Santé

Les études de médecine vont enfin devenir efficaces

Temps de lecture : 6 min

Le gouvernement vient d’enterrer les épreuves classantes nationales informatisées, cet infernal bachotage-couperet à bac + 6. La voie est peut-être (enfin) ouverte à une sélection un peu plus éclairée des futures et futurs médecins.

Vers une conception de la formation médicale plus proche des vertus de l’apprentissage. | 
Marcelo Leal via Unsplash License by

C’est un moment important dans la longue, belle et parfois bien triste histoire des études médicales en France. Agnès Buzyn, ministre des Solidarités et de la Santé et Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieur, viennent d’officialiser la fin programmée des «épreuves classantes nationales informatisées» (ECNi). Et personne ne pleurera la mise en bière de cette méthode centralisée, infantilisante autant que défaillante, ce classement-couperet (trois jours d'épreuves en fin de sixième année) dont le résultat déterminait la suite de la carrière professionnelle des futures et futurs médecins.

Les ECNi avaient, en 2016, succédé aux «épreuves classantes nationales» (ECN) qui, en 2004, avaient pris la place du célèbre «concours de l’internat de médecine» –institution qui, depuis deux siècles, avait gentiment évolué au rythme des avancées de la profession comme de celles de la société.

Ainsi donc, il y a quatorze ans (et pour des raisons qui restent à expliquer), apparurent les ECN: une croix faite sur l’internat; un second cycle s’achevant sur cette épreuve obligatoire et bachotante, classante et nationale. Avec, en prime, la promotion de la «médecine générale» au rang de «spécialité médicale». Une entreprise jacobine et touristique en diable: selon son classement, l’étudiante ou l'étudiant choisissait son centre hospitalier universitaire d’affectation, ainsi que l’une des onze «filières» et les services où elle ou il effectuerait des stages de six mois.

Couacs en série

C'était moderne, certes, mais pas assez. En 2016, nouvelle innovation avec la naissance des ECNi: les épreuves, organisées par le Centre national de gestion innovent avec dématérialisation des épreuves par l'intermédiaire de tablettes tactiles. Il y a précisément deux ans, Thierry Mandon, alors secrétaire d’État chargé de l’Enseignement supérieur et de la Recherche et Marisol Touraine, ministre des Affaires sociales et de la Santé, se réjouissaient du bon déroulement des nouvelles épreuves. Une «prouesse technique» doublée d’une «première mondiale où plus de 8.000 étudiants, situés dans trente-quatre centres d’épreuves, composent simultanément à l’aide de tablettes numériques».

La conférence des doyens des facultés de médecine avait également applaudi. «Quel plaisir! Quel soulagement pour tous! Mais surtout quelle belle victoire de la pugnacité de l’ensemble des acteurs», résumait le Pr Jean-Luc Dubois-Randé, président des doyens qui saluaient une «réussite collective»: développement des logiciels, sécurisation des épreuves par les liaisons wifi, labellisation de toutes les salles et trois tests nationaux en grandeur nature, jusqu’à la réussite des ECNi. «Le challenge a été gagné», concluaient-ils.

«Nous sommes scandalisés que le conseil scientifique n’ait pas réalisé la similarité entre les deux sujets»

C’était parler un peu vite: catastrophe l’année suivante. Les ECNi 2017 devaient initialement prendre fin le 21 juin à 17 heures. Or les 8.450 candidates et candidats durent «replancher», une épreuve ayant dû être annulée car ressemblant à s’y méprendre à l’une de celles de l’année précédente, avouait le ministère de l’Enseignement supérieur. L’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) n’avait guère apprécié, réclamant une «neutralisation» du sujet concerné et qualifiant la situation d’«intolérable».

«Nous sommes scandalisés que le conseil scientifique n’ait pas réalisé la similarité entre les deux sujets», déclarait le président Antoine Oudin. La mobilisation de l’Anemf et les 3.000 signatures sur la pétition «Non à une épreuve supplémentaire pour les étudiants de l’ECNi» n’auront servi à rien. Et les signataires de dénoncer le stress qui leur est imposé; stress qui plus est «concernant une population dont on démontrait, il y a tout juste une semaine, qu’un étudiant sur trois est en état dépressif».

Premier couac: les étudiants et étudiantes avaient composé le lundi sur un sujet déjà tombé aux «ECNi tests». Couac au carré: on les a fait plancher le mercredi sur un dossier déjà proposé à l’occasion d’une conférence de préparation de l’une des trente-sept UFR de médecine de France. Explications (sans excuses) du ministère de l’Enseignement supérieur: «Cette décision est liée à une nouvelle difficulté concernant la confidentialité d’un des dossiers, dont certains étudiants redoublants étaient susceptibles d’avoir connaissance».

La Conférence des doyens des facultés de médecine réclama «la transparence complète sur ce qui s’est passé».

Les ministères de l’Enseignement supérieur et de la Santé recommandèrent une enquête de l’Inspection générale. Avec, plus grave, cette confidence faite par le président de l’Anemf au Quotidien du Médecin: «Cette erreur ne serait pas arrivée si les annales étaient mises à disposition systématiquement avec correction pour tous les étudiants. Nous demandons les annales 2016 depuis un certain temps. Or ces annales 2016 sont disponibles sur une plateforme de conférence privée. Il y a une inégalité sur la préparation».

Tout bien pesé et en dépit de l’informatique, on comprenait donc que rien n’avait fondamentalement changé depuis Les Héritiers de Bourdieu et Passeron. Ces vices de forme et cette problématique de fond précipitèrent l’acceptation de la réalité, l'urgence d'avancer.

Valoriser trois grands champs

C'est ainsi qu'en novembre dernier, le même Pr Jean-Luc Dubois-Randé annonçait la fin programmée des ECN. «Elles sont la pire chose qui existe», lançait-il lors du congrès national de l'Ordre des médecins. Ce doyen reprochait notamment aux ECN de ne pas être suffisamment discriminantes et de faire peser une «énorme pression» sur les candidats et candidates.

Il laissait entendre que la formation des médecins serait, bientôt, plus rapidement «professionnalisante»; annonçait que le second cycle permettrait aux étudiants et étudiantes de «construire leur projet professionnel» et de «valoriser leurs compétences». Cette annonce s'inscrivait à la suite d'un rapport des Inspections générales des affaires sociales et de l'administration de l'éducation nationale et de la recherche, pointant les nombreux dysfonctionnements et plaidant pour une refonte drastique des épreuves pour 2019, qu'il s'agisse de la conception des sujets ou de l'organisation globale des ECN.

Il y a quelques jours c’est, disent les observateurs, sous un «tonnerre d’applaudissements» que Frédérique Vidal et Agnès Buzyn ont confirmé l’enterrement d’une affaire avortée. «Les étudiants qui entreront en 4e année en 2019 bénéficieront d’un second cycle entièrement rénové», a annoncé Frédérique Vidal. Et les deux ministres de reconnaître, enfin et soudain, les incohérences actuelles.

«Il n'est pas normal qu'un étudiant qui a assuré le tutorat d'anatomie et exercé comme aide-opératoire ne voit cette expérience aucunement prise en compte pour l'accès à une spécialité chirurgicale; Il n'est pas normal qu'un étudiant faisant un double cursus de recherche soit découragé de poursuivre une activité recherche pour préparer l'ECN.»

Fini, soudainement, l’examen innovant «unique et national» qui fixait les choix de spécialité médicale à venir en fonction du rang de classement. Place à une procédure rénovée qui permettra à chaque étudiante et étudiant de valoriser trois grands champs: «ses connaissances (socles) évaluées en fin de 5e année, ses compétences (cliniques, relationnelles) évaluées en fin de 6e année et son profil défini par un certain nombre de paramètres exprimant la personnalisation du parcours et qui deviendra un atout».

En quête de sens

On peut voir là l’amorce d’une sorte de contrôle continu se rapprochant (enfin) d’une conception de la formation médicale plus proche des vertus de l’apprentissage que de l’absurdité chronique d’un bachotage permanent et infantilisant –méthode aux vertus illusoires et aux antipodes de l’efficacité recherchée.

Clara Bonnavion, 21 ans et étudiante à la faculté de Saint-Étienne, a été élue le 8 juillet à la présidence de l'Anemf. Elle vient d'achever sa 3e année de médecine et son master 1 de recherche. Interrogée par Le Quotidien du Médecin au lendemain de son élection, elle assure qu’elle suivra au plus près la réforme du deuxième cycle annoncée: «Sa mise en place doit être rapide. Les collèges doivent se mobiliser pour préparer au mieux cette réforme en permettant une formation avec de meilleurs stages et moins de risques psychosociaux. Les ECN, c'est quelque chose de déshumanisant et ça n'a plus de sens pour nous!»

Et le combat continuera, selon elle, avec la première année commune aux études de santé (PACES). «La PACES, dit-elle, c'est la même chose que les ECN... C'est un vrai gâchis humain et on aimerait redonner du sens à cette première année commune aux études de santé.»

«Gâchis humain» n’est en rien exagéré. L’an dernier, près de 60.000 étudiantes et étudiants se sont inscrits (1.100 de plus que l’année précédente) pour, dans le plus grand désordre, tenter de faire profession en médecine, pharmacie, odontologie, maïeutique ou kinésithérapie. Pour la médecine, on ne comptera pas plus de 14% de reçues et reçus. Et ce au terme d’une année (ou deux) aux antipodes de ce que l’on pourrait, pédagogiquement et humainement, revendiquer.

Jean-Yves Nau Journaliste

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