Égalités / Culture

Alfred Kinsey, dynamiteur des tabous sexuels

Temps de lecture : 8 min

L'entomologiste, zoologiste et sexologue aura combattu l’ignorance sexuelle jusqu’à son dernier soupir.

Alfred Kinsey prend part à une conférence à Francfort, le 22 novembre 1955. | Wikimedia Commons Public domain

Tout l’été, nous vous proposerons des portraits d’hommes et de femmes qui, par leurs travaux ou leur engagement, ont contribué à libérer la sexualité du tabou et du sentiment de culpabilité qui l'enfermaient dans les sociétés occidentales il y a encore soixante-dix ans.

ÉPISODE 1 • Alfred Kinsey, le scientifique américain qui a montré à l’Amérique tout ce qu’elle ne voulait pas voir: le sexe hors mariage, l’infidélité, la masturbation, le sexe buco-génital, l’homosexualité. Entre autres.

Au départ, le chercheur étudiait une micro guêpe, le cynips. La bestiole, originaire d’Asie, est connue pour tuer à petits feux les végétaux où elle élisait domicile. Scientifiques, journalistes et grand public le surnomment désormais le «père de la révolution sexuelle». L’Américain Alfred Kinsey (1894-1956) est l’auteur, avec son équipe de chercheurs, de deux grandes études scientifiques publiées en 1948 et 1953. Sexual Behavior in the Human Male (Le comportement sexuel des hommes) et Sexual Behavior in the Human Female (Le comportement sexuel des femmes). Ces deux bombes ont retenti à cinq ans d’intervalle dans un monde occidental où le sexe était encore considéré –grosso modo– comme un vice s’il n’avait pas pour but de fonder une famille.

Dans une Amérique puritaine, l’entomologiste Alfred Kinsey est le premier à aborder la sexualité non comme un moyen de reproduction mais comme un objet de plaisir. Il parle orgasme, masturbation, sexe pré-conjugal, fellation, infidélité et d’à peu près tous les autres types de petits bonheurs. «Pour les opprimés sexuels de toute espèce (et Kinsey nous apprend ou nous confirme qu’ils sont légions), le Rapport est un message de délivrance», écrivait en 1954 le sociologue Daniel Guérin dans son étude Kinsey et la sexualité, publiée chez Julliard.

Couvertures des deux ouvrages constituant le Rapport Kinsey.

Le père de la révolution sexuelle n’a aucun tabou. Il aborde tout, ou presque, de la sexualité masculine dès sa première étude, que peu de personnes ont réellement lue –tout de même 5.000 pages de méthodologie, de tableaux et de statistiques. 70% des hommes fréquentent des prostituées. Presque tous vivent dans le péché en se masturbant.

«Le Rapport Kinsey nous révèle que 85% des jeunes gens du pays sont théoriquement des criminels», notent Moris Ernst et David Loth dans leur analyse La vie sexuelle en Amérique et le Rapport Kinsey, publiée en 1949. Au carrefour des années 1950, seuls quatre États américains ne considèrent pas l’adultère comme un délit. Dans trois d’entre eux, la ou le conjoint adultère peut encourir jusqu’à trois ans de prison.

Étudier les usages de l’intime comme il a étudié les insectes

Mettre ces pratiques sur la place publique «a pu d’une certaine manière déculpabiliser les pratiques sexuelles des jeunes adultes et des adolescents» selon Sylvie Chaperon, professeure d’histoire contemporaine à l’université de Toulouse, spécialiste de l’histoire des femmes, du féminisme et de la sexualité. Pour s’en assurer, Kinsey ne se contente pas de réaliser ces études, mais garantit leur diffusion en allant lui-même les présenter et les défendre à travers le pays.

Avant de devenir le prophète d’une sexualité libérée, Kinsey dédie les vingt premières années de sa carrière aux insectes. Il se heurte à un manque de reconnaissance de la part de son père, mais il est brillant dans son domaine: passé par l’Institut Busset de l’université d’Harvard –l’un des plus prestigieux du pays–, c’est un chercheur né. Il doit comprendre, il est animé par la soif de tout savoir. Quand il se marie à Clara Bracken McMillen en 1921, étudiante puis chercheuse à l'université de l'Indiana comme lui, Kinsey imagine qu’elle comprendra mieux son amour pour les cynips. Sans faire attention, tout indique qu’elle commence à l’en éloigner.

«Personne n’avait été à même d’avancer dans quelle mesure tel ou tel comportement sexuel était répandu.»

Au lit, le grand scientifique est un manche. Du moins, au début. Ce n’est pas qu’il est nul, c’est qu’il n’y connaît rien. Sans compter un léger problème à l’hymen de sa jeune épouse qui lui demandera une intervention chirurgicale. Des années passent pour qu’au détour de conversations, il prenne conscience qu’il n’est pas seul dans son ignorance. Puis, à l’université où il enseigne, les étudiants réclament des cours sur la sexualité. Kinsey vit à une époque où, alors que les maladies vénériennes se propagent à travers le pays, on préfère encore condamner le sexe hors mariage plutôt que d’éduquer les jeunes générations. Le scientifique s’intéresse au sujet, avant de s'éprendre de passion pour lui. Kinsey aime le sexe. En théorie et en pratique.

La fondation Rockfeller, fondation caritative privée qui promeut «le bien-être de l'humanité dans le monde» selon ses statuts, le soutient financièrement depuis le début des années 1940. Elle le suit. Armé d’une équipe d’assistants et de collaborateurs, Kinsey va étudier les usages de l’intime comme il a étudié les insectes. Il a observé des milliers de cynips. Il interviewera des milliers d’êtres humains. 8.603 hommes et 7.789 femmes exactement, pour se servir au final de 5.300 et 5.940 interviews des gents masculine et féminine lors de l’écriture des Rapports. Aucune morale, aucune théorie, juste des chiffres. «Les littérateurs et les savants avaient étudié l’amour, écrivait Daniel Guérin, mais personne n’avait été à même d’avancer, preuves en mains, dans quelle mesure tel ou tel comportement sexuel était répandu.»

Pas «seulement un scientifique»: un «réformateur social»

Désormais sexologue de fait, Kinsey n’est pas le tout premier à s’intéresser au domaine. Il se distingue de deux façons, selon Sylvie Chaperon. D’abord, «il a voulu mesurer la sexualité de Monsieur et Madame Tout-le-monde» alors que la plupart des études antérieures restaient cloîtrées dans les cercles scientifiques, et se focalisaient sur les cas pathologiques ou stigmatisés. Ensuite, «il est le premier à avoir fait des enquêtes massives». Les temps changent et Kinsey est le pionnier d’un «mouvement qui vise à étudier la sexualité telle qu’elle est, et non pas telle qu’elle devrait être selon les normes catholiques ou morales, ou autres».

Alfred Charles Kinsey | Wikimedia Commons License by

Kinsey sort rapidement de sa posture de neutralité scientifique. Pour son biographe, James H. Jones, Kinsey n’est pas «seulement un scientifique», mais un «réformateur social». Il s’érige contre la répression sexuelle. Il est contre l’institution du mariage telle qu’elle est normée au milieu du XXe siècle. Selon lui, une expérience précoce de l’orgasme contribue directement à la réussite sexuelle du mariage. Ses chiffres démontrent, selon l’analyse de Daniel Guérin, que l’être humain est au summum de ses capacités sexuelles entre 13 et 19 ans.

De l’extérieur, Kinsey cultive cette image de l’Américain blanc et patriarcal. Il est autoritaire, colérique même. Mais, au fond de lui, d’une immense modernité. Ses opposants l’attaquent beaucoup sur sa propre sexualité. Sa femme couche aussi bien avec d’autres hommes qu’avec lui. Lui aussi a pour partenaires d’autres hommes, dont l’un de ses assistants. Ses détracteurs, les plus virulents étant les psychiatres et les psychanalystes, condamnent publiquement sa bisexualité et l’excentricité de ses expériences sexuelles. James H. Jones, nommé au prix Pulitzer en 1998 pour la biographie qu’il a écrite sur ce père de la révolution sexuelle, assure par exemple que Kinsey s'insérait des crayons dans l’urètre. Au fil des pages de Jones, émerge sa curiosité de tout tester, du coït vaginal au cunnilingus, de la fellation à la sodomie.

Les femmes, égales des hommes

Les homosexuels et les femmes sont les populations qui ont le plus bénéficié des textes de Kinsey, selon Sylvie Chaperon. Dans les années 1960 et 1970, ces deux «minorités» –dans le sens où elles n’avaient pas la parole– se sont approprié ces ouvrages. «Du côté des homosexuels, ce fut pour dire à quel point les pratiques homosexuelles étaient répandues», assure Sylvie Chaperon. Pour le scientifique, les êtres exclusivement hétérosexuels sont rares. Avant la parution des Rapports qui le rendront célèbre, il avait publié plusieurs ouvrages sur la sexualité, dont un qui décrédibilisait l’idée que l’homosexualité relevait d’un dérèglement hormonal. Il crée d’ailleurs une échelle, qui prendra son nom, où il décrit six degrés, de l’hétéro à l’homosexualité exclusives, distinguant dans une septième catégorie les personnes asexuelles.

Échelle de Kinsey des réponses hétérosexuelles et homosexuelles, comme indiqué dans Sexual Behavior in the Human Female (1953). | Wikimedia Commons License by

Les féministes ont, quant à elles, repris ses idées pour crier haut et fort qu’homme et femme avaient les mêmes besoins et les mêmes capacités en termes de plaisir, à une époque où la femme était souvent qualifiée de frigide. «Mâles et femelles sont identiques dans leur anatomie et leur physiologie fondamentale», écrit-il dans ses études. Les capacités sexuelles diffèrent selon l’individu, mais pas selon le genre. Il est aussi le premier à ne plus faire le distingo entre l’amante et la mère.

«Kinsey n’aime pas trop la psychanalyse», souligne Sylvie Chaperon. Et surtout l’un de ses plus célèbres représentants. Freud assure que la petite fille jouit avec le clitoris, un orgasme infantile, immature, amené à se transposer vers le vagin quand la fille deviendra femme, car son corps, prêt à enfanter, le lui demande. Une ineptie pour Kinsey, aux yeux duquel l’orgasme vaginal n’existe pas. «Le débat existe encore aujourd’hui, souligne Sylvie Chaperon. Anatomiquement, on n’a jamais prouvé l’existence d’un point G.» Ces deux orgasmes ne font-ils qu’un ou sont-ils distincts? Soixante-dix ans après Kinsey, le débat n’est pas tranché.

Pas assez d'une vie

Déjà en 1947, le scientifique avait structuré son action en créant son propre institut, The Kinsey Institute for Research in Sex, Gender, and Reproduction. Sa mission: promouvoir l’étude de la sexualité humaine à l’échelle mondiale, pour la santé humaine et pour les progrès de la connaissance. Plus de vingt personnes travaillent toujours dans l’Institut. Reconnu d’utilité publique par les Nations unies, il met à disposition des chercheurs, scientifiques et sexologues, un important fonds d’archive. Il continue aussi ses études, autour de six axes principaux: le comportement sexuel humain, la complexité des relations, les agressions sexuelles, la diversité de l’orientation sexuelle et des genres, la reproduction et la fertilité ainsi que le bien-être sexuel.

L’illustre sexologue ne profite que peu de son succès. Avec une santé fragile depuis son plus jeune âge, il subit alerte cardiaque sur alerte cardiaque. Kinsey enchaîne les prises de parole publiques jusqu’à sa disparition en 1956. Il meurt à 62 ans, son épouse toujours à ses côtés. Il donne sa dernière conférence quelques semaines plus tôt, entre deux hospitalisations. Il aura combattu l’ignorance sexuelle jusqu’à son dernier soupir.

Dans un cadre privé, le père de la révolution sexuelle avait entrepris la somme qui aurait pu être la plus importante de sa carrière: l’étude du comportement sexuel de l’humain, non plus par des statistiques mais par des observations, en direct. Mi-voyeur, mi-scientifique selon James H. Jones, il s’est vite mis à regarder ses collègues et amis s’adonner aux plaisirs charnels lors de petites sauteries. Kinsey n’a pas eu assez d’une vie pour aller au-delà des travaux préparatoires. Quelques années plus tard, William Masters et Virginia Johnson auront la même audace. Et le temps d’aller au bout.

Clémentine Billé

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