Parents & enfants

Pourquoi je vais vivre un calvaire capillaire maintenant que ma fille a son bac

Temps de lecture : 5 min

Elle était devenue le cancre le plus brillant de sa génération. Un pari stupide a réussi à transformer ma fille en bête de concours. Pour mon plus grand malheur. Consolation: ma méthode éducative était sans doute la meilleure. Histoire vraie (hélas).

Je n’aurais pas dû parier sur ce poulain à la tête de mule. | smerikal via Flickr License by

Jusqu’à présent et contrairement à beaucoup de parents, j’ai toujours vécu l’épreuve du baccalauréat avec indifférence. D’une part, grâce à mon ADN de qualité et une éducation exigeante, mes enfants sont naturellement brillants; d’autre part, cette épreuve est si peu exigeante qu’on ne peut la considérer qu’avec pitié. Enfin, il va de soi que tout cela n’est qu’une formalité.

De fait, mes enfants m’ont rapidement donné raison et c’est à peine si j’ai salué d’une moue dédaigneuse leur succès au baccalauréat, me contentant d’observer qu’en travaillant davantage, ils auraient «pu être lauréats du concours général, m’enfin, c’est pas mal quand même, tu as fait ce que tu as pu, laisse-moi à présent, papa doit travailler».

Et puis un jour, survint l’accident industriel.

Une de mes filles, loin d’être stupide, et même particulièrement en avance pour son âge (elle décréta qu’elle était bisexuelle à l'âge de 5 ans, souhaita entamer sa préadolescence dès 9 ans, laquelle fut suivie de sa première adolescence l’année suivante), décida de mettre précocement un terme à son avenir pourtant radieux, se fixant plusieurs objectifs peu compatibles avec la réussite scolaire: être insolente, vomir de la vodka, regarder des séries, être insolente, ne plus travailler à l’école, être insolente, dormir.

– Quoi? Encore un avertissement? Mais tu vas te calmer quand?
– Mmmmh.

Insensible aux remontrances, cumulant les avertissements circonstanciés dans le carnet scolaire, les heures de colle et menaces d’exclusion, elle obtint rapidement des résultats dignes de son état larvaire: les 16/20 devinrent des 12, puis des 11, des 7 s’en mêlèrent, un sursaut la mena à 11,5, puis des 3 surgirent et, entre deux heures de colle, ses parents apprirent à se féliciter d’un 8,5/20, au fond un moindre mal.

– Mais tu as vu tes notes? C’est lamentable!
– Mmmmh.

Le passage au lycée confirma cette bienheureuse disposition au je-m’en-foutisme, avec une moyenne flirtant misérablement avec… en-dessous de la moyenne. Le bac de français lui valut des notes misérables. En fin lettré que je suis, j’en souffris terriblement, mais parvins à dissimuler ma détresse derrière un tendre encouragement: «C'est pas brillant, mais bon. Va me préparer un kir».

Cause perdue

En première, son dernier trimestre fut désastreux. Je n’ose donner ici l’exégèse de son bulletin scolaire ni révéler au monde sa moyenne générale, parsemée d’appréciations que j’aurais pu considérer comme insultantes si je ne les avais sues, hélas, justifiées.

Vint le moment où il fallut lui tenir un discours responsable. J’allai donc la chercher sous deux mètres cubes de couettes, couvertures et oreillers, pour la surprendre dans une tenue de combinaison de lapin en train de visionner une série trop géniale en douze saisons qu’elle venait de pirater.

– Ma fille, tu entres en terminale.
– Mmmmh.
– Tu es bientôt une adulte.
– Mmmmh.
– Il est temps que tu te mettes à travailler.
– Mmmmh.
– Je dis ça pour toi. Tu as vécu une adolescence joyeusement bohème, mais avec tes notes quelque peu insuffisantes, tu vas te retrouver dans un établissement déprécié et insuffisamment sélectif, ce qui serait regrettable au regard de tes capacités que nous savons réelles. Peux-tu envisager de me surprendre agréablement?
– Mmmmh.

Quoique essentiel pour son avenir, ce dialogue –appelons-le «dialogue»– ne sembla guère l’émouvoir.

Étonnamment, quelques semaines plus tard, sa sœur aînée lui tint le même.

– Sœur, tu as vécu une adolescence sympa, tu as bien fait chier tes parents, mais avec tes notes pourries, tu vas te retrouver dans une fac de merde et c’est dommage parce que t’es loin d’être conne. Merde, bouge-toi le cul, mets-toi à bosser.
– Mmmmh.

Au moment de ce même «Mmmmh» morne qui mit fin au sermon, je levai les yeux au ciel.

Coriace, sa sœur aînée poursuivit. Qu’est-ce qui la motiverait? Quelle récompense pour, par exemple, une mention très bien? De l’argent? Un voyage? Un studio à Paris?

Des «Mmmmh» sans conviction écartèrent chaque proposition.

«Et si papa se laissait pousser une queue-de-cheval pour la mention très bien?»

Les yeux de ma fille étincelèrent.

– Tu le ferais, papa?
– Oui.

Je me donnai quelques instants de réflexion. Elle pataugeait en classe. Avec ses notes lamentables en français l'année précédente, son incapacité à résoudre un problème de maths, son espagnol défaillant –en deux mots: l'échec scolaire–, le risque était nul. Un 10 au bac serait déjà miraculeux. Impavide, je savourai l’instant. Ah, le merveilleux jeu de dupes! Elle allait se mettre à bosser pour un mirage capillaire. Peut-être cette carotte lui permettrait-elle, au moins, d’avoir le bac.

La meilleure note en maths

Nous fîmes immédiatement un «tope-là» et notre joyeuse assemblée familiale se réjouit d’avance du succès à venir.

[Il importe à cet instant de préciser que je suis chauve. Chauve comme une nuit sur le mont. Mais chauve, genre médiocre, c'est-à-dire avec une couronne de cheveux à l'arrière, que je rase régulièrement. Autant dire qu'une queue-de-cheval sur ce crâne dégarni ne serait qu'un appendice saugrenu et particulièrement disgracieux.]

En quelques jours, ma fille devint une des premières de sa classe. Elle brilla en philo, excella en maths, persévéra en physique. Cessant de visionner les séries qui l’avaient rendue bilingue, elle passa tout son temps libre à aligner des équations. Les 17/20 surgirent. Suivis de 18, de 19, de 20.

– Papa, j’ai eu la meilleure note en maths!
– Mmmmh.

La rumeur du pari se répandit. Ma fille compta bientôt de nombreux supporters. Toutes et tous l'encourageaient. Elle s'adonna à des exercices, pour le plaisir, le seul plaisir de faire des maths.

Au fond de moi, quoique un peu angoissé, j’espérais un échec en histoire, une erreur en physique, un espagnol bredouillé. La peur me gagna. Je lui proposai des sorties au ciné, l'invitai à profiter de la vie, à aller voir ses amis, cachai ses livres de maths, tentai de la faire boire, doublant les doses à chaque apéritif, imaginai de sombres stratagèmes pour l'empêcher de se rendre aux épreuves. Rien n'y fit.

À l'approche de l'épreuve, elle redoubla d'efforts.

Alors, ce vendredi 6 juillet, je connus mon infortune. Mention très bien, et largement.

Le jour où tous les parents se réjouissent de la gloire de leur progéniture, je dus courber l'échine.

Il en sera donc ainsi. D’ici peu, sur l’arrière de mon crâne dénudé, comme un baba cévenol ou un samouraï lointain, j’arborerai un merveilleux man bun, pour tenir mon serment. Il faudra du temps, et je subirai tous les outrages visuels d'un moignon de couette, hésitant sur la conduite à tenir, chaque cheveu progressant avec une infinie lenteur, avant le jour heureux où, arborant une fière queue-de-cheval, je pourrai enfin m'en débarrasser. Ma fille en rit déjà.

Ma queue de cheval en juillet 2018.

L'apprentissage est un jeu

De cette triste histoire, redevenons père un instant, quelques leçons peuvent être tirées.

Je sais désormais que le baccalauréat est une –terrible– épreuve.

Ne jamais mésestimer ses enfants: ils peuvent vous surprendre. C’est également vrai, tous les profs le disent, d’élèves en difficulté. À tout moment, ils peuvent trouver en eux l’intelligence et la motivation qui leur manquaient la veille. Pour bosser. Et adorer ça.

Chercher avec eux, dans les difficultés de l’adolescence, les ressorts de la motivation, y compris les plus tordus, est toujours utile.

Les raisonner, les punir, est le plus souvent inefficace. Autant les amuser. L'apprentissage est un jeu, aussi.

Je vais breveter ma méthode éducative, qui deviendra un best-seller.

Se moquer de son père peut être une motivation. C’est aussi une preuve d’attention et d’amour. Enfin, je vais le dire comme ça parce que, maintenant, il va falloir la laisser pousser cette p***** de queue-de-cheval. En attendant, je me retire de la vie publique.

– Papa, si je suis prise à Polytechnique, tu changes de sexe?
– Mmmmh.

Jean-Marc Proust Journaliste

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