Société

«Le nouvel antisémitisme en France»: qui est vraiment dans le «déni de la réalité»?

Temps de lecture : 16 min

L’ouvrage collectif auquel ont collaboré Pascal Bruckner et Philippe Val est emblématique d'une approche complotiste à propos de l'aveuglement –notamment étatique– à l'antisémitisme musulman.

Hommage au grand-rabbin Joseph Sitruk à la grande synagogue de Paris, le 25 septembre 2016 | Thomas Samson / AFP
Hommage au grand-rabbin Joseph Sitruk à la grande synagogue de Paris, le 25 septembre 2016 | Thomas Samson / AFP

L’ambassadeur français en Hongrie, Éric Fournier, a été remplacé. Le président de la République a ordonné le 28 juin la fin de ses fonctions, soit la veille de l’article de Médiapart révélant qu’il avait rédigé dix jours plus tôt une note où il faisait l’apologie du régime de Viktor Orbán.

Le diplomate estimait que les critiques émises à l’encontre du régime relevaient du complot: la presse «française et anglo-saxonne» voudrait détourner l'attention du «véritable antisémitisme moderne», celui des «musulmans de France et d'Allemagne», et forgerait donc «le mythe du populisme».

En Hongrie, cette affaire prend de l’ampleur. Vue de France, elle montre comment une théorie du complot, qui se veut légitime car luttant contre l’antisémitisme, est devenue un élément structurant de la représentation du monde d’une partie de nos élites.

Le conspirationnisme n’a jamais été réservé aux jeunes ou aux tenants de sa version antisémite. L’antisémitisme a la capacité d’agréger des personnes de sensibilité de droite comme de gauche, jouant souvent en même temps de signaux envers les uns et les autres, comme le montrait l’analyse du photo-montage soralien relayé par le socialiste Gérard Filoche –la justice ayant relaxé Alain Soral en l’affaire.

C’est pourquoi l’entreprise qui voudrait faire de l’antisémitisme un produit exclusivement de gauche et musulman relève d’un conspirationnisme en progression.

Un symptôme plus qu’un livre

Il y a quelques semaines, la pétition-manifeste, initiée par Philippe Val et signée par 300 «personnalités», qui accompagnait la sortie de l’ouvrage collectif Le Nouvel antisémitisme en France enclenchait de nombreuses réactions sur la dangerosité de réduire l’antisémitisme aux populations d’origine arabo-musulmane –et le péril de réduire ces dernières au premier.

S’observait toutefois que certaines signatures célèbres, qui avaient pu signer avec le polémiste son Manifeste contre le nouveau totalitarisme de 2006 –ainsi de Caroline Fourest– n’étaient pas présentes cette fois, marquant leur éloignement avec un texte trop bancal et radical.

Cependant, si le buzz pour lancer l’ouvrage fut puissant, on s’est peu penché sur le livre lui-même, qui s’avère être un symptôme éclairant de la décomposition culturelle des élites françaises et une voie d’entrée intéressante sur le renouvellement des crispations ethno-culturelles. La question fondamentale de l’antisémitisme ne peut être abandonnée à des agendas altérophobes –et Slate a déjà publié 250 articles sur la question antisémite.

L’ouvrage a quelques caractéristiques remarquables. Tout d’abord, on comprend qu’il soit signé collectivement, tant il est certain qu’il a manqué un auteur pour coordonner le tout. Chaque chapitre individuel, à l’évidence vite écrit, répète des éléments des précédents. Mais cela a un avantage: on voit les obsessions, les évidences partagées, en somme les biais de confirmation qui permettent aux auteurs et autrices d’avoir une vision commune.

Il est affirmé que seule Marine Le Pen aurait eu le courage de dénoncer cet antisémitisme, les autres étant censés ne pas avoir voulu s’aliéner le vote musulman.

On perçoit aussi la gêne qu’ont à coup sûr ressenti une partie des signataires de la tribune quand elles et ils ont pu découvrir dans ce livre des passages où l'on explique que le président Hollande a préféré Leonarda à Sarah Halimi (p. 93-94, par Barbara Lefebvre) et où l'on affirme que le gouvernement français participe «au plan de conquête de la planète par la soumission de ses habitants à l’islam» (p. 125, par Boualem Sansal).

Parmi les affirmations martelées comme des vérités se trouve là aussi l’accusation contre des médias qui feraient tout pour cacher l’antisémitisme musulman. Il est affirmé par plusieurs auteurs et autrices que parmi les candidates et candidats à la présidence de la République, seule Marine Le Pen aurait eu le courage de dénoncer cet antisémitisme, les autres étant censés ne pas avoir voulu s’aliéner le vote musulman.

Personne ne paraît avoir envisagé que la candidate ait quant à elle voulu fédérer les votes islamophobes, d’une part parce que l’islamophobie n’existerait pas et d’autre part parce que seuls les candidate et candidats non issus de l'extrême droite suivraient des stratégies lors des élections.

Le mythe de l'omerta médiatique

Cette affirmation de l’existence d’une omerta médiatique, pas plus qu’aucune autre au fil des pages, ne repose sur une donnée: ce serait là une vérité d’évidence que l'on ne pourrait discuter et que l’on n’aurait pas à démontrer, selon la même méthode que celle de l’ex-ambassadeur en Hongrie.

Il est pourtant tout à fait simple de savoir si la presse française s’intéresse ou non à la question de l’antisémitisme, en interrogeant la base de données Europresse, qui numérise et stocke l’information. Voici un graphique sur le nombre d’articles pour l’item «antisémitisme» publiés ces vingt dernières années dans la presse française référencée.

Certes, on pourra arguer que parler d’un phénomène n’est pas forcément le traiter avec justesse. Mais l’idée qu’il existerait une omerta médiatique quant à l’antisémitisme apparaît rationnellement comme un mythe conspirationniste.

L’usage par plusieurs auteurs et autrices de ce qui se veut le courageux «padamalgame» montre que c’est l’esthétique de la force de conviction qui est censée faire raisonnement et non l’agencement rationnel des faits –voir le thread Twitter de Samuel Laurent, journaliste au Monde, sur le néologisme forgé en 2012.

Ce 6 juillet 2018, un article à la une du site du Monde nous apprenait que «des peines de huit à seize ans de prison ont été prononcées vendredi 6 juillet contre Houssame Hatri –en fuite–, Ladje Haidara et Abdou Salam Koita, poursuivis pour séquestration, extorsion, violences aggravées, association de malfaiteurs et viol pour l’un d’entre eux. [La justice] a également condamné leurs deux complices à des peines de cinq et six ans de prison. La cour d’assises du Val-de-Marne à Créteil a reconnu la circonstance aggravante d’antisémitisme». Où sont donc les complots de la justice et des médias quand les peines sont prononcées et affichées en une?

Le «déni» comme idéologie d'État

Pourtant, dans le chapitre de Pascal Bruckner, on lit que lorsqu’un musulman tue un juif, «on n’a pas le droit de dire que c’est de l’antisémitisme». Il existe actuellement 350.000 réponses à la requête «antisémitisme musulman» dans Google.

On y lit aussi que le cri «Allahou Akbar» proféré par les djihadistes serait «semblable au “Sieg Heil” des nazis», faisant d’une formule religieuse multiséculaire l’équivalent du «salut à la victoire» des exterminateurs. L’auteur renvoie aussi les antifas au fascisme: c’est là, tout de même, omettre tous les travaux historiques et sociologiques portant tant sur le fascisme que sur cette nébuleuse.

L’absence de données vise évidement à renforcer les présupposés. La vulgate sur «le nouvel antisémitisme» affirme que tous les faits de violence relèvent des Arabo-musulmans.

Les auteurs et autrices reprennent tous la même antienne: les onze mois séparant l’assassinat de Sarah Halimi et le moment où la justice a décidé de retenir le motif de l’antisémitisme sont vus comme preuves d’une culpabilité et d’une faute qui démontreraient que l’antisémitisme et le «déni» seraient une idéologie d’État. On pourrait les voir au contraire comme le signe d’une justice qui travaille et fonctionne dans un rythme qui n’est pas celui des polémiques. À dire vrai, la seconde hypothèse a le mérite de la cohérence intellectuelle.

L’absence de données vise évidement à renforcer les présupposés. La vulgate sur «le nouvel antisémitisme» affirme que tous les faits de violence relèvent des Arabo-musulmans, dans une vague lancée avec la seconde intifada en 2000 –année où les violences antisémites sont multipliées par six en France.

On a rappelé dans cet article que les statistiques produites grâce au travail des forces de police et de gendarmerie ne désignaient pas ce groupe ethno-culturel comme ayant le monopole de la violence antisémite, tandis que les enquêtes d’opinion montraient une polarisation de l’antisémitisme à l’extrême droite ainsi qu’un fort préjugé sur la puissance des juifs chez les Français issus de l’immigration en provenance du sud et de l’est de la Méditerranée.

Sur les réseaux sociaux, ces statistiques sont souvent accusées d’être truquées par celles et ceux qui se disent hors déni, face au réel. Sur le plan pratique, cette affirmation impliquerait qu’un réseau serait à l’œuvre dans les commissariats, les casernes de gendarmerie et les tribunaux pour organiser la non-classification de dépôts de plainte, avec la complicité des médias et malgré les alternances politiques. Il s’agit encore d'une théorie du complot ou, si l’on veut affiner, d'une crise épistémologique et d'un doute systématique pointés par le spécialiste de relations internationales Olivier Schmitt.

Faits estropiés

Dans l’ouvrage, les faits sont souvent estropiés. Ce livre censé traiter de l’antisémitisme contemporain parle des défilés où furent proférés des slogans antisémites en ne listant que les pro-Palestiniens et en évacuant la manifestation «Jour de colère».

Monette Vacquin y parle du «procès fait par l’État à Georges Bensoussan» pour incitation à la haine –en 2015, l'historien avait déformé dans l'émission «Répliques» sur France Culture des propos du sociologue Smaïn Laacher sur l'antisémitisme dans les familles arabes en France. La formule qui pointe le Béhémoth étatique quasi-totalitaire a l’avantage d’éviter de dire que la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme (Licra) s’était constituée partie civile. L’écrivain a été relaxé et la Licra ne s’est pas jointe à l’appel, qu’il gagna également, au contraire d’autres associations antiracistes.

Jacques Tarnero a quant à lui la subtilité de ne parler de cet appel que pour pouvoir fustiger ces «idiots utiles de l’antiracisme antijuif» que seraient les associations. On peut avoir des désaccords de fond avec certaines d'entre elles, mais estimer déraisonnable qu’elles soient qualifiées d’antijuives. Cette volonté de s’arranger avec le réel parcourt toutes les contributions.

L’auteur reprend aussi le buzz sur le documentaire sur l’antisémitisme déprogrammé par Arte l’an passé, en demandant: «Pourquoi ce déni du réel?». En fait, ce film était simplement une catastrophe télévisuelle et intellectuelle. Télérama avait contacté trois historiens: pas un n’y trouvait quelque chose à sauver –il s'agissait de Johann Chapoutot, de Samuel Ghiles-Meilhac et de l’auteur de ces lignes.

Confusions et amalgames

À défaut de démonstration, le livre use d’éléments mal reliés entre eux. Luc Ferry expose que l’antisémitisme est le fait de l’extrême gauche et des islamistes, mais son chapitre comporte diverses confusions –entre autres entre l’extrême gauche et l’ultra gauche, qui sont des courants distincts.

L’auteur pointe à raison l’antisémitisme de Louis Farrakhan, le président de l’organisation noire américaine Nation of Islam (NoI). Outre qu’il date sa fondation aux années 1970, alors qu'elle naît quarante ans plus tôt, il ne semble pas percevoir que son propos nuit à sa démonstration.

Aux États-Unis, le fait marquant –quoique marginal– n’a pas été «l’islamo-gauchisme»: ce fut les ententes entre racistes noirs et blancs au nom de leur volonté conjointe d’organiser la séparation raciale.

En France, les tentatives d’implantation de la NoI n’ont rien donné, hormis le militant panafricaniste Kémi Séba, qui dit en provenir. Cet ex-suprémaciste noir égypto-ésotériste se dirigea un temps non vers le gauchisme, mais vers les conceptions ethno-différencialistes de l’extrême droite radicale, avant de bifurquer sur le nationalisme africain –son dernier ouvrage est sorti avec un large éventail de préfaciers, dont l’ex-footballeur Nicolas Anelka.

En somme, oui, il existe des racistes anti-blancs (pour la NoI, les blancs sont des créatures de Satan, et les noirs de Dieu), mais non, cela n’a vraiment aucun rapport avec la dénonciation d’une omerta médiatique française sur l’islamo-gauchisme.

Oui, il existe bien une tendance à la nazification d’Israël dans les radicalités de gauche, aussi absurde historiquement que la dénonciation de «l’islamo-fascisme», mais non, elles n’ont pas le monopole de ce viatique pour l’antisémitisme.

Enfin, on ne comprend pas bien pourquoi la NoI américaine ferait preuve que l’antisémitisme serait une affaire musulmane et de gauche, alors que si l'on regarde à l’international, des mouvements comme le hongrois Jobbik ou le grec Aube dorée démontrent que l’antisémitisme se porte fort bien à l’extrême droite radicale –même si Jobbik a tenté un recentrage.

Une «lucidité» bien naïve

On l’aura compris: plus le livre nous parle de «déni du réel», plus il ne fait que construire un artefact. Pourtant, pour que tant de personnes aient accepté de signer son manifeste de lancement, c'est bien que son propos renvoie à une problématique qu'il faut saisir. Dans cette démarche compréhensive, on pourra rapprocher un article extérieur au chapitre de l'ouvrage que signe Daniel Sibony.

L'article est celui que l'écrivain Pierre Jourde a consacré aux critiques faite au manifeste. Le ton est nettement plus mesuré que celui du livre, mais on y retrouve les arguments classiques: «le déni est la règle», l'«aveuglement volontaire» régnerait parmi les intellectuelles et intellectuels complaisants avec l'islamisme et aveugles à l'antisémitisme musulman.

Mais l'auteur a des formules qui nous permettent de comprendre la production de son point de vue: «Lorsque j’étais étudiant, à la fin des années 1970, l’antisémitisme nous paraissait un truc de martiens. Qui pouvait être antisémite après 1945? Quelques vieux pétainistes rancis, et c’est tout. Par ailleurs, le racisme était réservé aux Dupont-Lajoie à moustaches que nous vomissions, et il ne fallait pas toucher à nos potes arabes ou maliens».

Autrement dit, l'auteur s'est imaginé une société apaisée, où le Mal serait résiduel aux «beaufs». Il l'a imaginée défaite de l'antisémitisme, alors qu'en 1977, à la question «Un Français d’origine juive est-il aussi français qu’un autre Français?», seules 65% des sondées et sondés répondent positivement. Dans un sondage de 1978, 5% des personnes interrogées se déclarent ouvertement antisémites, et 4% se définissent comme éprouvant de l’antipathie envers les juifs. La même année, 24 % des Françaises et Français questionnés reconnaissaient qu’ils seraient réticents à voter pour un candidat juif à l’élection présidentielle. En clair: l’étudiant qu’il était se trompait.

Beaucoup ont été comme lui, croyant l'Europe sortie de la violence, les Lumières triomphantes. Le monde restait pourtant chargé de crimes de masse, et du Cambodge au Rwanda, de la Yougoslavie à la Syrie, il n'a jamais cessé d'être ensanglanté.

C'est peut-être cette difficulté à comprendre que la violence et la haine font partie des normes historiques qui explique le zèle de celles et ceux qui le redécouvrent à se dire seuls à être enfin lucides.

Il y a une vingtaine d'années, un personnage de film joué par Woody Allen expliquait à son fils l'extermination des juifs d'Europe et lâchait que le problème était que les records étaient faits pour être battus. Penser que le monde en avait fini avec la violence antisémite était d'une naïveté sympathique, mais profonde.

Alors celles et ceux qui ainsi anesthésiés ont pris conscience, au gré des chocs du 11-Septembre ou du 13-Novembre, que la roue de l'histoire ne s'était pas arrêtée, semblent s'imaginer en mission d'éveiller les autres, leur crient qu'elles et ils sont «dans le déni». Ils s'étaient imaginés que nous vivions un temps ahistorique et, après leur choc, s'époumonent pour affirmer que ce sont elles et eux les lucides, sans envisager que les autres pensaient simplement comme le personnage de Woody Allen plutôt que comme Pierre Jourde.

Ce rapport biaisé à l'histoire, on le perçoit dans le chapitre de l'ouvrage rédigé par Daniel Sibony. Ce dernier insiste sur des passages de l'Ancien Testament opposant les Hébreux et leurs voisins arabes, pour montrer un rejet des Juifs par les Arabes avant même l'islam, qui fut ensuite magnifié par le Coran. Il s'esbaudit de cette animosité pré-coranique.

Plutôt que de voir là une opposition inexplicable depuis la nuit des temps, ne serait-il pas raisonnable de ne pas s'étonner qu'au long des siècles, on se fit la guerre avant tout entre voisins? La France a bien bataillé avec l'Angleterre, l'Espagne, l'Allemagne ou l'Italie. Non pas que nous soyons europhobes, mais ces pays étaient nos voisins.

Que les Arabes et les Hébreux se soient entretués des siècles avant l'islam est un comportement tout à fait «normal» au regard de l'histoire des sociétés. C'est peut-être cette difficulté à comprendre que la violence et la haine font partie des normes historiques, ce qui est en soi une erreur de perspective plutôt sympathique, qui explique le zèle de celles et ceux qui le redécouvrent à se dire seuls à être enfin lucides.

Redistribution des cartes des altérophobies

Cette approche compréhensive ne se suffit toutefois pas. Quelques derniers soucis demeurent. L’un des textes collectifs de réponse au manifeste a débouché sur la constitution d’un groupe «Combattre l’antisémitisme, défendre nos valeurs», continuant à le déconstruire.

Sur le site de SOS Racisme, le collectif a réagi à une captation vidéo d’une conférence-débat effectuée par plusieurs contributeurs et contributrices de l’ouvrage. Sont pointées du doigt la défense de Viktor Orbán, la référence à Charles Maurras et les attaques contre les «juifs d’en haut» proférées par deux des conférencières.

La vidéo provient d’une chaîne YouTube d’extrême droite spécialisée dans la dénonciation de l’antisémitisme musulman, qui avait jusque là surtout diffusé des vidéos de deux personnalités méconnues du grand public mais réputées dans les milieux radicaux d’extrême droite: Guillaume Faye et Yann-Ber Tillenon.

Ceux-ci n’ont pas un passé très actif dans la lutte contre l’antisémitisme. Ils furent des animateurs du courant ethniciste de la Nouvelle Droite et travaillèrent à l’intégration de ses vues dans le mouvement breton. On les retrouve autour d’une revue ultra-radicale –de qualité, malgré ses clins d’œil aux divers nationalismes radicaux allemands– plaçant le «sionisme» comme ennemi principal, car censé être le moteur du métissage racial mondialiste.

Ils portèrent le vœu d’une internationale des ethno-régionalistes qui les mena vers l’apologie de l’unification du Monde blanc –non sans intéresser aujourd'hui l'alt right américaine. Faye et Tillenon se séparèrent du Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne (Grece) au printemps 1987.

Guillaume Faye devient l’apôtre de la guerre raciale et de la reconquête de l’Europe contre les Arabo-musulmans –avec une violence tant condamnée par les tribunaux que par Alain de Benoist ou le site d’Alain Soral.

Après la participation des deux hommes en 2006 à la Conférence internationale sur «l'avenir du monde blanc» organisée à Moscou, la rupture se fait avec les milieux nazifiants.

L’année suivante, Guillaume Faye propose en effet un revirement stratégique profond au nom de la désignation de l’ennemi principal: l’extrême droite radicale internationale devrait sceller une alliance avec les juifs contre les arabo-musulmans. Voilà qui explique comment on le retrouve aujourd’hui sur des médias d’extrême droite pro-israéliens.

On a vu passer sur les réseaux sociaux que la chaîne YouTube étant pro-israélienne, elle était donc anti-antisémite. Cela suffit-il à faire de Faye et Tillenon des alliés de celles et ceux qui se disent «antiracistes»?

Les auteurs et autrices de l’ouvrage ne sont certes pas redevables de ce champ politique, et il n’y a pas de capillarité présente entre elles et eux et ces adeptes de la «révolution indo-européenne». Mais le soin que l’on met à récuser tout amalgame n’est pas un «déni du réel», car l’anecdote de cette vidéo souligne comment les cartes des altérophobies se sont redistribuées.

Pour le retour de la raison

On dit souvent que l’antiracisme est en crise, divisé en deux camps radicalisés, entre celui soutenant des initiatives telles que les cortèges «racisés» et celui ayant versé dans l’occidentalisme.

Faut-il en être si certain? De la marche républicaine du 11 janvier 2015 aux seconds tours électoraux où l’extrême droite est présente, on continue à voir des consensus antiracistes se faire spontanément dans la société française, mobilisant des citoyennes et citoyens de bien des nuances politiques.

On ne combat pas l’antisémitisme par l’islamophobie, comme on ne combat pas l’islamophobie par l’antisémitisme.

Ce qui est bien en crise, c’est l’antiracisme militant –comme toutes les militances. Les personnes qui s’injurient en se traitant d’islamophobes ou d’indigénistes ne représentent pas tant une rupture entre elles que la même ethnicisation des questions sociales, toutes perçues à travers le prisme ethno-culturel. Leur visibilité est renforcée par une machinerie médiatique qui a besoin de «pour» et de «contre» afin d’alimenter plateaux et colonnes.

La question n’est pas de choisir son camp entre les excès des uns et ceux des autres. On ne combat pas l’antisémitisme par l’islamophobie, comme on ne combat pas l’islamophobie par l’antisémitisme.

La problématique centrale est de ramener la raison dans des débats publics incendiaires, afin que les personnes qui s’y ébrouent soient saisies par le calme et la capacité de résilience dont une majeure partie du peuple français fait montre. Ce serait une société si coutumière de l’apaisement que 300 personnalités honorables n’y accepteraient pas de signer le texte promotionnel d’un ouvrage sans réclamer de lire ce livre antérieurement.

Nicolas Lebourg Chercheur en sciences humaines et sociales

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