Égalités

«Je n'ai pas l'impression de faire du SM, juste de pousser toujours plus loin l'amour»

Temps de lecture : 10 min

Mara est une soumise. Ce qui ne l'empêche pas d'être une femme libre, bien au contraire.

«Parler avec Mara, c’est déjà mettre un pied dans un univers où tout est possible.»  | Rossella Giannone via Flickr CC License by

Quatrième épisode d'une série d'articles intitulée Derrière la porte close, dans laquelle Lucile Bellan a interrogé des personnes sur leur rapport singulier au sexe, à l'amour, à la baise, aux autres, à elles-mêmes...

Je suis ce genre de personne à qui, dans les soirées, on finit invariablement par raconter sa vie sentimentale et sexuelle. Je ne m’offusque de rien, je ne juge personne, et finalement, je suis toujours ravie d’avoir pu soulager celle ou celui qui avait tant à raconter à une inconnue. Pourquoi ne serait-ce pas une bonne façon d’aborder quelqu'un?

C'est dans cet esprit que j’ai décidé de rencontrer Mara et de ne parler avec elle que de sa vie sentimentale et sexuelle. D’échanger, de partager comme si on se connaissait depuis toujours, ou finalement pas du tout, en totale liberté, sans jugement, sans rien à perdre.

Mara, c’est un ami commun qui m’en a parlé. «Je vois cette soumise.» Soumise. Tout de suite, des images de petite chose fragile. Des images qui écorchent mon féminisme. Des images violentes de gagball et de marques d’humiliation. Des cages, des croix de saint André, du cuir et du latex. Bref, tout et rien.

Mon ami m'a envoyé quelques snaps d’une de leurs rencontres. Écrire sur elle est devenu une évidence. Pas de cuir dans les furtives images que j’avais vues. Pas d’humiliation, mais un subtil rapport de force. Un don de soi qui transfigurait sa beauté et une épure loin des images d’Épinal.

Nous avons commencé à nous écrire. Je lui ai proposé de la rencontrer, et parlé de mon projet d’article. Mara est soumise, mais c’est surtout une femme lettrée, brillante, curieuse. Elle a commencé par m’envoyer des livres.

Rencontre troublante

Pour rencontrer Mara, je loue un appartement. Je choisis un beau deux-pièces au cœur de la Butte-aux-Cailles, avec du parquet au sol et des livres partout. Après cet entretien, j'ai un autre rendez-vous.

J'ai décidé que cet impondérable de mon emploi du temps deviendrait une force pour cette rencontre: quand Mara passe le pas de la porte, je suis un peu échevelée, la chemise blanche mal boutonnée. Un bœuf bourguignon mijote, et je viens d'ouvrir une bouteille de vin.

Elle, elle a passé une nuit blanche. Elle est assise sur le canapé, moi dans un fauteuil en face. J'ai choisi cette distance pour éviter à mon corps d'envoyer les signaux prouvant que l'abandon que j'avais pu voir sur les vidéos m'avait troublée.

Mara me raconte cette soirée folle, déguisée et libertine, où elle a assisté à une performance d'une femme qui a lu King Kong Théorie tout en se faisant lécher sous la table –ce qui l'a laissée assez perplexe. Elle est un peu jetlaguée.

Très vite, nous discutons comme si nous nous connaissions depuis toujours. C'est la rencontre de deux femmes à un croisement du plaisir: l'une le savoure encore, quand l'autre l'attend.

«En fait, la toute première image que j'ai de ma sexualité, ou qui s'en rapproche, remonte à mes 16 ans. J'ai eu mes premiers copains très jeune, et j'ai fait l'amour pour la première fois quand j'avais 14 ans. Le garçon qui m'a déflorée avait quatre ans de plus que moi et il était très gentil, trop gentil –du moins à mes yeux de petite conne de 14 ans. Il ne me faisait pas rêver. Après, je n'ai jamais eu une conception très romantique de la première fois: pour moi, c'était plutôt une étape à franchir pour être capable d'avoir du sexe encore meilleur ensuite. J'ai largué le dit-garçon assez froidement et même avec un peu de mépris.»

«Je lui ai lancé: “Ben tu n'as qu'à te venger”. Il m'a regardée et simplement répondu: “C'est vraiment ça que tu veux?”, ce à quoi j'ai acquiescé.»

Mara

«Je l'ai ensuite revu deux ans plus tard, un soir où il était de passage à Toulouse: il a dormi chez moi, j'avais donc 16 ans et ma mère était absente pour la nuit. Nous avons dîné ensemble et nous nous sommes retrouvés dans ma chambre, allongés sur mon lit. À force de le provoquer en disant que je fantasmais à l'idée de griffures, de morsures, d'être brusquée, il est arrivé un moment où, par défi et parce que nous évoquions notre rupture, je lui ai lancé: “Ben tu n'as qu'à te venger”. Il m'a regardée et simplement répondu: “C'est vraiment ça que tu veux?”, ce à quoi j'ai acquiescé. Il m'a saisie, retournée face contre le matelas, me maintenant les mains dans le dos d'une seule pression du poignet, et il s'est couché sur moi, sa langue dans mon oreille. Et là j'ai vu quelqu'un d'autre, qui ne se retenait pas et qui me parlait très crûment. Je ne sais plus quels étaient ses mots exacts; la seule phrase dont je me souvienne, parce qu'elle a marqué mon esprit alors que nous étions en train de faire l'amour, c'est son “ta petite chatte est tellement serrée”. Il n'a pas été brutal, mais il avait enfin cette forme d'autorité qui me plaît tellement. Et surtout, c'est là que j'ai eu mon premier orgasme vaginal.»

Camille, l'alter ego

À la fin de l’année 2007, Mara rencontre Camille. Pendant des mois, ces deux-là se croisent. Lui n’est pas libre. Et puis finalement, il le devient. Mara et Camille commencent à beaucoup échanger.

«Avant même de consommer notre sexualité, on a posé toutes les bases de qui nous étions, sans fard, sans rien cacher de nos valeurs, de nos attentes, de ce qu'on voulait et qu'on ne voulait pas –notamment sur le fait que nous n'étions ni des exclusifs, ni des monogames. Il y a plein de choses que l'on s'est balancé chacun d'un côté de l'écran en se disant: “Ça passe ou ça casse”. Et c'est passé à chaque fois. À cette époque, Camille n'avait pas quitté que sa copine: il avait aussi lâché son boulot et voulait partir de Paris sans aucune idée de sa future destination. C'est une période où il a envoyé valser une vie en trompe-l'œil pour assumer qui il est vraiment. Je suis allée le voir pour savoir si l'on s'enflammait derrière un écran ou s'il y avait quelque chose de réel. Neuf ans plus tard, on est toujours ensemble et il m'a rejoint à Toulouse.»

«Nous avons toujours été incapables de faire dans la douceur, dans le mignon. C'est toujours d'une intensité brutale, violente.»

Mara

Aujourd’hui, Camille et Mara sont mari et femme. Attachés au BDSM l’un et l’autre, ils ne pratiquent pas ensemble, même si leurs rapports sont rarement autre chose que «rough».

«Entre nous, on ne joue pas. Cela tient sans doute au fait que nous avons toujours été incapables de faire dans la douceur, dans le mignon. C'est toujours d'une intensité brutale, violente, non dans les mots ou les actes, mais dans l'urgence et la simplicité, dans une vérité crue et inexorable. Avec ses petites amies, il aime pratiquer un SM dur, parfois même très dur, fait de silences, d'économies de mots, de la recherche de l'extrême où l'on fore des puits dans l'inconscient. Moi, j'aime pratiquer un SM où on me parle, on me porte, où je me noie d'endorphines, où je cherche à lâcher prise avec certains de mes petits amis. Il nous arrive encore parfois d'en faire, mais toujours avec un ou une troisième. Cela redevient du jeu dont nous tenons les rênes. J'ai toujours aimé les hommes dominants, les “mâles alpha”. Mon mari cumule ces deux caractéristiques. Il n'a pas besoin d'en faire la démonstration: il entre dans une pièce et tous le savent.»

«Mon petit ami actuel est également un mâle alpha. Ils sont ceux avec qui je ne triche pas, même quand ils me malmènent, me soulèvent comme si je ne pesais rien et qu'ils me pilonnent en me clouant au matelas, quand je me retrouve le visage maintenu devant le miroir et que je vois mon regard partir à la renverse en les voyant me dominer de toute leur autorité et leur charisme, quand c'est moi qui les baise, à la fois ouverte et resserrée sur eux. Quand mon petit ami m'encule en missionnaire avec une patience infinie et qu'il me traite de putain juste avant de passer sa main avec une douceur à fendre le cœur dans mes cheveux pour aller me soutenir la nuque, quand mon mari me baise si fort que je crains de lui pisser dessus et qu'il m'ordonne une fois que j'ai joui de le faire pour de vrai en me déportant dans la salle de bains jusqu'à ce que je l'inonde en couinant de honte, de soulagement et de plaisir mêlé, je n'ai pas l'impression de faire du SM. Juste de pousser toujours plus loin l'amour que je leur porte, de recueillir l'amour qu'ils me donnent et qui transpire, là, si ardemment –des émanations de passion tranquille, qui emportent tout le reste.»

Amoureuse avant tout

Quand nous nous rencontrons, Mara vit également une histoire qui dure depuis six ans avec un couple –un homme et une femme. Depuis, malgré la force de ses liens avec eux, ceux-ci se sont brisés. Et une autre histoire a commencé, où le BDSM a encore une place.

Mara est une femme aux multiples visages, qui se nourrit et s’épanouit dans les amours multiples et les échanges intenses. Elle se pose aussi de nombreuses questions sur ce qu’elle est, sur ses désirs et ses besoins: «Le SM est-il incompatible avec l'amour dans ma vie? Je ne sais pas vraiment. Mais quand j'aime, il cesse d'être un jeu. Il se dilue, prend une autre forme, s'intègre sous d'autres aspects, moins spectaculaires, plus intimes. Peut-être n'est-il qu'une passerelle vers l’amour».

Mara est curieuse de tout: du sexe, des mots du sexe, des fétichismes. Elle a le goût des fluides corporels. Mais elle s’intéresse aussi au latex et au shibari. Et puis, comme certaines soumises, elle est également «switch» –ce qui signifie qu’elle peut être à la fois soumise ou dominante, selon les contextes et selon sa ou son partenaire. Elle me raconte une rencontre.

«Malgré son jeune âge, il était très dominant, et dans le même temps, il s'abandonnait à la soumission avec un naturel désarmant. C'est jusqu'à présent le seul garçon avec qui, en l'espace de quelques heures, les rôles pouvaient switcher à ce point. C'est la première fois de ma vie que j'ai été face à quelqu’un qui m'a hurlé “je t'aime” alors que j'étais en train de le baiser avec un gode qui lui vrillait le cul –pas de gode-ceinture, non, un gode que je tenais à la main, lui allongé sur le dos et moi accroupie entre ses jambes. Il est le seul avec qui j'avais cette facilité à dominer: il avait un tel abandon, un tel plaisir que j'ai joué avec des ceintures, des liens, des mots crus où je le traitais de “petit enculé” avec une joie sans bornes. C'est la première fois que j'ai vraiment expérimenté le pouvoir de la domination, du danger de la perte de contrôle.»

Mara et le jeune homme ne se fréquenteront que pendant quatre mois, avant que celui-ci ne cesse de la voir. Ces gens qui passent, qui apportent émotions et sentiments et disparaissent aussi sec, elle confesse que «c'est une déchirure presque à chaque fois».

«On ne va pas se mentir: quand on tombe amoureuse ou amoureux d'autres personnes, la part du désir sexuel est quand même un socle d'une importance capitale.»

Mara

Je lui demande comment elle définit sa vie, avec son mari. «Nous nous définissons comme un couple libertaire et non libertin. Un temps, on a pensé que l'on pouvait s'apparenter à un couple polyamoureux, mais pour en avoir un peu croisés lors de rencontres dédiées, on s'est rendu que même là, ça ne correspondait pas. Ces gens sont beaucoup dans l'intellectualisation; ça frôle même la branlette, par moments. En gros, beaucoup de théorie, mais peu de pratique.»

«Les polyamoureuses et polyamoureux ont si peur d'être confondus avec des libertins ou des échangistes que l'aspect charnel finit souvent par être occulté de leurs conversations. Mais on ne va pas se mentir: quand on tombe amoureuse ou amoureux d'autres personnes, la part du désir sexuel est quand même un socle d'une importance capitale. Il y a donc notre vie de couple et les gens que nous voyons à côté, que j'appelle les petites amies et les petits amis. Elles et ils sont plus que des amantes et amants: ce sont des gens avec qui il y a souvent un rapport amoureux tout particulier.»

C’est ce que je garde comme image de Mara: celui d’une amoureuse. Dans l’abandon total de son corps, prête à faire exploser ses tabous par amour. Quand je l’ai abordée, toute féministe que je suis, je me suis focalisée sur un point qui me gênait et qui concernait la position d’infériorité. Jamais, pourtant, elle ne s’est montrée inférieure à ses dominants –ni dans son attitude, ni dans ses récits. J’ai même fini par me convaincre qu’il fallait un courage sans borne pour lâcher prise à ce point, s’offrir de cette manière à l’autre.

Des «munchs» et de la curiosité

Quelques mois plus tard, Mara m’a invitée à découvrir son univers et sa ville. Elle m’a présenté ses amies et amis du milieu BDSM local. J'ai découvert que l'on pouvait grignoter des ailes de poulet aigre-douce à l'apéro tout en alternant discussions sur le consentement et blagues sur les blessures absurdes liées aux pratiques BDSM.

J’ai été surprise de comprendre en quoi cette sexualité était également un mode de vie pour celles et ceux qui, comme Mara, le pratiquent pleinement. Le BDSM implique le respect total du consentement de l’autre en toute circonstance, un certain sens du contrôle ou de l’abandon, une libération de la parole et une explosion des tabous.

Toute cette bande aime à se retrouver dans des «munchs», des sortes d’apéritifs où l’on échange sur le BDSM, ce qui permet de partager ses découvertes ou ses questionnements. Le ton est léger, mais également respectueux. Et Mara m’a raconté avec malice que parfois, les soirées se terminent d’un côté en karaoké, de l’autre en démonstration de shibari.

Mon côté curieux prend le dessus, je pose une tonne de questions trop personnelles aux participantes et participants. Et tout le monde me répond avec naturel, parfois après avoir échangé quelques éclats de rire face à ma voracité presque enfantine.

Mara est soumise, mais ça ne la définit pas totalement. Elle est capable de pratiques sexuelles incluant des accessoires aussi absurdes et terrorisants que des baguettes chinoises (oui, celles pour manger des nouilles), des élastiques, des godes et des bâillons. Elle est surtout d’une générosité sans faille. Parler avec elle, c’est déjà mettre un pied dans un univers où tout est possible. Pas seulement sexuellement, mais aussi sentimentalement et intellectuellement.

Depuis cette rencontre, dans l’appartement de la Butte-aux-Cailles, je n’ai jamais cessé d’échanger avec elle. Il y a eu des milliers de mots entre nous. Des récits impudiques comme des réflexions philosophiques. Et il m’a bien fallu des mois pour arriver à cette conclusion: Mara est une soumise. Mais aussi et surtout, contrairement à ce que je pensais, c'est une femme libre.

Lucile Bellan Journaliste

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