Égalités / Parents & enfants

Les vraies raisons de la baisse de la natalité aux États-Unis

Temps de lecture : 5 min

Le taux de fécondité américain décroît depuis 2008.

Pas ma faute | delaram bayat via Unsplash CC License by
Pas ma faute | delaram bayat via Unsplash CC License by

En 2017, le taux de fécondité américain a été plus bas que jamais, établissant un nouveau record pour la deuxième année consécutive. En effet, l’an dernier, on compte seulement 60,2 naissances pour 1.000 femmes en âge de procréer, contre 62 en 2016. Les démographes s’inquiètent beaucoup de cette baisse. Si la croissance démographique passe sous le taux de remplacement –en d’autres termes si la population générale et donc la population active diminuent–, cela pourrait avoir un impact négatif sur l’assiette fiscale qui permet aux services sociaux d’exister et entraîner une récession économique.

Naissance(s) par femme aux États-Unis depuis 1960 | Perspective monde avec données de la Banque mondiale

Des chercheurs tentent de trouver des explications possibles à ce phénomène depuis que le taux de fécondité a commencé à décroître, autour de 2008. La récession en est une évidente: quand on est au chômage, que l’on travaille à temps partiel ou que l’on vit dans l’insécurité sur le plan du logement, on est moins susceptible d’avoir envie de fonder ou d’agrandir sa famille. Récemment, la chute du taux de grossesse chez les adolescentes, qui ont de plus en plus accès à des moyens de contraception plus fiables comme les DIU, a largement contribué à la baisse du taux de fécondité. Aux États-Unis, le taux des premières naissances chez les adolescentes a presque été divisé par deux depuis 2000, et le taux de fécondité a baissé de 50% depuis 2007. Cette baisse n’a pas été concomitante à une hausse du taux de fécondité chez les femmes de plus de 40 ans, qui ont pourtant accès à de meilleures options de fertilité et bénéficient d’un changement des normes sociales, qui ouvre la porte à la maternité plus tardive.

Les raisons invoquées par les femmes concernées

Deux nouvelles études analysées dans le New York Times cette semaine ont mieux mis en lumière les raisons pour lesquelles les femmes ont des enfants plus tard, moins d’enfants ou pas d’enfants du tout. La première, une enquête menée par le cabinet Morning Consult auprès de 1.800 Américaines représentatives de la société et âgées de 20 à 45 ans, a révélé que le prix élevé des systèmes de garde, la volonté d’avoir plus de temps pour soi, les inquiétudes quant à la situation économique et l’absence de partenaire expliquaient largement pourquoi les femmes ne voulaient pas d’enfants ou en avaient moins que ce qu’elles auraient voulu.

Seules deux femmes sur 150 ont expliqué retarder l’âge de leur grossesse pour se consacrer à leur carrière

Une autre étude, menée dans des cliniques de fertilité américaines et israéliennes, s’est intéressée au motif pour lequel les femmes faisaient congeler leurs ovocytes. Seules deux sur 150 ont expliqué retarder l’âge de leur grossesse pour se consacrer à leur carrière, ce qui contredit le discours dominant autour de ce service onéreux. La principale raison, citée par la moitié des femmes célibataires de l’étude, était l’incertitude quant au moment où elles rencontreraient une personne avec laquelle elles voudraient avoir des enfants. Venaient ensuite le divorce et la séparation, soit deux causes similaires à la précédente. Enfin, les 15% de femmes ayant répondu à l’étude qui n’étaient pas célibataires ont indiqué souhaiter congeler leurs ovocytes, car leur partenaire n’était pas prêt ou ne souhaitait pas avoir d’enfants.

Les militantes et militants des droits des femmes et de l’égalité des genres devraient utiliser ces études, ainsi que d’autres, similaires, qui ont abouti à des conclusions équivalentes, pour contrer la doxa sur la baisse du taux de fécondité aux États-Unis. Dans le débat sur le sujet, nombreux sont ceux et celles qui prennent un ton paternaliste et déshumanisant, reléguant les femmes au rôle d’agents de la reproduction qui doivent remplir leur rôle pour que les moteurs économiques de la nation puissent continuer à tourner. Les analystes ont souvent étudié le déclin de la natalité chez les millenials, par exemple, se demandant pourquoi les femmes ne faisaient pas de bébés comme d’habitude. Voici un exemple: dans un article du Washington Post portant sur la chute de la fécondité aux États-Unis en 2016, un démographe et une chercheuse ont respectivement pointé du doigt leur «mode de vie» et le fait que les «femmes soient de plus en plus éduquées et matures» comme cause de la possible apocalypse démographique à venir.

Quid des hommes?

Mais ces deux nouvelles études montrent ce que la plupart des femmes pouvaient déjà vous dire: en matière de fécondité, elles ne sont pas les seules aux manettes. Les hommes aussi souffrent de la situation économique, qui fait qu’ils ont moins de chance que les générations précédentes d’avoir des revenus plus élevés que leurs parents. Et les hommes aussi sont confrontés au changement des mœurs, qui s’orientent vers une déstigmatisation progressive du célibat longue durée ou du fait de ne pas avoir d’enfants. Le prix et la pénurie des options de garde pour les enfants sont stressants pour tout le monde, indépendamment du genre, même si les femmes supportent une part disproportionnée de l’impact économique de cette situation.

Dans certains pays, le gouvernement a tenté d’enrayer la baisse du taux de fécondité en aidant mieux les parents avec succès: allocations pour la garde d’enfants, congé parental payé et politiques pour encourager les hommes à être plus présents au début de la vie de leurs enfants. D’autres pays expérimentent des solutions plus créatives: un quartier de Tokyo paye les femmes pour qu’elles congèlent leurs ovocytes dans l’espoir de les inciter à avoir des enfants plus tard, lorsqu’elles sont prêtes. (Dans l’étude récente de Morning Consult, seulement 1% des femmes interrogées ont indiqué avoir fait congeler leurs ovocytes, mais près de 50% d’entre elles ont déclaré qu’elles le feraient si ce n’était pas si cher.) Les États-Unis ont une grande marge de progression sur le plan des affaires familiales, et il est grand temps que les choses changent.

Sachant cela, il serait bon que celles et ceux qui parlent de croissance de la population et de démographie cessent de mettre la pression sur les femmes et la mettent sur les hommes et les membres du Congrès. L’objectif final est que chacun puisse prendre ses propres décisions en matière de contraception, en fonction de sa situation et non de l’économie nationale. Si les femmes n’ont pas d’enfants quand elles le souhaitent par crainte du «plafond de mère», cela tient aux politiques d’entreprises inflexibles, à la répartition inéquitable des tâches au sein des foyers et aux discriminations fondées sur le genre. Si les dettes des étudiants et le coût des systèmes de garde empêchent les parents d’agrandir leur famille, j’ai plusieurs idées de solutions législatives qui mériteraient d’être envisagées. Si les femmes ont des attentes plus élevées quant leur vision d’un partenaire adapté, de sorte qu’elles se retrouvent seules à la fin de la trentaine au lieu de se caser avant 30 ans, il faut s’en réjouir –et aussi lancer une action nationale concertée pour panser les plaies de la masculinité qui empêchent les hommes de se conformer à ces nouvelles attentes.

À propos de la baisse des taux de fécondité, on se demande depuis longtemps «Pourquoi les femmes font-elles les choses différemment?», alors que la vraie question serait plutôt «Pourquoi tout le monde ne fait-il pas les choses différemment?».

Christina Cauterucci Journaliste

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