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Pourquoi les Croates haïssent leurs footballeurs

Temps de lecture : 8 min

Un scandale de corruption impliquant le plus grand club du pays et le capitaine de l’équipe nationale a rendu les joueurs insupportables aux yeux des supporters croates.

Le milieu de terrain Luka Modric s'entraîne au stade Loujniki à Moscou le 10 juillet 2018, à la veille de la demi-finale de la Coupe du monde entre la Croatie et l'Angleterre. | Mladen Antonov / AFP
Le milieu de terrain Luka Modric s'entraîne au stade Loujniki à Moscou le 10 juillet 2018, à la veille de la demi-finale de la Coupe du monde entre la Croatie et l'Angleterre. | Mladen Antonov / AFP

De tous les Croates du monde, il a fallu que ce soit Luka Modric qui rate un penalty. Le 1er juillet, après une faute flagrante en huitième de finale contre le Danemark, Modric s’est avancé pour ce qui aurait dû être le penalty de la victoire alors qu’il ne restait que quatre minutes avant la fin des prolongations. Et il s'est planté. En général, quand un penalty est raté, les supporters fidèles éprouvent d’abord de la frustration puis de la sympathie à l’égard du joueur responsable de cet échec. Mais avec Luka Modric, c’est différent.

En tant que capitaine de l’équipe nationale, Modric, officiellement joueur du Real Madrid, devrait être un héros dans son pays. Si l’on oublie son penalty raté, la performance de la Croatie en Russie a donné à son équipe une occasion de rattraper celle de la Coupe du monde de 1998, où le pays alors naissant s’était qualifié pour les demi-finales contre la France qui l’avait battu et avait fini par décrocher la victoire à domicile. Vingt ans après ces prouesses, alors que des joueurs comme Robert Prosinecki, Davor Suker et Zvonimir Boban ont acquis un statut de légendes nationales pour avoir donné à la Croatie une place sur la carte du monde, plusieurs des joueurs stars actuels de l’équipe –et tout particulièrement Modric– sont détestés chez eux au lieu d’y être idolâtrés.

La raison de la colère des supporters s'appelle Zdravko Mamic, autrefois l’un des personnages les plus puissants et les plus hauts en couleur du sport croate.

Complices d'un homme corrompu

En juin, Mamic a été déclaré coupable de fraude après un long procès qui s’articulait autour du transfert, en 2008, de Modric de l’équipe locale Dinamo Zagreb vers le club britannique Tottenham Hotspur et du déplacement de Dejan Lovren du Dinamo Zagreb à l’Olympique lyonnais français en 2010. Mamic était à la fois agent et directeur du Dinamo –rôles chargés d’évidents conflits d’intérêts et de nombreuses opportunités de siphonner de l’argent lors des négociations de transferts.

Le bureau du procureur de l’État croate pour la répression de la corruption et du crime organisé accusait Mamic d’avoir empoché des profits illégaux lors de transferts de joueurs du Dinamo Zagreb. Le Dinamo est un club associatif de citoyens, propriété de ses supporters –pas une entreprise privée. Pourtant, pour un homme en position de pouvoir et d’influence, la combine était simple: Mamic incitait de jeunes joueurs croates prometteurs –dont Modric et Lovren– à signer des contrats qui lui assuraient de toucher 50% des revenus ou des bonus contractuels pendant toute leur carrière. En tant que patron du Dinamo Zagreb, l’un des clubs les plus puissants de Croatie, Mamic détenait la majorité des cartes en mains.

«Je n’ai jamais dit… que ça… que… que ça avait été rédigé après coup.»

Le tribunal a reçu le témoignage direct de Modric pendant le procès, où il a raconté être allé à la banque avec le fils ou le frère de Mamic pour retirer de l’argent de son propre compte et leur remettre des sommes en espèces qui pouvaient atteindre des centaines de milliers de dollars. Si les Croates n’aiment pas Modric et Lovren, cependant, ce n’est pas parce qu'ils ont été victimes de la combine mais parce qu’ils sont revenus sur des déclarations qu’ils avaient faites lors du procès de Mamic, individu qui déchaîne l’hostilité de bon nombre de fans de foot du pays.

Pendant le procès télévisé, le juge avait confronté Modric, témoin-clé, à une de ses propres déclarations qui accusait Mamic. Modric avait en effet déclaré aux procureurs qu’un contrat passé avec Mamic avait été antidaté après qu’il avait rejoint l’équipe de Tottenham. Mais Modric a nerveusement corrigé cette déclaration au tribunal: «Je n’ai jamais dit… que ça… que… que ça avait été rédigé après coup. Je vous ai dit alors que je n’arrivais pas à me souvenir de quand ça datait». Modric et Lovren, qui font l’objet d’une enquête pour fausse déclaration, sont désormais vus comme ceux qui ont protégé un homme honni et corrompu.

Les preuves de l’indignation que cela a suscité n’ont d’ailleurs pas tardé à apparaître. Sur le mur d’un hôtel à Zadar où la famille Modric était réfugiée dans les années 1990, quelqu’un a écrit: «Luka, tu t’en souviendras un jour».

Mamic, une huile influente

Des supporters du Hajduk Split, les farouches rivaux du Dinamo, ont scandé des slogans anti-Modric alors même qu’il avait quitté Zagreb une dizaine d’années auparavant et qu’il jouait désormais pour l’équipe d’un autre pays. Avoir raté la chance de descendre Mamic –le symbole des privilèges et de la corruption de l’establishment du foot aux yeux de nombreux supporters croates– était absolument inacceptable.

Malgré le salto arrière de Modric, Mamic a tout de même été condamné à six ans et demi de prison. Pour leurs rôles respectifs, le frère de Mamic, Zoran, ancien joueur et entraîneur du Dinamo, s’est vu condamner à cinq ans de prison et Damir Vrbanovic, ancien dirigeant du Dinamo et de la fédération de football croate, à trois ans. Mais Mamic avait assuré ses arrières et fui la Croatie pour se réfugier en Bosnie-Herzégovine, qui n’a pas d’accord d’extradition avec son voisin, avant la décision de justice.

Mamic était une huile dont il ne faut pas sous-estimer l’influence. En tant que président du Dinamo Zagreb, il entretenait des liens directs avec des juges, des politiques, des grands patrons des médias et la police. Le Dinamo est tellement partie prenante de l’establishment que pour de nombreux Croates, il a parfois endossé le rôle d’enjeu nationaliste plutôt que de simple équipe de foot.

Un supporter du Dinamo brandit un t-shirt portant le portrait de Zdravko Mamic lors d'un match de football à Zagreb, le 12 juillet 2015. | STRINGER / AFP

À la suite de l’unification de la Yougoslavie sous le maréchal Tito après la Seconde Guerre mondiale, les matchs du Dinamo contre les équipes de l'Étoile rouge de Belgrade et Partizan étaient devenus pour les Croates des occasions de protester contre ce qu’ils estimaient être une domination serbe du pays. Les matchs Dinamo contre l'Étoile rouge étaient largement considérés comme la plus explosive de toutes les rivalités européennes, dans une liste qui compte quand même le Real Madrid et Barcelone en Espagne, Rome et le Lazio en Italie et la rivalité sectaire Glasgow Celtic contre Rangers en Écosse.

Le 13 mai 1990, la rivalité Dinamo-Étoile rouge a dérapé lorsque des bagarres entre supporters ont débordé sur le terrain. Zvonimir Boban, la star du Dinamo, s'est aussi battu après avoir été matraqué par un policier. Le coup qu’il a asséné à un agent –à une époque où la police était considérée comme pro-serbe– en a fait un héros national plus qu’aucun des buts de toute sa carrière.

Une star de la Coupe 2018 a dénoncé la corruption

En 1992, après la déclaration d’indépendance et une guerre sanglante contre les Serbes, le nationalisme croate était à son apogée. Le président Franjo Tudjman décida que le club le plus célèbre de Croatie changerait de nom et ne s’appellerait plus Dinamo mais HASK Gradjanski, amalgame des noms des deux clubs qui avaient fusionné pour former le Dinamo Zagreb en 1945. Tudjman estimait que «Dinamo» reflétait l’époque communiste et il tenait à laisser son empreinte personnelle sur le flanc du vaisseau amiral de la nouvelle nation.

Le HASK Gradjanski bénéficia du soutien sans limite du nouveau gouvernement de Tudjman. Son ami intime Miroslav Blazevic –qui mènerait la Croatie en demi-finale de la Coupe du monde en 1998– devint à la fois président et entraîneur du club. Le seul problème était que les supporters purs et durs, dont beaucoup s’étaient battus lors de l’émeute de 1990, considéraient que le nouveau nom était ridicule. En 1993, il a de nouveau été changé en Croatia Zagreb. Cette fois, la motivation de Tudjman était simple: les champions croates étant éligibles aux compétitions européennes, le club jouerait le rôle d’ambassadeur dans chaque pays dans lequel il irait. Le nom «Croatia» serait vu dans toutes les télévisions d’Europe et du monde entier. C’était potentiellement un coup de marketing national plutôt futé, mais en 2000, après la mort de Tudjman, le club a été rebaptisé Dinamo.

Le chancelier allemand Helmut Kohl, le président nouvellement élu de la FIFA Sepp Blatter, le coprésident du Comité organisateur de la Coupe du monde Michel Platini et le président croate Franjo Tudjman attendent le coup d'envoi du match de quart de finale entre l'Allemagne et la Croatie, le 4 juillet 1998 à Lyon. | Gérard Cerles / AFP

Ces dernières années, si l’équipe n’a pas brillé sur la scène européenne, elle s'est gagné la réputation d'avoir produit certains des meilleurs joueurs d’Europe partis jouer dans les plus grands clubs, notamment Modric, Lovren et Mario Mandzukic, l’attaquant de l’équipe nationale qui joue pour la Juventus en Italie. Tous avaient des contrats avec Mamic.

Il existe cependant une star croate de la Coupe du monde 2018 qui a ouvertement dénoncé la corruption de Mamic: Andrej Kramaric.

Kramaric, jeune joueur du Dinamo, a refusé de signer un contrat avec Mamic qui l’aurait lié, lui et ses futurs revenus, au président du club. En 2013, Kramaric s’est plaint publiquement qu’on le privait de jeu. Au Dinamo, il a été ostracisé et il a quitté le club plus tard cette même année. Il a joué pour plusieurs équipes en Europe avant d’être accueilli au sein du Hoffenheim en Allemagne, et il est dorénavant considéré comme l’un des joueurs clés de Croatie.

L'exception qui confirme la règle

«Les histoires que vous entendez sont vraies, a dit Kramaric de son expérience avec Mamic. J’en suis sorti avec le sourire et j’ai réussi. Mais, évidemment ça m’a laissé un goût amer. Le Dinamo était mon rêve depuis que je suis tout petit.» Le refus de Kramaric d’obéir aux exigences de Mamic, puis sa décision d’envoyer paître l’establishment et de façonner sa propre carrière sans rien devoir aux puissants et aux corrompus, lui ont fait gagner l'amour de nombreux supporters qui le voient comme un exemple de tout ce que devrait être un joueur croate. Mais c’est une exception.

Après le tir raté de Modric contre le Danemark, le match s’est terminé sur un nul avec 1 partout et il a été départagé par des tirs au but. Kramaric a tranquillement marqué. Modric, avec plus d’assurance qu’il n’en avait montré au tribunal, s’est avancé devant un stade plein à craquer et des millions de téléspectateurs dans le monde entier pour réparer l’affront essuyé quinze minutes auparavant.

L’entraîneur danois a raconté que tirer un penalty lors d’une session de tirs au but à l’enjeu énorme peut produire des niveaux d’adrénaline similaires à ceux déclenchés dans une zone de guerre. Cette fois, Modric a marqué. Les supporters croates ont soufflé. Il leur avait fait défaut sur la pelouse et devant les juges, mais cette fois, au moins, il a assuré. «Vous imaginez ce qui se serait passé s’il n’avait pas marqué?» a demandé Zlatko Dalic, l’entraîneur de la Croatie, après le match.

Zdravko Mamic, le fugitif, devant une télé quelque part en Bosnie-Herzégovine, n’a probablement pas douté une seconde que Modric finirait par y arriver. Après tout, lorsqu’il l’avait fallu, au tribunal, la star avait fait le boulot.

Matthew Hall

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