Sports / Monde

Pourquoi les Américains s'intéressent à la Coupe du monde

Temps de lecture : 6 min

Longtemps considéré comme un sport pour enfants ennuyeux à regarder, le foot passionne de plus en plus d'Américains et d'Américaines.

Le match Portugal-Espagne retransmis sur écran géant à Times Square, New York le 15 juin 2018. | Spencer Platt / AFP
Le match Portugal-Espagne retransmis sur écran géant à Times Square, New York le 15 juin 2018. | Spencer Platt / AFP

Dans les années 1990, si vous vouliez regarder une finale de Coupe du monde dans une petite ville des États-Unis, aucun bar ne diffusait le match. C'est ce que raconte Roger Bennett, un journaliste sportif anglais expatrié aux États-Unis, qui s'est retrouvé dans un bar dans le Maine en 1990 à essayer de convaincre les propriétaires de lui montrer la demi-finale Angleterre -Allemagne de l'Ouest. Sans succès: le bar a préféré diffuser un match de baseball local.

Près de trente ans plus tard, ce ne serait plus le cas. Roger Bennett, avec son associé britannique Michael Davies, présente aujourd’hui une émission télé et un podcast foot très populaire et décalé, Men in Blazers (ils sont actuellement en tournée pour des podcasts en public à travers le pays et viennent de publier un livre sur le foot).

«Le foot nous permet d'avoir des émotions que les gens sont censés ressentir dans la vraie vie mais que nous ne sommes pas capables de ressentir», avait expliqué Bennett à Buzzfeed.com en 2014.

Cette année là, 26,5 millions d’Américains et Américaines avaient regardé la finale de Coupe du monde au Brésil, soit un peu plus qu’un des matchs de finale de NBA en 2018. Cela reste beaucoup moins que le Super Bowl (finale de football américain), avec environ 103 millions de téléspectacteurs et téléspectatrices , mais les chiffres sont en augmentation. En 2013, 4% des Américains et Américaines disaient que leur sport préféré à la télé était le foot, contre 7% en 2018.

Même si l'équipe américaine ne s'est pas qualifiée pour la Coupe du monde 2018, 87.000 personnes ont acheté des billets pour voir les matchs en Russie, et ont trouvé d’autres pays à soutenir: en grande majorité le Mexique et l’Angleterre, mais aussi bien souvent l’équipe des pays dont leurs familles sont issues. Certains optimistes voient même dans l'engouement pour le foot international une forme de résistance à la logique nationaliste «America First» de Donald Trump.

Première, deuxième ou troisième génération, les Américains soutiennent leurs pays d'origine

Sur les chaînes en espagnol diffusées aux États-Unis, les matchs de la Liga MX, la ligue mexicaine, ainsi que la Copa América, sont très regardés par la population d'origine latino-américaine. Cet engouement se retrouve évidemment pour les équipes latino-américaines de la Coupe du monde.

Les équipes qualifiées en 2018 ont de nombreux fans potentiels car il y a aux États-Unis environ 11,5 millions de personnes nées au Mexique, un million de personnes nées en Corée du Sud, 700.000 en Colombie, 577.000 en Allemagne, 450.000 au Pérou et 389.000 en Russie. En ajoutant les personnes nées aux États-Unis qui restent connectées aux pays de leurs origines, cela fait un grand réservoir de supporters potentiels.

À New York, les fans de chaque équipe pouvaient se retrouver dans un bar, restaurant ou club de leur pays, avec les Argentins et Égyptiens dans le Queens, les Russes, Polonais et Nigérians à Brooklyn, ou encore les Sénégalais à Harlem. On pouvait retrouver ce genre de regroupements un peu partout dans le pays, comme ici à Nashville dans le Tennessee, où des supporters de Colombie célèbrent un but contre l'Angleterre.

Les journaux ont aussi interviewé des supporters marocains dans un bar à chicha de la banlieue de Washington, des Portugais dans le New Jersey, la communauté iranienne de Los Angeles ou encore des Américains d’origine croate dans un bar de Kansas City.

Le foot est aussi devenu un sport de hipster et d’intello

Comme le foot est apprécié à l’étranger et que c’est un sport encore un peu marginal aux États-Unis, il était inévitable que les hipsters se l’approprient. Ce n’est certes pas un mouvement de masse, mais il existe parmi la «classe créative» un certain amour pour le foot. Aimer le football américain, le basket ou le baseball est assez banal: le foot, c’est plus confidentiel, plus inattendu, plus cool. Un des ces fans, qui travaille dans le marketing numérique, racontait au New York Times qu'il avait choisi d'être supporter de Liverpool car il s'agissait d'un club «du peuple» avec des valeurs de gauche.

En 2012, un ancien journaliste de Vanity Fair a lancé Howler, un magazine de foot au design très vintage.

En parallèle aux fans de foot plus typiques, qui soutiennent leur équipe locale américaine (comme le LA Galaxy de Los Angeles, où Zlatan a débarqué cette année), il y a donc des supporters de foot branchés et intellos qui suivent surtout les clubs de la Premier League anglaise (diffusée sur NBC). Il y a désormais à Brooklyn plusieurs bars où regarder du foot européen en buvant des bières de qualité.

Pendant les récents matchs de Coupe du monde, de nombreux journalistes politiques sur Twitter semblaient passer des heures à commenter les matchs (qui avaient en général lieu sur la côte Est à 10h et 14h en semaine) si bien que la rédactrice-en-chef du magazine Mother Jones a commencé à se poser des questions:

«Curieuse de savoir comment tant de gens sur Twitter, particulièrement des journalistes, peuvent ainsi exhiber le fait qu'ils regardent la Coupe du monde pendant la journée de travail. Je n'y suis pas opposée mais...?»

Les jeux vidéo Fifa ont converti de nombreux jeunes au foot

Plus nombreux que les hipsters fans de Liverpool, il y a les jeunes de moins de 16 ans qui font du foot depuis la primaire, jouent aux jeux vidéo Fifa et portent des t-shirts Messi ou Ronaldo (qu'ils suivent aussi sur Instagram). Même le fils de Donald Trump, Barron, est concerné: il a été repéré avec un t-shirt Arsenal en 2017. Vu que le football américain est très violent, le foot est un sport plus populaire pour les petits Américains, aussi bien les filles que les garçons, particulièrement au sein des classes moyennes et supérieures (on parle à ce sujet de «soccer mom», la «maman foot» des banlieues américaines)

Les équipes européennes tirent déjà parti de cet engouement: plusieurs d'entre elles font des tournées américaines et organisent des matchs amicaux. En 2014, une rencontre Real Madrid Manchester United avait attiré 109.000 spectateurs dans un stade du Michigan, un record.

L'équipe féminine de foot américaine est une des meilleures du monde

Par rapport à la France, le foot est très encouragé chez les petites Américaines, dès 5 ou 6 ans. Les filles représentent 47% du total des joueurs de foot au niveau lycée et 53% au niveau universitaire. De même, l'équipe féminine de foot américaine gagne beaucoup plus souvent que l'équipe masculine. Elles ont en effet remporté trois fois la Coupe du monde depuis la création du tournoi en 1991.

La finale de la Coupe du monde de foot féminin en 2015 a été regardée par 26,7 millions de téléspectateurs et téléspectatrices, soit un peu plus que la finale masculine Argentine-Allemagne en 2014.

Il y a aussi des raisons moins purement footballistiques

Au-delà des raisons structuelles de cet intérêt croissant, la Coupe du monde est populaire pour des raisons plus superficielles. Cette année, des dizaines de sites ont publié leurs listes de «joueurs les plus sexy» (pour l'équipe de France, les joueurs sélectionnés dans cette catégorie sont en général Giroud et Mbappé). Coups de coeur de la rédaction, débats sur les coupes de cheveux, la simulation, les tatouages et les uniformes, tout cela contribue à rendre l'événement intéressant pour des gens qui connaissent à peine les règles du jeu.

Ici, le site sportif Deadspin titre sur les «pires coupes de cheveux de la Coupe du monde».

Enfin, il y a aussi le simple plaisir de regarder du sport à la télé en buvant des bières à partir de 10h du matin. Tous les journaux locaux en profitent pour publier leur guide: «Où boire des bières pendant la Coupe du monde», et c'est un facteur qu'il ne faut pas sous-estimer. Comme le resumait le journaliste Roger Bennett dans le New York Times: «Les Américains adorent les grands cirques, ils adorent avoir une excuse pour travailler moins et boire pendant la journée.»

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