Société / Culture

De l'art d'entamer la conversation avec une personne inconnue

Temps de lecture : 5 min

Objectif: éviter le tant redouté «Vous faites quoi, dans la vie?».

Une discussion mal engagée | 
Trung Thanh via Unsplash License by
Une discussion mal engagée | Trung Thanh via Unsplash License by

Lorsque l'on rencontre une personne pour la première fois et que la conversation patine, quels sujets ou questions permettent de la faire décoller?

On a parfois bien du mal à trouver quelque chose d’intéressant à dire au-delà des banalités d’usage.

Boisson et météo

La prochaine fois que vous vous trouverez dans cette situation gênante, essayez cette technique éprouvée: «Je vais me resservir; vous voulez boire quelque chose?». Ça ne rate jamais.

Le chemin du bar –ou du frigo– vous permettra sans doute d’embrayer sur des bavardages plus fertiles, et vous pourrez vous contenter de donner sa boisson à votre interlocuteur ou interlocutrice sans reprendre la conversation: l’art d’éconduire une personne tout en s’attirant ses bonnes grâces.

Et si vous faites chou blanc –si, autrement dit, vous ne parvenez pas à trouver d'autres partenaires de conversation, vous pourrez alors occuper votre appareil buccal à quelque chose de nettement plus intéressant qu’une timide discussion sur la pluie et le beau temps.

Attention: loin de moi l’idée de condamner en bloc les bredouillis météorologiques. L’un des bons côtés de la météo demeure le fait qu’elle est parfois mauvaise: la détestation partagée et le dégoût mutuel constituent d’excellentes bases relationnelles –les démagogues vous le diront.

Autre bonne raison de briser la glace en parlant du verglas: cela vous permettra de prendre la température du tempérament de la personne en face de vous, de jauger sa personnalité sans prendre le risque d’aborder un sujet polémique.

Distinctions sociales

Les premières étapes d’une conversation servent –consciemment ou non– à évaluer le rang de l’interlocuteur ou de l'interlocutrice et à affirmer le vôtre. La nature humaine est ainsi faite, et vous en conviendrez pour peu que vous ayez étudié les bases de l’anthropologie à la fac –en suivant un cours magistral, en étudiant les convives d’une fête de chambre étudiante, ou encore en profitant de l’un de ces petits boulots qui permettent d’espionner les manigances du corps enseignant dans la salle des profs.

Lorsque nous engageons la conversation avec une personne inconnue, notre premier instinct est d’optimiser le potentiel de la rencontre: amours enchanteresses, avancement professionnel, ascension sociale… Les peurs et les désirs transparaissent clairement dans notre grammaire, notre diction, notre vocabulaire et notre élocution, comme l’explique Paul Fussell dans Class: A Guide Through the American Status System (1983).

Dans cet ouvrage, Fussell balaie les espoirs naïfs d’Alexis de Tocqueville, qui pensait que l’organisation politique américaine «permettrait d’effacer une grande partie des distinctions sociales reposant sur le langage et le style verbal».

Fussell explique que «c’est justement parce que ce pays est une démocratie que les distinctions de classe se sont développées avec plus de rigueur qu’ailleurs; loin de se fondre en une seule et grande masse centrale exempte de toute distinction sociale, le langage s’est doté de marqueurs de classe encore plus flagrants qu’escompté. Aucune confusion ne règne, dans le langage comme dans la société; les gens ordinaires en sont parfaitement conscients. Lorsqu’ils sont interrogés par des sociologues, ils indiquent qu’ils se basent avant tout sur l’expression orale pour évaluer la classe sociale d’une personne inconnue».

Si je prends ce chemin de traverse socio-historique, c’est pour imiter les tours et détours d’un orateur captivant en pleine tangente provocatrice, mais également pour vous dire que plus vite vous prendrez conscience de cet aspect des conversations légères, plus vite vous l’accepterez, pour vous rappeler que certains sujets de conversations parviennent rarement à aboutir lorsqu’ils impliquent deux classes sociales différentes, et pour souligner qu’il peut être amusant, lorsqu’on côtoie les membres de la petite bourgeoisie, de rester à l’affût des euphémismes, des références étrangères et autres tentatives d’ennoblissement –signes distinctifs de ce que Fussell appelle «la quête de grandeur et de raffinement de la classe moyenne».

Péché originel

Traçons désormais la réciproque de notre tangente. Comme j’aime à le dire, ou plutôt comme le dit l’Encyclopédie moderne, la conversation «n’est point une course vers un but, une attaque régulière sur un point; c’est une promenade au hasard dans un champ spacieux».

Il faut savoir que «Qu’est-ce que vous faites, dans la vie?» n’est pas une bonne entrée en matière. Nous posons tous cette question, et elle n’est plus considérée comme grossière ou vulgaire, mais elle est un peu rasoir et a tendance à ternir l’ambiance.

En Amérique, cette question [«What do you do?»] est une sorte de péché originel. La monotonie intrinsèque à ce sujet est l’un des fils rouges de Conversation: A History of Declining Art de Stephen Miller.

Au milieu de son ouvrage, Miller étudie une remarque de Charles Dickens, selon laquelle les États-Unis seraient «un endroit où les plaisirs de la conversation sont rares, principalement parce que “l’amour du commerce” fait que les Américains s’intéressent avant tout à eux-mêmes». Il cite également Gustave de Beaumont, le compagnon de voyage de Tocqueville: «En Amérique, les hommes ne s’intéressent qu’à une chose: leurs affaires».

Vers la fin de son livre, il souligne qu’en matière de conversation, les conseils américains découlent souvent des recommandations carriéristes de Comment se faire des amis de Dale Carnegie: «Pour Carnegie, la conversation est un outil central. Le titre de l’ouvrage est trompeur. Son sujet n’est pas l’amitié».

Si vous voulez vous faire des amies et amis, ou du moins réunir assez d’informations pour affiner votre appréciation de la comédie humaine, optez de préférence pour une question de type «Qu’est-ce qui vous plaît, dans la vie?» –quelque chose d’aimable, d’ouvert et de joyeux.

Saviez-vous qu’il suffit de penser aux lendemains qui chantent pour s’éclaircir les idées? Le fait de demander à la personne en face de vous ce qu’elle a prévu pour l’automne prochain l’invite à parler de ses passions, de ses projets de voyage, de ses espoirs et de ses rêves. Mieux, cette question lui laisse le choix: elle peut vous offrir une réponse lourde de sens comme délicieusement futile. Vous la regardez, elle, et elle contemple l’avenir.

Capacité d'écoute

Puis l’improvisation collective se poursuit; il vous incombe alors de transformer l’essai avec de bonnes questions. Vous vous ferez un plaisir de révéler un pan de votre personnalité –l’angle de votre curiosité, l’inclinaison de votre esprit– pour amener votre interlocuteur ou interlocutrice à se lancer dans un auto-portrait.

Souvenez-vous: chez nombre d’individus barbants se cache une personne intéressante qui attend –bien trop patiemment– d’être révélée au grand jour. Pour explorer cette facette cachée, il vous faudra parfois sonder votre partenaire de conversation (dans les limites du tact), voire l’examiner –à la manière des journalistes, des psys ou des adeptes de la randonnée, qui de leur bâton poussent une boule de poils pour voir si elle vit encore.

Mais il faudra, pour ce faire, développer grandement votre capacité d’écoute, tendre l’oreille de manière active et attirante.

Cultiver le «silence éloquent», ce talent rare décrit en 1842 par un certain Orlando Sabertash, auteur de l’un des innombrables guides intitulés L’Art de la conversation: «L’homme capable d’écouter les laïus les plus tristes avec calme et attention –qui régale son interlocuteur en lui donnant le sentiment que ses mots ont du poids: cet homme, qui se contente d’afficher un sourire d’approbation, de placer une question au bon moment, ou d’exprimer un doute (qu’il est certain de pouvoir dissiper aisément)– est un génie authentique, un non-pareil en vérité; l’entité la plus rare de la société moderne».

Troy Patterson

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