paranoïa et agent double

On peut affirmer que cette incompétence était directement liée au fait que la CIA était dirigée par l'élite blanche de la nation. Des Wasp, ou des membres issus de la société secrète de l'université de Yale, le Skull and Bones (littéralement Crâne et Os). Ils avaient un mal fou à se fondre dans la masse des individus à la peau plus sombre qui les repéraient en un clin d'oeil. Mais il existe également à la CIA une sorte de Stupidité Supérieure qui se cache derrière le mot «complexité».

James Jesus Angleton, célèbre notamment pour ses délires paranoïaques, et ses talents de «chasseur de taupes» impénitent, en est l'illustration parfaite. Chef du contre-espionnage de la CIA durant deux longues décennies (1954-1974), Angleton, anglophile pathologique, comme d'ailleurs tous ses imbéciles de collègues de la haute bourgeoisie, s'était pris d'amitié pour l'espion britannique Kim Philby, qui, on l'apprit par la suite, était agent double au service du KGB. Angleton, ridiculisé, devint fou furieux et transforma la CIA en un asile de fous occupés à pourchasser des taupes imaginaires. Cette folle croisade paralysa la CIA et l'empêcha de remplir sa mission première: espionner les Soviétiques. Au plus fort de la guerre froide, la CIA n'avait plus aucun espion fiable en Russie.

S'il n'y eut pas l'ombre d'une taupe à la CIA pendant les années Angleton, le système d'hypersurveillance qu'il instaura anéantit l'ancienne procédure de veille ordinaire, et permit ainsi à Aldrich Ames, agent double pourtant assez médiocre, de vendre des secrets à l'Union soviétique, et de causer la mort d'un certain nombre d'agents américains.

On peut également rappeler les prouesses de l'équipe B, autre ratage magistral. L'idée de départ n'était pas mauvaise en soi. George H. W. Bush, alors directeur de la CIA de l'administration Gerald Ford, doutait de la fiabilité des renseignements fournis par ses agents au sujet de l'armement soviétique. Comme les tenants de la thèse du «missile gap», il pensait que la Russie était bien mieux équipée que les Etats-Unis. Il chargea donc une équipe externe d'experts de mener une enquête indépendante.

Les contre-experts, surnommés «équipe B», en opposition à «l'équipe A» composée des experts de la CIA, fournirent des données totalement erronées qui surévaluaient l'armement militaire soviétique. (Lire l'article en anglais de l'historien de la guerre froide, Pavel Podvig, réfutant les conclusions de l'équipe B). Cette analyse totalement paranoïaque de l'équipe B peut être considérée comme un signe annonciateur de l'affaire des armes de destruction massive en Irak. Toujours est-il que les résultats de cette enquête permirent à l'administration Reagan, sous couvert de rattraper le retard américain, de lancer un programme militaire d'un montant de 1.000 milliards de dollars, connu sous le nom de Guerre des Etoiles. Paradoxalement, les données de l'équipe B, qui provoquèrent une escalade des dépenses militaires, ont certainement joué un rôle déterminant dans l'effondrement de l'URSS. Et c'est bien le niveau d'incompétence effarant de la CIA qui conduisit aux erreurs de l'équipe B. Bob Dylan a écrit: «Le plus beau succès, c'est l'échec.» Mais il a ajouté: «L'échec n'est pas un succès.»

Un parcours lamentable

La gestion calamiteuse du dossier des armes de destruction massive en Irak reste un des échecs les plus patents de la CIA depuis la fin de la guerre froide. Le directeur de la CIA de l'époque, George Tenet, aurait dit au Président Bush que les Irakiens «allaient plonger», car les armes existaient bel et bien. Peut-être faisait-il allusion à la torture par l'eau, pratique autorisée aux Etats-Unis sur les prisonniers soupçonnés de terrorisme consistant à simuler la noyade du détenu. Ces pratiques, associées à des «interrogatoires musclés», nos agents de renseignement y ont eu recours sans vergogne. Plus récemment, la CIA a publié un rapport, aujourd'hui largement contesté, sur le programme militaire nucléaire iranien et dont les médias, toujours dociles, se sont fait l'écho: «Il ne se passe rien de bien dingue en Iran.»

Un parcours aussi lamentable, émaillé d'échecs retentissants et répétés, m'inspire une seule réaction: les responsables doivent payer. Procédons à un renvoi en masse du personnel. Ainsi, au moins, l'échec ne sera plus jamais banalisé. Mais par qui pourrait-on les remplacer? Et à qui pourrait-on confier la transition?

L'idée de cette modeste proposition m'est peut-être venue en relisant un des articles que j'avais écrits pour le Harper's Magazine paru en octobre 1983. J'y mentionnais une conférence organisée à Washington par un groupe inconnu The Consortium for the Study of Intelligence (Consortium d'Etude sur le Renseignement) et qui détaillait la phobie d'Angleton pour les espions. Les actes de cette conférence intitulés Intelligence Requirements for the 1980s (Etablir un renseignement de qualité dans les années 80), contenaient un article du journaliste spécialiste de l'espionnage (et contributeur de Slate) Edward Jay Epstein. Je pense qu'il devrait jouer un rôle majeur dans la transition lorsque nous aurons renvoyé tous les agents.

Le titre savant de l'essai d'Epstein avait de quoi intimider: «Intégrer l'analyse de la duplicité à l'égard des pays étrangers dans le système analytique américain.» Une distinction de taille y était faite entre la «Duplicité de type A», simple manipulation des informations concernant notre politique afin de biaiser l'opinion des Etats étrangers, et la «Duplicité de type B» qui consisterait à recruter des journalistes pour fabriquer de toutes pièces des informations mensongères, induisant ainsi l'ennemi en erreur. Je ne rends pas justice à la complexité du texte.

Je remarquai un passage-clé car il tranchait sur le jargon universitaire et soumettait une idée ingénieuse, je dirais même, scénaristique: former une équipe de «Tromperie B».  «Cette équipe pourrait regrouper des paranoïaques, des escrocs, des magiciens, des scénaristes de films et quiconque serait susceptible d'imaginer des scénarios plausibles en vue de tromper l'ennemi.»

«Des paranoïaques?» «Des escrocs?» Mais c'est tout le portrait de nos meilleurs journalistes d'investigation! Même si ce n'est pas ma spécialité, c'est un métier que j'ai pratiqué et dont je connais la mentalité. Ils seraient parfaits pour remplacer nos espions.

Dans un premier temps, je contacterais l'IRE (l'association des journalistes d'investigation) afin d'essayer de recruter quelques volontaires par le biais de l'intimidation. Puis j'offrirais un poste de conseiller spécial à Ed Epstein. Grâce à nous, l'Amérique vaincra ses ennemis! Nous mettrons fin aux pratiques abusives et aux ratages permanents! Nous mettrons les incompétents de la CIA au rancart.

C'était ma modeste proposition.

Ron Rosenbaum

Traduit par Sylvestre Meininger

Image de une: REUTERS/Larry Downing

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