Sciences

Si l'on admet que la gorille Koko savait parler, alors il faut reconnaître qu'elle était obsédée

Temps de lecture : 9 min

Les hommages rendus à la gorille qui «parlait la langue des signes» sont passés à côté de l’aspect le plus révélateur et le plus intéressant de son histoire.

Koko en 2001 | Ron Cohn via The Gorilla Foundation
Koko en 2001 | Ron Cohn via The Gorilla Foundation

Les nécrologies de Koko la gorille, morte mardi 19 juin à l’âge de 46 ans, racontent toutes la même histoire pleine de bon sentiments. Elles expliquent comment ses soigneuses, Francine «Penny» Patterson et ses collègues, lui ont appris à «parler» la langue des signes américaine dès l’âge de un an.

On y apprend que Koko a fait la couverture du National Geographic et qu’elle est devenue la star d’un documentaire de Barbet Schroeder. On y relate ses différentes rencontres avec des célébrités, telles que William Shatner ou Robin Williams.

Mais il y a une histoire, un peu gênante, qui a été constamment oubliée. Et c’est d’autant plus regrettable que c’est sans doute la plus révélatrice sur Koko et les recherches dont elle a fait l’objet.

Cette histoire, c’est celle du procès pour harcèlement sexuel.

Tendances antisociales

Comme cela se produit parfois chez les célébrités, Koko avait développé quelques tendances antisociales. Lorsqu’elle avait une vingtaine d’années, par exemple, Koko commença à montrer les signes d’une obsession pour les mamelons.

En 2005, Kendra Keller et Nancy Alperin, qui avaient été engagées par la Gorilla Foundation l’année précédente, poursuivirent Penny Patterson en justice: selon elles, «Penny Patterson avait demandé à Kendra Keller et Nancy Alperin de se déshabiller et de montrer leur poitrine à Koko, en particulier leurs tétons».

Les poursuites était fondées sur les allégations selon lesquelles Penny Patterson avait fait pression sur les deux employées pour qu’elles lui permettent de voir leur poitrine, dans le but de récompenser Koko d’avoir signé. «Oh, oui, Koko, Nancy a des tétons. Nancy peut te montrer ses tétons», aurait lancé une fois Penny Patterson. À une autre occasion, elle aurait dit: «Koko, tu vois mes tétons tout le temps, tu dois en avoir marre. Tu as besoin de nouveaux tétons, je vais donc me tourner pour que Kendra te montre les siens».

Le conflit avait été réglé à l’amiable quelques mois plus tard, épargnant au système judiciaire l’indignité de trouver un moyen de faire prêter serment à un gorille. Mais cette histoire se révèle toutefois cruciale pour comprendre le fonctionnement du domaine scientifique du langage des animaux et l’importance de Koko dans ces recherches.

Hans le Malin et l'aveuglement de son maître

Les histoires d’animaux pouvant parler, lire ou même réaliser des calculs complexes ont plus ou moins toujours existé. Au début du XXe siècle à Berlin, la foule se pressait tous les jours à exactement midi pour assister au spectacle étonnant d’un bel étalon qui pouvait communiquer en allemand. Son propriétaire, Wilhelm von Osten, était un instituteur à la retraite qui s’était convaincu que sa méthode d’enseignement très stricte pouvait même permettre d’éduquer les animaux.

Son cheval, Hans le Malin, savait jouer son rôle. Il pouvait dire oui ou non de la tête, et il tapait du sabot pour indiquer des nombres, voire –phénomène encore plus impressionnant– des lettres de l’alphabet. Par ses coups de sabot, Hans prouvait de manière répétée qu’il avait réussi à apprendre l’allemand.

Hans le Malin en 1910 | Karl Krall via Wikimedia Commons

Il ne fallut pas longtemps aux scientifiques pour comprendre que quelque chose clochait. Hans le Malin ne pouvait répondre correctement que lorsque la personne qui posait la question connaissait la réponse à l’avance. Lorsque la question était posée à l’aveugle, c’est-à-dire lorsque d’éminents professeurs se tenaient à côté du cheval et lui chuchotaient des questions à l’oreille plutôt que de se tenir devant lui, Hans le Malin ne se montrait pas à la hauteur de son nom.

Il s’avéra que Hans opérait en obtenant des indices subtils et involontaires donnés par ses interlocuteurs et interlocutrices. Lorsqu’une personne posait une question au cheval, elle se tendait et se penchait en avant de manière presque imperceptible, ce que Hans interprétait comme un signal pour commencer à taper du sabot. Et lorsque le cheval arrivait au nombre correct, la personne (ou un autre membre du public) levait légèrement la tête, ce qui indiquait à Hans qu’il fallait arrêter de taper.

Ce n’était pas de la fraude: Wilhelm von Osten pensait en toute bonne foi que ses techniques pédagogiques avaient permis d’apprendre au cheval à communiquer. C’était de l’aveuglement. Von Osten et les admirateurs de Hans le Malin étaient seulement coupables de s’être adonnés à de véritables pirouettes intellectuelles afin d’ignorer les preuves n’allant pas dans leur sens et de garder ainsi leurs croyances intactes.

Lorsque Hans ne se comportait pas comme aurait dû le faire un cheval savant, le problème était toujours écarté par une explication habile.

Si Hans ne réussissait pas à répondre à une question simple, Wilhelm von Osten expliquait que son cheval répondait mal de façon délibérée, que c’était pour lui un moyen d’exprimer qu’il trouvait les questions trop faciles et qu’il souhaitait des exercices plus difficiles. Les mauvaises réponses de Hans étaient interprétées comme des démonstrations de son talent exceptionnel, de sa volonté, et de son sens de l’humour. Le désir de croire prenait le pas sur le scepticisme nécessaire à tout bon raisonnement scientifique.

Washoe, Noam Chomsky et Nim Chimpsky

Cela ne signifie pas que l’étude de la cognition animale est une science bidon –loin de là. Les études sur les chiens d’Ivan Pavlov et celles sur les pigeons et les rats de Burrhus Frederic Skinner ont permis de grandes avancées dans la connaissance que nous avons du fonctionnement du cerveau, humain et non humain.

Mais le langage animalier en particulier? Ça, c’est un terrain miné. Même d’un point de vue philosophique.

Il existe un principe profondément ancré en science qui affirme que rien chez nous n’est unique –qu’il s’agisse de notre planète, du système solaire ou de l’humanité elle-même. Pourtant, pendant longtemps, il a semblé que seuls les humains avaient la capacité de communiquer en utilisant un langage syntaxique profond, avec une sémantique complexe.

À partir des années 1950, les chercheurs et chercheuses ont tenté de résoudre cette contradiction manifeste en apprenant à des primates l'art complexe de la communication. Vers la fin des années 1960, Allen et Beatrix Gardner, de l’université du Nevada, ont prétendu avoir appris plus de 300 mots de la langue des signes américaine à une femelle chimpanzé nommée Washoe.

Si cela était vrai, le couple de scientifiques venait non seulement d’ouvrir une toute nouvelle voie vers la compréhension de l’esprit animal, mais aussi de prouver que les humains n’étaient, en fin de compte, pas si uniques.

Plusieurs linguistes, dont Noam Chomsky, sortirent de leurs gonds. D’un point de vue philosophique, le concept même de langage est un sujet délicat –sa définition même n’est pas une tâche aisée.

Chomsky imagina une expérience à la Skinner dans laquelle un pigeon apprendrait à appuyer, dans l’ordre, sur quatre boutons –par exemple un rouge, un vert, un bleu puis un jaune– pour recevoir un peu de nourriture. Personne ne serait vraiment surpris. «Imaginez que nous écrivions sur ces boutons les mots “s’il vous plaît”, “donnez”, “moi” et “à manger”, écrivit-il. Dirions-nous alors que les pigeons ont montré qu’ils étaient capables d’apprendre une langue, de manière rudimentaire?»

L’acquisition du langage est quelque chose de bien plus compliqué qu’un simple conditionnement, comme celui de Skinner ou de Hans le Malin, mais expliquer la différence entre les deux peut se révéler très difficile.

La pique de Chomsky entraîna une réponse immédiate, sous la forme d’une nouvelle expérience, similaire à celle du Nevada mais menée avec plus de rigueur, avec un chimpanzé nommé –de façon un peu moqueuse– Nim Chimpsky.

Le projet se termina mal: Nim blessa plusieurs de ses soigneurs et finit sa vie confiné et délaissé. Le responsable du Projet Nim, Herbert Terrace de l’université Columbia, décida toutefois qu’il avait récolté assez de données pour conclure que Chomsky avait raison: les gestes du singe ne dénotaient aucune syntaxe, aucune régularité sémantique s’apparentant à une langue. Il ne faisait pour l’essentiel que répéter ce que ses instructeurs lui signaient.

«Vite donne-moi téton bouche»

Koko débuta son périple linguistique un an avant la naissance de Nim Chimpsky. Selon Penny Patterson, une fois sa formation lancée, Koko commença à acquérir des signes à une vitesse éclair: il lui fallut seulement quelques semaines d’entraînement pour apprendre à signer «nourriture».

Moins de six semaines après la première rencontre entre Penny Patterson et Koko, la gorille signait des phrases rudimentaires de deux mots, du type «donne nourriture» –on ignore en revanche quand elle apprit à demander à ses soigneuses de se dévêtir.

Heureusement pour elle, demander aux gens qu’ils vous montrent leurs tétons n’est pas le genre d’outrage pour lequel on peut mettre un gorille en prison. Mais cette obsession de Koko pour les tétons est une illustration très parlante du conflit fondamental qui réside au cœur du débat lancé par Noam, Nim et Washoe –et au centre de la recherche scientifique. Comment peut-on être certains que nous ne nous berçons pas d’illusions?

L’obsession de Koko pour les tétons a une histoire assez longue pour qu’il soit possible d’en examiner le contexte. Prenez ce chat de 1998 sur AOL avec Koko et Penny Patterson.

PENNY: Salut, ma belle. Je vais t’expliquer ce que nous allons faire.
KOKO: D’accord.
PENNY: Nous allons parler au téléphone avec beaucoup de gens qui vont nous poser des questions…
KOKO: Téton.

Penny et le public d’AOL tentèrent bien, à plusieurs reprises, de faire évoluer la conversation dans d’autres directions, mais Koko revenait sans arrêt à son sujet de prédilection.

AOL: Qu’est-ce qu’elle fera quand nous aurons raccroché? Qu’est-ce qu’elle mange le soir
KOKO: Bonbon vite… bonbon.
PENNY: Elle sera sans doute ravie d’aller manger. Là, elle est en train de me demander un «bonbon». Après le repas.
KOKO: Bonbon vite.
PENNY: Elle a droit à des légumes pour le repas du soir… des crudités…
KOKO: Téton.
PENNY: Voilà… comme une grosse salade.

Les demandes désespérées de Koko pour avoir accès à des tétons finirent même par nuire à la tentative de Penny de lever des fonds.

PENNY: … Nous aimerions vraiment pouvoir rassembler l’argent nécessaire pour construire la réserve et la rendre habitable pour les gorilles. Cela va coûter environ sept millions de dollars et nous en sommes à moins de la moitié. Nous espérons que les entreprises, le grand public, des fondations vont pouvoir nous aider à réaliser ce projet. C’est pourquoi nous sommes en train de les contacter et pourquoi nous vous demandons ici aussi de nous aider.
KOKO: Vite donne-moi téton bouche.

Maîtrise très imparfaite du langage

Penny expliqua à l’auditoire que par «téton» [«nipple»], Koko voulait dire «les gens» [«people»] et que la gorille était en quelque sorte en train de faire des rimes, même si elle utilisait le langage des signes pour communiquer.

Il faut admettre qu’il est difficile de savoir si Koko voulait vraiment dire «téton» en utilisant le signe consistant à montrer son propre téton. La façon de signer de Koko avait tendance à être incroyablement fluctuante.

À en croire Patterson et ses collègues, «joli» pouvait être interprété comme «riz», «pied» comme «homme», «lèvre» comme «femme», «haricot» comme «gâteaux» –ou «chaussures», ou «artichaut», ou «tigre en peluche». Quand aucun sens n’était trouvé, un mot hors contexte pouvait être interprété comme une insulte –«oiseau», «noix», «toilettes» et «diable» semblaient être ses préféré– ou comme de l’ennui, voire comme de l’humour bizarre de gorille.

Même lorsqu’ils étaient retranscrits par une personne compréhensive, les signes de Koko avaient tendance à être jalonnés d’incohérences et de charabia. Au lieu de considérer ces inconsistances comme un signe montrant que la gorille n’avait pas pleinement acquis la maîtrise du langage, les soutiens de Koko durent passer par des pirouettes intellectuelles de plus en plus élaborées et étranges pour tenter de leur donner un sens.

Et s’il ne s’agit pas d’une histoire aussi belle et émouvante que les autres que vous entendrez au sujet de la gorille qui parlait, le récit de son obsession supposée pour les tétons illustre véritablement ce que nous a laissé Koko.

Car si nous refusons de croire qu’elle ordonnait vraiment à ses soigneuses de se déshabiller, alors il nous faut remettre en cause ce qui fut à la base même de sa célébrité: son langage. En d’autres termes, il nous faut peut-être comprendre que lorsque nous regardions au fond de ses beaux yeux sombres, ce n’était pas elle que nous voyions, mais nous-mêmes.

Charles Seife Enseignant en journalisme à la New York University

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