Économie

On se pense plus riche qu'on ne l'est vraiment, et cela nous fait agir irrationnellement

Temps de lecture : 3 min

Les consommateurs et consommatrices auraient tendance à dépenser plus qu'ils et elles ne le devraient, à cause d'une perception erronée de leurs ressources.

Œillères dorées | Thought Catalog via Unsplash License by
Œillères dorées | Thought Catalog via Unsplash License by

Chaque jour, des milliards de personnes prennent des décisions économiques. Acheter de nouveaux vêtements, aller dîner dans un restaurant japonais ou louer une maison sont des choix qui impactent nos dépenses et notre épargne. Certains de ces choix, comme l’achat d’un livre par carte de crédit ou la souscription d’un crédit auto, augmentent aussi le montant de notre dette.

En agissant ainsi, pesons-nous toujours le pour et le contre, disposons-nous de toutes les informations nécessaires et respectons-nous nos objectifs à long terme? Rien n'est moins sûr.

Nombre d'Américaines et Américains, par exemple, reconnaissent qu’ils devraient épargner davantage pour leur retraite, mais déclarent qu’ils dérogent fréquemment à cette règle.

Sous-estimation du coût réel des dettes

Les psychologues et spécialistes du comportement observent depuis longtemps que les écarts entre les intentions d’un individu et son comportement sont souvent dus à des biais cognitifs –des erreurs systématiques qui affectent leurs décisions et leurs jugements.

Ils expliquent pourquoi nos décisions économiques semblent souvent parasitées par des problèmes de maîtrise de soi, de vision à court terme, de changements de préférences et d’autres incohérences comportementales.

Des scientifiques ont notamment constaté qu'un biais cognitif conduit souvent à sous-estimer le coût réel d’une dette, et donc à emprunter davantage que ce que l’on peut se permettre.

La recherche en économie comportementale montre que le prix subjectif d’un article est perçu par le consommateur ou la consommatrice comme inférieur à son tarif réel quand il ou elle le rapporte à des ressources financières supérieures, plutôt qu’inférieures.

Ce qui signifie par exemple que si une personne sait que le prix objectif d’un t-shirt est de vingt-cinq euros, elle est plus susceptible de l’acheter quand elle rapporte son prix au montant disponible sur son compte bancaire –par exemple, 23.000 euros– plutôt qu’à la somme disponible dans son portefeuille –disons 100 euros.

Hypothèse du biais de levier

Dans cette optique, j’ai récemment démarré un nouveau projet sur les «biais cognitifs, perception de la richesse et instabilité macroéconomique» au Complexity Lab in Economics (CLE) de l'Université catholique du Sacré-Cœur de Milan, grâce à une bourse post-doctorale du Axa Research Fund.

En combinant les résultats de l’économie comportementale et de la psychologie sociale cognitive avec les techniques de l’économie expérimentale, le projet teste essentiellement l’hypothèse selon laquelle certaines personnes ont tendance à dépenser plus qu’elles ne le devraient parce qu’elles ont une perception erronée de leur richesse.

En d’autres termes, notre hypothèse de travail est la suivante: selon la valeur du levier, c’est-à-dire le ratio dette-valeur nette, une personne aura l’impression d’être plus riche, même si sa valeur nette n’a pas changé, et donc psychologiquement plus encline à dépenser et emprunter. Nous appelons cela «l’hypothèse du biais de levier».

À cet effet, nous avons effectué quelques expériences préliminaires en laboratoire. Nos premiers résultats (à paraître) confirment qu’environ 78% des participantes et participants ont une perception erronée de leur richesse et que cette perception varie en fonction de la composition de la richesse, même lorsque la valeur nette reste constante.

Implications considérables

Nous postulons que cette fausse idée de leur richesse peut jouer un rôle important dans l’explication de la consommation individuelle et des décisions d’emprunt, qui peuvent sembler irrationnelles au regard de l’économie dominante.

Les implications potentielles d’un tel biais cognitif sont considérables. Quelqu’un dont la perception de la richesse est déformée peut se croire plus riche qu’elle ou il ne l’est, consommer plus, emprunter plus et surestimer sa capacité à rembourser sa dette.

Ce comportement a des conséquences non seulement pour la personne qui emprunte, mais aussi pour celle qui prête: l’incapacité de la première à honorer ses dettes entraîne une accumulation de créances non performantes dans le bilan des institutions financières sur le marché du crédit.

Influence sur les fluctuations macroéconomiques

Si l’on étend ce raisonnement, il est possible que les fluctuations macroéconomiques s’expliquent –au moins partiellement– par l’excès de dépenses et l’accumulation de la dette déclenchée par le biais de levier.

C’est le cas lorsqu’un grand nombre de personnes pensent être plus riches qu’elles ne le sont: leur consommation augmente globalement, de même que leur dette, puisqu’elles sont persuadées, à tort, de pouvoir la rembourser.

Avant la crise financière de 2007, le niveau d’endettement des ménages avait explosé, dépassant 100% du PIB. À l’époque, les États-Unis étaient passés facilement et rapidement de l’endettement au surendettement.

Si l’on ne peut certes pas attribuer toutes les dettes personnelles accumulées dans la société à des erreurs comportementales, il serait néanmoins intéressant de déterminer l’ampleur du coût de ces perceptions erronées des ressources, car celui-ci pourrait être conséquent, tant au niveau individuel que macroéconomique.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

The Conversation

Alberto Cardaci Chercheur en économie

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