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Syrie: la revanche d'Assad

Temps de lecture : 7 min

La province hautement symbolique et stratégique de Deraa est tombée dans l’escarcelle du régime syrien. Fort de l’appui de taille de Moscou, Assad contrôle désormais près de deux tiers du territoire.

Bachar el-Assad visite les troupes gouvernementales dans la Ghouta, le 18 mars 2018 | HO / Syrian presidency Facebook page / AFP
Bachar el-Assad visite les troupes gouvernementales dans la Ghouta, le 18 mars 2018 | HO / Syrian presidency Facebook page / AFP

Tel un château de cartes, les zones rebelles en Syrie tombent l’une après l’autre, au profit d’un régime syrien qui enchaîne les conquêtes, à la faveur d’un soutien russe et iranien indéfectible. Son emprise s’étend désormais sur près de deux tiers du territoire contre un plus bas à 17% à la veille de l’implication militaire de Moscou dans le conflit syrien en septembre 2015.

Après avoir chassé les rebelles et les jihadistes de leurs derniers bastions à Damas et ses environs (Ghouta orientale, Qalamoun oriental, Camp de Yarmouk, etc.), le pouvoir d’Assad s’est rabattu à partir du mois dernier sur le sud syrien, notamment contre la province de Deraa qui échappait encore à son contrôle. Frontalière de la Jordanie, cette région stratégique revêt une portée symbolique particulière car considérée comme le bastion historique de la révolte anti-Assad. Jeudi 12 juillet, l’armée syrienne a pu hisser le drapeau national dans le secteur de cette ville de Deraa. Quant à la province voisine de Quneitra, en bordure de la partie annexée par Israël du Golan, elle est restée à l’abri de l’opération lancée le 19 juin par les forces régime et leur alliées.

Déluge de feu

Si la force de frappes des aviations syrienne et russe a été un élément décisif dans cette chute rapide de Deraa, tombée dans l’escarcelle du régime en seulement trois semaines, la succession des revers depuis le début de l’année ainsi que la dispersion des groupes anti-régime ont également pesé dans la balance. Autre élément ayant contribué à ce dénouement expéditif: l’abandon des groupes anti-régime par leurs deux parrains dans cette région de Syrie, la Jordanie et les États-Unis.

Au-delà de sa porté symbolique, Deraa est surtout la porte d’entrée vers la Jordanie [...] et proche du Golan occupé, que le régime espère utiliser comme base pour exercer une pression sur Tel Aviv.

En face, le régime a adopté, quant à lui, la même stratégie suivie ailleurs: déluge de feu, morcellement des zones rebelles en vue d’affaiblir les divers groupes en présence et empêcher l’émergence d’un front militaire commun, toute en menant des négociations de «réconciliation» unilatérales et isolées avec chaque formation afin d’accentuer la pression sur les factions les plus rebelles et les acculer ainsi à capituler.

Sous contrôle rebelle depuis le début de la révolution, la province de Deraa, où l’étincelle du «printemps de Damas» avait pris forme, était dans le viseur du régime depuis longtemps déjà. Car au-delà de sa porté symbolique, Deraa est surtout la porte d’entrée vers la Jordanie –le poste frontière de Nassib, plaque tournante des échanges commerciaux avec le pays voisin ayant été acquis par les rebelles en 2015. Elle n’est pas loin non plus du Golan occupé que le régime espère, avec son allié iranien, utiliser comme base pour exercer une pression sur Tel Aviv. Mais avant de reprendre cette province méridionale clé, il fallait d’abord sécuriser Damas et les régions aux alentours de la capitale qui étaient encore sous contrôle rebelle. «Qui tient Damas, tient la Syrie», disait Hafez el-Assad, père du président actuel, qui avait régné en maître incontesté sur la Syrie durant trente ans (1970-2000).

Conquêtes en cascade

En février dernier, les forces loyales à Bachar el-Assad, appuyées par les Russes et les milices chiites pro-Iran, avaient ainsi amorcé une offensive contre la Ghouta orientale –ancien verger de Damas depuis lequel la bataille pour la libération de la capitale en 2012 avait été lancée par les révolutionnaires. Soumise à un déluge de feu d’une intensité rare, ayant fait plus de 1.700 morts en moins d’un mois, cette région en lisière de Damas avait résisté durant cinq ans à toute incursion des forces loyalistes avant de subir un siège implacable, jusqu’à la famine –un outil utilisé par le régime dans plusieurs zones rebelles, dont à Madaya, ville à quarante kilomètres de la capitale, dont les images de corps atrophiés et squelettiques d’hommes et d’enfants affamés –plusieurs dizaines sont morts selon l’ONG Médecins sans frontières (MSF)– avaient fait le tour du monde et suscité l’effroi et la condamnation de la communauté internationale.

La chute de la Ghouta, longtemps considérée comme une épine dans le pied du régime d’Assad, pour sa proximité avec le centre de la capitale, avait emboîté le pas à la reconquête en juin 2016 des derniers quartiers rebelles situés à l’intérieur même de la capitale (Barzé, Techrine, Qaboun, etc.), et suivie cette année par deux offensives, l’une contre le sud de la capitale pour y déloger les groupes jihadistes de l'organisation État islamique et de Hayat Tahrir al-Cham (ex-Al Qaïda), l’autre, de plus faible ampleur, contre les groupes rebelles qui contrôlaient encore le Qalamoun oriental, à cinquante kilomètres de Damas. Cette dernière «bataille» avait tourné court après que les rebelles eurent rapidement accepté des accords d’évacuation imposés par Damas.

Distribution de pain organisée par le gouvernement à Douma, dans la Ghouta, en avril 2018 | Louai Beshara / AFP

En mai 2017, le régime avait déjà mis la main sur la totalité de la ville de Homs (centre de la Syrie), après la reconquête du dernier quartier rebelle de Waer, précédée en décembre 2016 par une bataille décisive contre les groupes de l’opposition dans la ville d’Alep, la deuxième plus grande du pays, qui en tenaient le secteur est.

Par ailleurs, l’armée d’Assad et ses alliés ont repris les villes hautement stratégiques de Palmyre (centre) et de Boukamal, et mènent à l’heure actuelle une offensive –parallèlement à celle menée par la coalition internationale dirigée par Washington– contre les dernières poches de l’EI dans le désert syrien.

Idleb et le «pays» kurde

Comme à chaque fois, les civils et civiles, dont le nombre de morts a dépassé les 100.000 personnes en plus de sept ans de guerre –sur les 350.000 au total– ont encore payé un lourd tribut à cette énième offensive. L’ampleur des bombardements aériens –plusieurs milliers de frappes en moins de trois semaines, selon l’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH)– ont provoqué la mort de plus de 150 personnes en vingt-et-un jours et provoqué le déplacement de plus de 320.000 habitants, suscitant une levée de boucliers de l’ONU et des ONG sur le terrain qui ont mis en garde contre une nouvelle crise humanitaire dans ce pays déchiré par une guerre dévastatrice depuis 2011.

La plupart des habitantes et habitants de la province se sont réfugiés près des frontières jordanienne et israélienne (la partie annexée par Tsahal dans le Golan).

Des civils dans un camp de Syriens déplacés près du village syrien de Burayqah dans la province méridionale de Quneitra, dans le Golan syrien annexé par Israël | Jalaa Marey / AFP

Dans un dénuement total, elles et ils ont passé plusieurs jours dans des tentes de fortunes aménagées à la hâte, alors que certaines et certains y vivent toujours, par craintes de représailles, privés d’eau, de nourriture et de toute aide humanitaire, plusieurs camions censés fournir cette aide étant restés bloqués à la frontière jordanienne.

L’accord final à Deraa, arraché in extremis au terme d’un chassé-croisé de réunions et de revendications de part et d’autres, entrecoupé par une reprise de plus belle jeudi dernier des raids aériens et tirs au sol, d’une violence inédite, contre les zones rebelles pour les contraindre à accepter la formule moscovite qu’ils avaient la veille. Le marché conclu porte notamment sur le désarment des groupes rebelles, déploiement des forces du régime et de la police militaire russe dans les zones reconquises et le transfert des combattants et civils opposés à l’accord vers la province septentrionale d’Idleb, la dernière du pays à échapper encore quasi-entièrement au contrôle de Damas.

Désormais, le régime de Bachar el-Assad n’a plus qu’à reconquérir cette dernière région dissidente du nord-ouest du pays pour étendre son emprise sur l’ensemble du pays. Il lui restera toutefois une dernière étape pour asseoir son autorité sur l’ensemble du territoire syrien: la zone semi-autonome kurde, dans le nord du pays, créée à la faveur du conflit.

Portés par leur rêve d’autonomie, les Kurdes de Syrie risquent d’être acculés à des concessions sur ce projet national ancestral. Déjà sous pression, en raison de l'offensive turque Rameau d’olivier et du risque de lâchage par leurs alliés occidentaux, ils ont récemment fait l’objet, et pour la première fois, de menaces indirectes de la part du régime d’Assad d’une éventuelle offensive en cas de refus d’un règlement à «l’amiable» de la question de souveraineté sur le «pays» qu’il contrôle –lequel représente plus du quart de la superficie de la Syrie. Face à cette mise en garde, leurs responsables politiques ont récemment fait part de leur disposition à négocier sans condition préalable avec Damas sur la question de l'autonomie. Le cas échéant, cela marquera le début de la fin de la guerre en Syrie, qui aura coûté la vie à plusieurs centaines de milliers de personnes et jeté à la rue ou sur le chemin de l’exil la moitié de la population. Un drame couronné par un retour en force de celui qui a longtemps été décrit comme le «bourreau de Damas».

Saleh Ben Odran Saleh Ben Odran est journaliste.

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