Culture

«Titanic» a changé leur vie

Temps de lecture : 10 min

En France, le film de James Cameron reste à ce jour le seul à avoir passé la barre des 21 millions d'entrées. Ce qu'il doit, entre autres, à ces spectateurs et spectatrices qui ont pris plus d'un ticket.

«Neaaaar, faaaar, whereeeever you aaaare
I beliiiieve that the heart does go oooooon»| Twentieth Century Fox France
«Neaaaar, faaaar, whereeeever you aaaare I beliiiieve that the heart does go oooooon»| Twentieth Century Fox France

À plus d'un titre, Titanic fut le premier film de 1998. En tout cas en France, où il sortit en salles le mercredi 7 janvier, lançant de façon complètement dingue une année cinéma qui resterait dans les annales. Aujourd'hui encore, le film de James Cameron reste celui qui a réuni le plus de spectateurs et de spectatrices dans les salles françaises, avec plus de 21,7 millions de tickets vendus. Un podium désormais complété par Bienvenue chez les ch'tis (20,4 millions) et Intouchables (19,4 millions).

D'un strict point de vue comptable, le triomphe de Titanic au box-office est d'autant plus ahurissant que le film dure 3 heures et 14 minutes. Moins de séances par jour, des horaires peu malléables: pour les salles de cinéma, programmer un film long n'a rien d'une sinécure. Pour le public, ça n'est pas simple non plus: consacrer une demi-journée de son temps à un seul film (en comptant le temps passé dans les transports, les files d'attente puis devant les bandes-annonces), c'est un vrai engagement.

Pourtant, ça fonctionne. La première semaine, le film de James Cameron attire plus de 1,7 million de spectateurs et spectatrices. Un score impressionnant, qui semble assurer à Titanic de dépasser les 5 millions à la fin de sa carrière dans les salles françaises. Mi-janvier, personne ne semble encore se douter du caractère historique de ce qui est en train de se produire. Le mot-clé: longévité. Semaine après semaine, le public est toujours aussi nombreux dans les salles pour assister au naufrage le plus célèbre de l'histoire. C'est ce qui fait généralement la différence entre succès et triomphe.

Une grosse machine avec un cœur

La différence de trajectoire entre Titanic et les quelques films choisis dans l'infographie ci-dessus à titre de comparaison se situe principalement dans nos coeurs. Ce qui a fait de Bienvenue chez les ch'tis et Intouchables les plus gros succès de l'histoire du cinéma français, ce n'est pas seulement leur humour, mais plus globalement leur aptitude à faire pleurer le public, que ce soit de joie ou d'émotion. Il se produit globalement la même chose avec Titanic (même s'il peut sembler étrange de comparer le film de Cameron et nos comédies familiales maison): c'est une très grosse machine, riche en effets spéciaux et en morceaux de bravoure, mais c'est aussi une histoire d'amour romanesque et tragique.

Miraculeux, le film de James Cameron? Absolument pas. D'abord parce qu'il s'agit de l'un des cinéastes les plus exigeants de tout Hollywood, si perfectionniste qu'il a acquis avec les années une réputation de terreur des plateaux. On raconte que sur le plateau de son film Abyss, certains membres de l'équipe technique arboraient des t-shirts sur lesquels on pouvait lire «You can't scare me, I work for Jim Cameron» («Vous ne me faites pas peur, je bosse pour James Cameron»). Intransigeance ou harcèlement? Impossible de juger sans preuve.

Si Cameron fait tout pour tirer le meilleur de ses collaborateurs et collaboratrices, c'est parce que sa vision est claire. Bourreau de travail, il sait exactement ce qu'il veut, c'est-à-dire des films à grand spectacle, visuellement irréprochables, auxquels il puisse incorporer une dimension intime, une réflexion sur le couple, voire des considérations sur notre planète et son avenir menacé – ce dernier point étant plus prégnant dans Terminator ou Avatar que dans True Lies ou Titanic.

«Pour moi, il y a tout dans ce film», résume Laurent, 43 ans. «Je ne suis jamais allé beaucoup au cinéma, mais ma mère m'a "forcé" à l'accompagner voir le film dès la deuxième ou la troisième semaine. Je m'attendais à un énième film-catastrophe, une Tour infernale sans Steve McQueen, et là, surprise. Je me suis fait happer en une poignée de minutes. Très vite, j'ai compris que ça ne serait pas juste l'histoire d'un bateau qui coule. La rencontre de Rose (Kate Winslet) et de Jack (Leonardo Di Caprio) m'a ému comme jamais. Le Titanic était encore loin de l'iceberg fatal quand j'ai commencé à avoir les larmes aux yeux: il était évident que cette si belle histoire d'amour allait mal se finir par la faute du destin».

Mille vies à la fois

Laurent se souvient avoir beaucoup pleuré pendant et après le film. «Pour moi, ce film, c'est comme vivre la plus belle histoire d'amour de sa vie tout en visitant le parc d'attractions le plus excitant du monde. J'ai eu l'impression de vivre mille vies à la fois. Je pensais que passer trois heures assis dans un fauteuil de cinéma allait me vriller les nerfs, et finalement c'est passé en un clin d'oeil, comme dans un rêve».

Avant Titanic, Laurent n'avait jamais vu de film réalisé par James Cameron. En revanche, Leonardo Di Caprio ne lui était pas exactement inconnu. «J'ai tellement adoré le Roméo et Juliette de Baz Luhrmann. Je ne sais pas si les générations actuelles ont droit à d'aussi belles romances, mais pour nous, les ados et les jeunes adultes de la fin des années 90, ça a un peu été la folie pendant 2 ans. Aujourd'hui encore, je crois que je suis toujours un peu amoureux de Leo, de Roméo et de Jack Dawson à la fois. Dans mon coeur, ils n'ont jamais vieilli».

Au cours du premier trimestre de l'année 1998, Laurent est allé voir Titanic 9 fois: 7 fois en solitaire, et 2 fois avec sa mère. Il en a soigneusement conservé les tickets, dont l'encre a hélas fini par s'effacer. «C'est triste, parce que cela reste l'une des plus belles périodes de ma vie. Chaque semaine ou presque, je retrouvais Rose et Jack, je pleurais par anticipation, je sortais en me jurant d'y retourner au moins une fois supplémentaire. Je me disais que même si ma propre vie amoureuse ne décollait jamais, au moins j'aurais vécu celle-là avec intensité, et qu'on ne pourrait jamais me la retirer».

Finalement, la vie sentimentale de Laurent a décollé. Dans l'automobile conjugale, il lui arrive de se repasser la bande originale composée par James Horner, qui figure parmi les 30 albums les plus vendus de l'histoire (avec 30 millions d'exemplaires écoulés). «Je ne l'écoute plus autant qu'avant, mais j'ai tellement usé le CD à l'époque. Et pas que sur My heart will go on! Toute la BO vaut son pesant d'or. Elle permet de se replonger dans le film en un clin d'oeil.»

Une expérience unique

Quand on vit un tel choc esthétique et émotionnel, la logique la plus mathématique voudrait qu'on essaie ensuite de creuser, d'aller explorer l'oeuvre de l'auteur ou de l'autrice qui nous a procuré tant de sensations, ou plus globalement de voir davantage de films afin de tenter de renouer avec cet état de grâce. Cela n'a pas été le cas pour Laurent: «Non, je ne me suis pas dit que j'allais voir les autres films de James Cameron ou qu'il fallait vraiment que j'aille au ciné plus souvent. Quand vous tombez amoureux d'une personne, l'étape suivante n'est pas de tomber amoureux de son frère, ni de sa soeur, ni d'autres gens croisés dans la rue. Vous vivez cet amour et puis c'est tout. Après Titanic, j'ai continué ma vie. Ça n'avait juste aucun sens d'essayer de reproduire ça.»

Esther, elle, estime que sa vie de cinéphile a commencé là. «C'est vraiment un film fondateur pour moi. Il reste profondément lié à mon adolescence, mais aussi à la naissance de ma passion pour le cinéma. J'aimais déjà le cinéma avant Titanic. Nous avions beaucoup de VHS à la maison, et ma mère m'a emmenée très tôt voir énormément de films. Mais c'est à partir de là que j'ai commencé à acheter des magazines de cinéma. Au départ, je voulais lire toujours plus d'articles sur Titanic, et puis c'est devenu plus que ça.»

Esther a fêté ses 14 ans quelques jours après la sortie française du film de James Cameron. Elle se souvient l'avoir vu 5 fois en salles, «en VF, entre janvier et mai 1998». La première fois qu'elle a entendu parler de ce film, c'est par l'intermédiaire de sa bande-annonce, diffusée avant Demain ne meurt jamais, le James Bond sorti en décembre 1997. «Je me rappelle avoir trouvé ça complètement nul, et avoir dit à ma mère "Mais qui aurait envie d'aller voir un bateau couler?"». Il n'y a que les imbéciles qui ne changent pas d'avis.

La rencontre entre Esther et Titanic aurait pu démarrer sous de meilleurs auspices. L'une des ses camarades de classe, qui a vu le film le mercredi de sa sortie, lui en révèle la fin. L'occasion de rappeler que les spoilers ne sont pas nés avec les réseaux sociaux. Le vendredi, Esther se rend à l'UGC Ciné Cité Rosny avec sa mère. «Nous sommes arrivées en retard. Je me rappelle que j'étais en colère contre ma mère. Le film était en train de commencer, et j'ai dû me faufiler dans le noir pour trouver une place, non sans mal parce que la salle était presque comble. J'ai fini par trouver une mauvaise place, en bas à droite de la salle.».

«Je garde un souvenir un peu brumeux de cette première fois. J'ai beaucoup aimé, tout en ayant le sentiment d'être un peu passée à côté du Titanic. C'est d'ailleurs exactement ce que dit le personnage de Bill Paxton dans le film... C'est pour ça que j'y suis retournée, encore et encore. Tout me bouleversait dans ce film, l'immense et l'intime».

Rituels

À partir de la deuxième fois, Esther respecte scrupuleusement les mêmes rituels. Elle retourne toujours à l'UGC de Rosny et prend ses précautions afin de s'assurer des conditions de visionnage optimales. «Je réservais ma place sur le serveur vocal du cinéma et j’arrivais très en avance pour être certaine d’être bien placée». En revanche, elle se fait successivement accompagner par différentes personnes afin de leur faire partager sa nouvelle passion. «J’y suis allée avec ma meilleure amie, deux fois avec ma grand-mère, et avec ma sœur qui vivait à l’étranger et était de passage en France».

Comme Laurent, Esther a vite réalisé qu'elle était amoureuse de Jack Dawson. «Pendant une période assez longue après ça, les murs de ma chambre ont été tapissés de posters du film et de Leonardo DiCaprio. Je n’ai pas du tout honte de ce côté groupie et de dire que oui, au départ, avec le cœur et les yeux de mes 14 ans, c’est l’histoire d’amour qui m’a touchée. Titanic a trouvé un écho parfait dans mes rêves et aspirations de l’époque.»

C’est un film sur la survie, il transcende tout, s’affranchit de tout.

Ces visionages successifs lui ont à la fois permis de revivre le film comme si c'était la première fois, et d'affûter son regard. «À chaque visionnage, l’émotion et la fascination étaient intactes. Je découvrais à chaque fois de nouveaux détails, des regards, je voyais d’autres histoires se jouer au second plan derrière les héros du film. À cette époque-là, on parlait beaucoup de chiffres. La longueur inhabituelle du film, le budget colossal, la reconstruction du bateau, les recettes au box-office: je connaissais tous ces éléments par cœur, les moindres détails du tournage, mais aussi l’histoire du naufrage sur lequel je m’étais énormément documentée. Mais ce n’est pas ce que je voyais dans le film: ni sa durée, ni les Oscars, ni les millions de dollars. C’est un film sur la survie, il transcende tout, s’affranchit de tout. C’est un film noble au sens premier du terme.»

Sorties de scène

Esther savait que sa cinquième fois serait la dernière. À la fin de la projection, elle décide de savourer chaque seconde et d'attendre la fin du long générique avant de sortir de la salle. «Je suis sortie en larmes, plus encore que les 4 premières fois.»

Laurent, lui, dit avoir souffert de ne pas avoir pu célébrer sa dernière projection de Titanic. «Dans ma tête, c'est comme s'il allait rester à l'affiche pendant toute ma vie. Le jour où j'ai appris que le cinéma de ma ville allait le retirer de sa programmation, j'ai réalisé que c'était fini. Il m'était impossible d'assister aux séances restantes, et je n'avais pas de moyen de transport pour me rendre dans les villes voisines. C'est aussi pour ça que la bande originale de James Horner est un disque si important pour moi: elle m'a accompagné dans ma phase de deuil.»

En vingt ans, Esther et Laurent sont loin d'avoir sorti le film de James Cameron de leurs cœurs. «Je l’ai revu plusieurs fois en VHS et en DVD, mais je ne saurais pas dire combien de fois», confie Esther. «Je garde une tendresse particulière pour la version française du film, mais j’avoue que maintenant je le regarde en version originale. La dernière fois, c’était il y a un an, et j’ai pleuré à la fin… Vingt ans après la sortie, je connais encore les répliques du film par cœur.»

Laurent, lui, a commencé par revoir le film régulièrement en VHS, «mais ça n'était plus tout à fait pareil». Est-ce le fait d'avoir vieilli? Le charme de la salle obscure qui fait défaut? «Je ne sais pas. C'était toujours aussi beau, et en même temps moins vibrant». En 2012, Laurent a perdu sa mère.

«Depuis, j'ai encore plus de mal à revoir le film. J'en ai souvent envie, parce que c'est un souvenir fort qui me relie à elle. Si elle ne m'avait pas poussé à l'accompagner, je n'aurais peut-être jamais vu ce film... Je me souviens de cette petite dispute qu'on a eu plus d'une fois à propos de Titanic, elle et moi. Elle croyait dur comme fer au fait que Rose et Jack auraient pu survivre à deux, qu'un sacrifice n'était pas indispensable. Moi, je n'arrêtais pas de lui répondre que c'était comme ça, qu'il ne fallait pas réécrire l'histoire, qu'elle était en train de gâcher la dimension tragique du film. On ne pourra plus se chamailler sur ce sujet. Il faut bien avouer que ça me manque.»

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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