Culture

«Mary à tout prix», le bal des prédateurs

Temps de lecture : 7 min

Le grand éclat de rire de l'année 1998 reste à ce jour le film le plus populaire des frères Farrelly. Et une excellente illustration de tout ce que la masculinité peut produire de toxique.

Cameron Diaz dans «Mary à tout prix» de Peter et Bobby Farrelly (1998) | Capture d'écran via YouTube
Cameron Diaz dans «Mary à tout prix» de Peter et Bobby Farrelly (1998) | Capture d'écran via YouTube

Ça commence par une chanson de Jonathan Richman. Assis dans un arbre, le chanteur joue les troubadours pour introduire l'histoire de Ted (Ben Stiller), homme timide et gauche ne s'étant jamais remis d'être passé à côté de ce qui aurait pu –dû?– être sa grande histoire d'amour.

En version française, la chanson de Richman se termine sur ces mots: «Il veut Mary à tout prix».

En flashback, le film explique ensuite la rencontre de l'ingrat Ted et de la gracieuse Mary (Cameron Diaz). Sans réellement défendre la thèse, mais sans la démonter non plus, Mary à tout prix alimente en quelques instants le mythe de la friendzone.

Parce qu'il est valeureusement monté au créneau pour défendre Warren, jeune déficient mental et frère de Mary, la jeune fille l'invite à se rendre avec elle au bal de fin d'année –elle le trouve gentil, voyez-vous. Plus d'un jeune homme mal informé –restons polis– vous dira que voilà, ça c'est une vraie femme, le genre qui ne fait pas sa pimbêche quand un mec est sympa avec elle.

Ensuite, les choses tournent mal, notamment parce que l'entrejambe de Ted finit par se coincer dans sa braguette, ce qui l'amène à être évacué de chez Mary sur une civière, en pleine hémorragie. Mais c'est une autre histoire.

Les frères Farrelly ont planté le décor: parce qu'elle est belle, parce qu'elle est douce, parce qu'elle parvient visiblement à capter la beauté intérieure des gens, Mary est la femme que l'on veut. À tout prix. Quitte à transgresser plus d'une règle.

Pas d'autre prétention que de faire rire

Parenthèse. Je ne crois pas que l'on puisse réellement analyser les intentions des frères Farrelly dans leurs films. On peut évoquer le génie comique de certaines situations –ou le contester, si on le souhaite. On peut aussi souligner le paradoxe entre leur côté fleur bleue et leur attirance parfois morbide pour les crétins et les fêlés. On peut aussi examiner la mécanique comique de leurs films. Les frères Farrelly font de la comédie pure, sans fond ou presque, et c'est potentiellement très bien comme ça.

Mary à tout prix n'est pas volontairement un film sur la friendzone ou la masculinité dans ce qu'elle a de plus minable. C'en est en revanche une illustration assez édifiante, ce qui est très différent.

Ça n'est pas insulter les frères Farrelly que de dire cela, puisqu'ils ont régulièrement excellé dans cette façon très premier degré de faire de la comédie, sans «autre prétention que celle de nous faire rire», pour reprendre une phrase chère à Pierre Desproges. Fin de la parenthèse.

Tas de planches pourries

La suite du film, qui se déroule de nos jours (c'est-à-dire en 1998, parce qu'on a vieilli), pourrait servir d'illustration à une campagne sur le harcèlement, le consentement et le respect.

Son principe est simple: tous les personnages masculins du film sont des planches pourries. À deux exceptions près: le frère de la jeune femme, mais aussi l'homme parfait, qui n'apparaîtra que le temps d'une scène et dont la présence servira avant tout à faire rebondir l'intrigue une ultime fois.

Tous pourris, donc. À différents degrés, peut-être, mais tous pourris quand même. Prenons Ted. C'est a priori l'archétype du nice guy, qui ne doit qu'à une série de déboires le fait de ne pas avoir pu conquérir et garder Mary. Vingt ans après le bal de fin d'année, Ted est encore célibataire. Il y a bien eu des tentatives, comme l'explique l'une des chansons de Jonathan Richman, mais rien qui puisse lui permettre d'oublier la femme parfaite. Mais Mary a quitté Rhode Island depuis bien longtemps, et Ted ne sait pas où elle vit ni ce qu'elle est devenue. Poussé par son meilleur ami Dom, Ted engage alors une sorte de détective privé, Pat Healy.

Healy (fabuleux Matt Dillon) ne tarde pas à tomber amoureux de Mary, et décide de continuer à la surveiller pour son plaisir personnel. Ensuite, il s'invente un personnage d'architecte philanthrope pour coller aux aspirations de celle qu'il convoite, puis écarte Ted de son chemin en lui racontant que Mary est devenue obèse, handicapée, mère d'une tripotée d'enfants nés de pères différents et inconnus. Ted est chiffonné, mais néanmoins désireux de renouer avec celle qu'il porte toujours dans son cœur.

Entre-temps, Healy est parvenu à approcher et séduire Mary, qui lui présente l'architecte Tucker, un ancien patient –elle est chirurgienne orthopédiste– devenu un ami proche. On apprendra bien plus tard que, contrairement à ce qu'il affirme, Tucker n'est pas plus architecte que Healy, qu'il est en réalité livreur de pizzas et qu'il s'était volontairement endommagé la colonne vertébrale afin d'être soigné par Mary, dont il était tombé amoureux –comme tout le monde.

La femme bingo

Oui, comme tout le monde. À ce stade, il semble clair que n'importe quel homme hétérosexuel qui s'approche de Mary en tombe immanquablement et immédiatement amoureux. Il faut dire qu'elle est réellement la fille parfaite, celle qui coche absolument toutes les cases du bingo de ceux qui voient les femmes comme des grilles de bingo.

Elle est jolie, mince, spirituelle, généreuse, brillante, drôle, et cherche à partager sa vie avec un homme qui soit avant tout gentil, sympa, prêt à aller se taper des hot-dogs et des bières dans des stades de baseball avec elle et son frère Warren.

Mary, c'est le cliché de la fille idéale qui, en fait, n'existe pas. Elle fait rêver les mecs parce qu'elle peut manger n'importe quoi sans prendre un gramme, parce qu'elle aime les loisirs généralement assignés aux garçons, parce qu'ils peuvent imaginer sans mal que ce sera une affaire au lit et une mère exemplaire. Alors ils craquent, purement et simplement.

On peut cependant douter que ce soit réellement de l'amour. Si les types qui rôdent autour de Mary veulent à tout prix finir avec elle, c'est d'abord parce qu'elle a toutes les options. Oui, voilà, comme une voiture.

Out of their league

En réalité, même en admettant qu'une fille aussi parfaite que Mary existe, et en supposant que la perfection soit quelque chose d'attirant, quelle est la probabilité pour que la jeune femme soit elle aussi attirée par ces types? On n'ira pas jusqu'à répondre zéro, parce qu'en amour, tout est possible –un peu de magie, une alchimie qui opère, une histoire de phéromones... Mais regardons-nous un peu en face. Mary ne joue pas dans la même division que ses prétendants du film.

Seulement voilà: plutôt que d'accepter la cruelle réalité, de s'observer eux-mêmes dans le reflet du miroir et de revoir leurs critères plus que standardisés, tous ont décidé de s'obstiner. Quitte à franchir la ligne continue. À des degrés différents, tous sont des harceleurs, des stalkers, prêts à poursuivre Mary à travers le pays et à lui raconter tous les bobards du monde pour tenter de la faire fondre.

À ce stade, on n'a pas encore exploré le dossier Dom, joué par Chris Elliott –mais si, vous savez, le caméraman lourdingue d'Un jour sans fin. On finit par apprendre tardivement que Dom est lui aussi fou de Mary et qu'il l'a harcelée de façon intensive pendant l'université. Conséquence: non seulement la jeune femme a dû faire des pieds et des mains afin d'obtenir une mesure d'éloignement à son encontre, mais elle a dû changer de ville, de vie et de nom de famille.

On résume. Il y a celui qui a été reconnu comme un harceleur par la justice. Il y a celui qui a fait suivre Mary par le premier détective venu, avant d'orchestrer des retrouvailles complètement factices et de mentir par omission afin de la séduire. Il y a le détective en question, qui a utilisé des dispositifs de surveillance afin de tout savoir de la jeune femme et pouvoir ainsi la manipuler de A à Z. Il y a le faux meilleur ami, qui n'a joué la carte de la complicité platonique que pour pouvoir fréquenter quotidiennement celle qu'il convoite. Ah, et il y a aussi le petit copain de Magda, la vieille voisine ayant abusé des UV, qui révèle en fin de film n'avoir utilisé cette relation que comme une façon d'accéder à Mary.

Harceleurs partout, amour nulle part

Voilà donc le bilan: Mary n'est entourée que de types dangereux. Seul son frère Warren reste pur et innocent. Quant à Brett (le quarterback Brett Favre dans son propre rôle), c'était l'homme parfait pour elle, le mari idéal, mais une entreprise de manipulation l'a injustement éloigné d'elle.

Un article publié l'été dernier par le site Vague Visages résumait bien le problème de tous les autres personnages masculins du film: «Chaque prétendant potentiel se considère comme le seul à présenter une vraie connexion émotionnelle et des obligations morales; pour lui, les autres ne sont que des opportunistes».

Chacun fait effectivement preuve d'un égoïsme démesuré et d'un aveuglement total. Le plus flippant dans cette affaire, c'est qu'aucun protagoniste ne semble réaliser qu'il est en train de faire du mal à Mary: même pris la main dans le sac, tous continueront à se comporter de la même façon, à mi-chemin entre le petit garçon capricieux et le prédateur incontrôlable.

À travers Mary, c'est tout un pan des relations hommes-femmes qui est décrit, à savoir la façon dont les hommes considèrent les femmes comme de purs challenges, des montagnes à gravir, des miroirs permettant d'apercevoir le meilleur reflet de soi-même.

J'entends d'ici les cris de celles et ceux qui trouveront que le film des Farrelly est tout de même très cruel avec les hommes, et qu'ils ne sont pas tous comme ça. Qu'importe si Mary à tout prix semble exagérer grandement les statistiques sur le nombre d'hommes dangereux au mètre carré: l'essentiel est qu'il parvient à rendre compte du sentiment d'insécurité permanent vécu par leurs victimes.

Mary a beau être souriante et pleine de projets, elle n'en est pas moins dévorée par des angoisses dues aux hommes qui se sont imposés dans sa vie. Par faiblesse, aveuglement ou lassitude, elle finira par tomber dans les bras d'un homme qui lui a menti et l'a fait surveiller.

L'air de rien, par leur façon d'aligner le rire et le malaise au cœur d'une même séquence, Peter et Bobby Farrelly ont peut-être livré l'un des films les plus réalistes et féministes de la fin des années 1990. La présence dans un rôle très secondaire de Jeffrey Tambor, célébré pour sa prestation dans la série Transparent avant d'être récemment rattrapé par plusieurs affaires de harcèlement sexuel, ne fait d'ailleurs qu'en renforcer l'amertume.

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