Sports

Que les Bleus gagnent ou perdent, la galère pour les «Frouzes» de Belgique

Temps de lecture : 12 min

S'il y a bien un match à ne pas perdre pour les Françaises et Français exilés chez nos voisins, c'est cette demi-finale.

Supporters des Bleus et des Diables rouges durant le Mondial 2018 en Russie | AFP
Supporters des Bleus et des Diables rouges durant le Mondial 2018 en Russie | AFP

22 heures, vendredi soir. La Belgique, où je vis, vient de faire tomber le Brésil après une victoire historique. Un peu plus tôt dans l'après-midi, la France, mon pays, matait l'Uruguay. Verdict? La folie. Quatre jours plus tard, ces deux équipes vont enfin s'affronter. Depuis, dans ma tête, c'est compliqué.

Il y a de la joie, d'abord. Bah ouais, avec les potes belges et expatriés français, on avait tous rêvé de ce match, qui restera quoi qu'il arrive dans les annales –d'autant plus qu'on n'aurait pas misé un euro que ce serait pour se disputer une place en finale d'un Mondial.

Du stress, ensuite. D'ordinaire, j'ai déjà du mal à supporter la tension des matchs des Bleus dans les grandes compétitions, alors je n'ose même pas imaginer la violence de ce derby.

«Si la France gagne, tu pars la nuit, tu reviens pas le lendemain, c'est plus safe», m'a lancé en se marrant un collègue belge. Un Montpelliérain qui a fait ses études à Bruxelles avec moi et qui est depuis rentré dans le Sud n'a pas oublié et m'a d'emblée témoigné sa solidarité.

Quel que soit le résultat, pour les Françaises et Français de Belgique, les jours et les mois qui vont suivre –les années?– s'annoncent tendus.

Satisfaction de voir la France perdre

Quand il débarque en Belgique, le Français ne s’attend pas forcément aux petits tacles de ses nouveaux copains, qui lui font rapidement comprendre qu’au plat pays, la France et son équipe n’ont pas forcément bonne presse.

C’est bien connu, le football exacerbe les passions, et parfois les haines. Tous les footeux dans le feu de l’action, le cerveau posé à côté sur le canapé, ont déjà insulté l'ensemble d'un peuple pour une faute simulée, un arbitrage contesté ou un but marqué. Une partie des Belges aime voir l’équipe de France –plus que toute autre– se prendre une volée.

Quand c’est un ami qui te vanne gentiment, ça passe. On aime tous chambrer, hein, et moi le premier. J’aime bien lâcher avec un petit sourire narquois quand on me cherche: «Nous on a l’étoile, et vous?».

Quand c’est un inconnu assis juste derrière toi dans un bar avec les yeux injectés de sang qui beugle «enculéééééééé» alors que ton équipe perd déjà 1-0 sur un vieux but du genou, ça fait quand même mal. T’as juste envie de te retourner et de lui dire: «Jean-Patrick, souffle dans un sac plastique, va faire le tour du quartier à cloche-pied, bois une tisane à la verveine, achète-toi un sac de frappe, je ne sais pas, mais fais quelque chose. Ça va plus là, c’est même pas ton équipe, on joue en amical contre le Liechtenstein. Pourquoi tant de haine, gars?»

Certains Belges, comme mon collègue Nicolas Christiaens, ont pris conscience de la bêtise et de la lourdeur de ce type de comportement. Journaliste pour le site internet de la Dernière Heure, il en avait même fait un petit billet au lendemain de la demi-finale des Bleus contre l’Allemagne en 2016, choqué par la vindicte populaire. «L'heure est grave! Vous devenez bien plus imbuvables que ces Français que vous détestez tant.» Alors, les Belges, c'est quoi le problème?​​

Complexe du petit frère

Les Belges regardent nos chaînes de télé, lisent nos journaux, écoutent parfois nos radios, et connaissent très bien –même parfois mieux que nous– la politique française. Ils ne font pas que suivre nos médias: ils viennent souvent en vacances en France, achètent des résidences secondaires dans l’Hexagone et sont donc quand même beaucoup tournés vers nous.

L’inverse n’est pas vrai. Enfin, si, mais quand ça nous arrange: 160.000 Françaises et Français vivent en Belgique pour faire leurs études, travailler ou payer moins d'impôts –faut pas se leurrer.

Généralement, le Français ne connaît finalement pas grand-chose de ses voisins. Il ne s’intéresse que très peu à la politique belge qui est, il faut l’avouer, très complexe. Essayez de citer le nom de deux ou trois ministres belges, pour voir.

Preuve de notre méconnaissance: les erreurs récurrentes dans les médias lorsqu’il s’agit de placer les régions belges sur une carte.

Ce fut encore le cas lors des attentats de Paris. Molenbeek, l’une des dix-neuf communes qui composent Bruxelles, s’est retrouvée par mégarde très à l'est.

Les Belges se sont également bien marrés quand ils entendaient les envoyés spéciaux prononcer les noms belges avec un accent français.​

J'en profite pour rappeler qu'on n'a jamais eu de cours de néerlandais. Désolé, est-ce que vous savez prononcer correctement Schiltigheim, Plonévez-Porzay ou Plancouët? Et puis, on est des quiches en langues, on le sait.

Bref, ce manque d'intérêt hexagonal vis-à-vis de leur pays marque apparemment les Belges, restés longtemps dans l'ombre de leurs voisins français, comme l’explique Jean-Michel De Waele, politologue à l’Université libre de Bruxelles: «On est clairement dans un rapport du petit frère qui espère recevoir un peu d’attention du grand pays».

Un complexe qui se retrouve dans pas mal de domaines, et notamment durant les matchs de foot. Cela avait fait rager un journaliste du quotidien Le Soir après la victoire des Diables rouges face à la France lors d’un amical en juin 2015 au Stade de France –victoire des Belges 4-3, au passage.

«Nous sommes tellement complexés, nous avons tellement entendu ces blagues belges qui n’existent même plus, nous vivons tellement dans les médias français en scrutant une once d’intérêt de leur part que l'on est capable d’aller écouter le match sur TF1 “pour entendre ce qu’on dit de nous”.»

Qui est le plus chauvin?

Avant de faire ami-ami avec les autochtones, les Françaises et Français en Belgique doivent quand même faire leurs preuves et combattre quelques clichés. On ne vous l'apprend pas, il existe parmi eux le côté arrogant, fier comme un coq. Eh bien en Belgique (comme en Suisse francophone et peut-être, à un degré moindre, au Québec et en Acadie), le stéréotype est bien plus ancré.

«Ah, t’es Français? Mais vous ne savez pas rire de vous, les Français...», m’avait sorti une fille en soirée. Quand c’est récurrent, tu as envie d’exploser, mais tu te tais. On a beau protester, rien à faire.

Et notre arrogance est apparemment décuplée lorsque l'on soutient nos sportifs. «On vous reproche d'êtres chauvins, ce que vous êtes sans doute. Mais c'est vrai que vos titres de champions du monde et d’Europe, on en a beaucoup entendu parler. On en a bouffé de votre France 98 et du 1 et 2 et 3-0 », explique Nicolas Christiaens.

Un chauvinisme qu’un journaliste sportif belge, Guillaume Gautier, avait dénoncé à travers les traits de Gérard Holtz dans un billet d’humeur acide intitulé «Égocentrisme, outrecuidance et chauvinisme: le Tour de farce de Gérard Holtz», après que notre Gégé national a bousculé un policier belge lors du départ d'une étape du Tour de France, alors que le coup d'envoi avait déjà été donné.

«La France est sûre d’elle-même et récolte en grande partie ce qu’elle sème, estime de son côté Jean-Michel De Waele. On a un sentiment de frustration par rapport à ce qui nous paraît cocardier, patriotique, le fait que la France ait une vision autocentrée.»

Même «critique» du côté de Jérôme De Warzée, humoriste belge –c'était une blague, hein, il s'est fait insulter– après un sujet de TF1 sur Thierry Henry, clé de la réussite des Diables rouges face au Brésil.

Pour la défense de mon peuple tricolore, je rétorquerai que je me fais régulièrement moquer pour mon accent français, que cela fait cinq ans que je mange des Diables rouges à toutes les sauces, que j’ai déjà entendu des «1 et 2 et 3-0» quand la bande à Hazard marchait sur ses adversaires et que finalement, je ne pense pas que les Belges soient beaucoup moins fiers de leur sélection nationale que nous quand elle gagne. Je n'ose même pas imaginer l'overdose, en cas de titre de champion du monde. Un beau retour de bâton.

Toujours un peu lourds

Ici, personne n’a non plus oublié les blagues de Coluche qui, même si elles étaient souvent à prendre au second degré, faisaient quand même passer les Belges pour des êtres sympas, mais un peu simples. «Des bons benêts», souffle, en se marrant, une collègue wallonne.

Depuis, la vision qu’ont les Françaises et Français de leurs cousines et cousins belges a beaucoup évolué. On ne compte plus les chroniqueurs belges à la radio ou à la télé, comme Alex Vizorek, Charline Vanhoenacker et Guillermo Guiz sur France Inter ou encore Stéphane De Groodt, qui a distillé les jeux de mot à la pelle sur Canal+.

De même, les acteurs belges cartonnent en France, comme Matthias Schoenaerts, Benoît Poelvoorde, Virginie Efira ou François Damiens. D'ailleurs, les Français connaissent souvent mieux les épisodes mythiques de «Strip Tease», les répliques de C’est arrivé près de chez vous ou de Dikkenek que les Belges.

Girls in Hawaii, Ghinzu, Stromae, Two Many DJ’s, Great Mountain Fire, Daan, Arno, The Black Box Revelation, Balthazar et dEUS avant eux, sans oublier Damso, Roméo Elvis, Angèle et nombre d'autres artistes belges sont autant appréciés des deux côtés de la frontière. Bruxelles est même devenue «the new cool» pour les Inrocks.

La Belgique serait devenue hype. Mais apparemment, pas encore assez. «Cette vague de sympathie n’a pas encore percolé à l’intérieur de la société. Le citoyen lambda n’en sait rien que Vizorek est sur France Inter ou que les Français écoutent Girls in Hawaii, ça ne le touche pas», analyse Jean-Michel De Waele.

En ayant observé le comportement d’un Parisien hilare auprès d’un pote bruxellois –«Vas-y, fais l’accent belge steuplé, c’est trop drôle… »– lors du Festival de Cannes il y a trois ans, je me suis rendu compte à quel point on pouvait parfois être lourd. «En Erasmus, j’avoue, je restais la p’tite Belge pour les Français. Parfois, c’était pour briser la glace, détendre l’atmosphère, mais c'est vrai qu'au bout de quelques mois, c’était saoulant…», m’avait confié une amie.

Ce sentiment se retrouve dans toutes les sphères sociales à en croire Jean-Michel De Waele, qui se fait gentiment moquer lorsqu’il se rend en colloque dans les facs françaises. «Au moindre belgicisme, on rigole, on me fait passer pour un paysan. Je pense qu’il y a, pourtant, des régionalismes partout en France. Il ne faut pas s’étonner que les voisins se réjouissent d’une défaite de l’équipe nationale.»

Des Bleus faciles à détester

Pour comprendre la cote de désamour des Bleus en Belgique, il faut également évoquer l’image déplorable qu’a renvoyée l’équipe de France pendant des années.

Que les accusations soient fondées ou non, ces frasques ont marqué la France, et les Belges ne les ont certainement pas oubliées. Pendant longtemps, la France a été une équipe facile à détester.

Voici un petit mémo pour vous en rappeler:

  • La demande en mariage surréaliste de Raymond Domenech à Estelle Denis, après la débâcle des Bleus en 2008.
  • La main de Thierry Henry contre l’Irlande en barrages –c'était avant que Titi n'arrive dans le staff des Diables.
  • L’affaire Zahia, même si Karim Benzema et Frank Ribéry avaient été relaxés.
  • La une de L’Équipe après le match face au Mexique –vécu, en deuil, dans un bar hilare du cimetière d'Ixelles– et l’affaire Knysna en 2010.

«Avec toutes ces affaires, certains sont contents quand vous galérez», avoue Nicolas Christiaens.

«Racisme anti-Français»

Il y a deux ans, la journaliste française Marie Maurisse, correspondante du Monde en Suisse, a publié Bienvenue au paradis!, pour dénoncer un «racisme et une haine» envers les Français et Françaises.

On ne va pas se mentir, elle s'était fait énormément critiquer sur les réseaux sociaux –mais pas par tout le monde. Le rédacteur en chef de la rédaction suisse 24 heures l'a défendu, en affirmant que «certaines vérités sont bonnes à entendre» et qu'«il y a un problème qu'il faut savoir regarder en face».

En Belgique depuis quelques années, le journaliste Jean Quatremer, correspondant pour Libération à Bruxelles, n’a pas hésité lui non plus à dénoncer ce qu’il estime être du racisme anti-Français.

Dans une interview accordée à la Libre Belgique, le journaliste évoquait notamment le tweet de Fadila Laanan, à l'époque ministre PS de la Culture, de l’Audiovisuel, de la Santé et de l’Égalité des chances de la Fédération Wallonie-Bruxelles.

«Vous allez tous nous traiter de mal poli! Ce serait bien d’arrêter ces raccourcis non? Ou d’aller voir l’herbe verte ailleurs?», avait lâché l'actuelle secrétaire d'État en charge de la Propreté publique à la Région de Bruxelles-Capitale, après un article au vitriol du journaliste sur les maux de la capitale européenne et intitulé «Bruxelles pas belle».

«Il y a un certain racisme anti-Français en Belgique francophone, qui est totalement toléré et qui ne suscite guère de débat. Vous imaginez une seule seconde qu’on dise “Toi, le Marocain, va plutôt voir ce qu’il se passe à Marrakech!” ou “Toi, l’Algérien, va voir ce qu’il se passe à Alger!”? En 2013, lorsque j’ai publié “Bruxelles, pas belle”, Fadila Laanan m’a conseillé de rentrer dans mon pays pour voir si l’herbe y était plus verte. En France, cela aurait causé un scandale. Pas en Belgique. Que l’on conteste le fond d’un article, soit, mais la nationalité de son auteur, c’est proprement intolérable», avait dénoncé le correspondant français.

Dimanche, la fête quoiqu'il arrive

Je n'irais pas jusque-là. Alors oui, on me lance parfois –souvent pour déconner– un «sale frouze» en pleine figure, on me traîte d'«espion» pour me taquiner, on me juge sans me connaître sur ma nationalité. Et en cas de défaite ce soir, je risque de me faire chambrer comme jamais.

Pourtant, si je soutiens à 100% les Bleus qui m'ont tant fait rêver en 1998, 2000, 2006 –pas comme ça, Zinédine...– ou en 2016, même avec le but d'Eder, que je le veuille ou non, je suis quelque part un peu «rouche».

Quand je rentre en France, c'est désormais moi que l'on appelle le Belge, à moi que l'on imite mal l'accent brusseleir, à moi que l'on balance tous les vieux clichés bien niais.

Je pense, sincèrement, que les Belges mériteraient de soulever la coupe dimanche prochain. Parce que le plat pays est une terre qui pue le foot, parce que les Diables ont une équipe de fou, parce que les fanas de ballon rond ont mangé leur pain noir pendant des années, parce que je veux voir la Grand-Place noire de monde comme elle le fut en 1986, parce que cette union sacrée autour de l'équipe embête les nationalistes séparatistes, parce que je n'oublie pas, surtout, l'état d'esprit magique de ce pays qui m'a tellement bien accueilli.

Ce mardi, évidemment, je serai vert si la France perd, mais je me dis aussi que je dois juste remercier le ciel pour avoir la chance de vivre un moment pareil. Que l'on voit seulement un grand match, et que le meilleur gagne.

Et puis dimanche prochain, que ce soit à Paris ou à Bruxelles, un maillot bleu ou rouge sur les épaules, pour moi, ce serait de doute façon la même: la feestje.

Jacques Besnard Journaliste

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