Politique

Évaluation des ministres: la République des managers

Temps de lecture : 3 min

En introduisant les codes de l’entreprise dans l’action politique, l’exécutif prend le risque d’en importer les défauts.

Édouard Philippe en juin 2018 | John Thys / AFP
Édouard Philippe en juin 2018 | John Thys / AFP

Ne dites plus «Premier ministre»… mais «N+1». En cette fin d’année, Édouard Philippe a décidé de convoquer ses subordonnés pour leur faire passer un entretien d’évaluation. Les ministres sont invités à présenter leur travail de l’année écoulée –et leurs objectifs pour les prochains mois.

Après Jean-Michel Blanquer et Bruno Le Maire, c’est au tour d’Élisabeth Borne (entretien prévu mercredi), Frédérique Vidal (jeudi), Jean-Yves Le Drian (vendredi) de passer au tableau.

«Il ne s’agit pas d’un entretien de sanction», précise Matignon, qui rejette le mot «évaluation» et son aspect coup-de-règle-sur-les-doigts. Ce qui n’empêche pas le Premier ministre d’avoir un avis, parfois bien tranché, sur ses «N-1». Par exemple sur son ministre de l’Intérieur: «Ne sous-estimez pas Gérard Collomb, a lancé Édouard Philippe à un visiteur il y a quelques jours. Ça fait 40 ans que certains le prennent de haut… et 40 ans qu’il leur fait la peau ensuite!».

L’ancien maire de Lyon devrait pouvoir se rendre à son entretien dépourvu de boule au ventre...

Start-up notions

Chaque époque a ses modes. Jadis, les ministres voulaient gérer l'économie «en bon père de famille». L'expression étant devenue un poil rétrograde, les mêmes s'affichent maintenant en «managers».

Les notions du management start-up sont utilisées sans complexe. En février, l’Élysée évoquait le nécessaire «monitoring», quand les ministres avaient été convoqués pour un premier entretien annuel, cette fois devant Emmanuel Macron.

Pour avoir jadis dirigé le ministère de l'Économie, le chef de l’État connaît les affres de l’action publique: la latence, l’inertie. D’où la volonté de rendre les administrations et les ministères plus agiles.

De son côté, Matignon revendique une «tension créatrice», qui naîtrait de ces entretiens. À bien y regarder, depuis un an le vocabulaire du macronisme au pouvoir recoupe celui du management. Les ministres sont ainsi conviés à des «séminaires» (même le dimanche); le président vante la démocratie comme un système «bottom up»; les parlementaires déplorent un risque de «burn out».

Pour aller jusqu’au bout de la logique, les élections seront-elles rebaptisées «assemblées générales d’actionnaires de la République», où les citoyens et citoyennes décideraient ou non de reconduire le «board» (l’exécutif)?

Gadget et paradoxe

Bien sûr, la frénésie médiatico-politique peut raccourcir la vue des ministres. De ce point de vue, il est utile de les pousser à garder le moyen terme comme horizon. À «prendre du recul», selon le mot d’Édouard Philippe.

Cependant, l’exercice ira-t-il au-delà du simple exercice de communication? En 2008, Nicolas Sarkozy et François Fillon avaient déjà claironné leur volonté d’évaluer annuellement les ministres, comme l’a repéré le Huffington Post. Mais plus personne n’a entendu parler de ces notations jusqu’à la fin du quinquennat.

Peut-être parce que cet exercice –en apparence simplissime– présente plusieurs difficultés. D’abord, il interroge les critères d’évaluation. À quoi se juge un bon ministre? La quantité de lois promulguées? Le nombre de passages médiatiques? Son impact sur l’opinion publique? L'habileté rhétorique lors des questions au gouvernement? L’expertise sur le fond des dossiers? La capacité à se singulariser, ou au contraire à rentrer dans le rang?

Cette évaluation pose la question de la répartition des pouvoirs. Selon la Constitution, ce sont les parlementaires qui doivent contrôler l’action des ministres.

Autre danger: ces évaluations peuvent pousser à la politique du chiffre.

En 2002, Nicolas Sarkozy –alors ministre de l’Intérieur– avait pris l’habitude de convoquer chaque mois les cinq préfets les plus «statistiquement mauvais» (la délinquance étant en hausse dans leur département).

L’effet fut immédiat: les plaintes furent moins facilement enregistrées dans les commissariats, certains policiers furent concentrés sur la répression «facile» (détention de stupéfiants), afin d’améliorer la vitrine statistique. Comme le rappelle l’inusable métaphore médicale, on ne fait pas baisser la température en modifiant le thermomètre.

Enfin, cette évaluation pose la question de la répartition des pouvoirs. Selon la Constitution, ce sont les parlementaires qui doivent contrôler l’action des ministres. L’article 24 précise ainsi que «le Parlement vote la loi. Il contrôle l'action du Gouvernement. Il évalue les politiques publiques».

Ces entretiens annuels symbolisent donc aussi la concentration du pouvoir entre les mains de l’exécutif. Pourquoi ne pas imaginer, plutôt, que chaque ministre vienne annuellement devant les législateurs pour dresser le bilan de son action?

Terminons sur un paradoxe: au moment où le manager reçoit ses «N-1», lui-même n'est pas au mieux de ses objectifs. Si les réformes continuent d'être menées tambour battant, les sondages sont déclinants. Emmanuel Macron et Édouard Philippe recueillent la confiance de seulement 32% des Français et Françaises, selon Kantar. L’actuel chef de l’État dévisse presque au niveau de François Hollande (27%) après quatorze mois de pouvoir. Même constat pour le Premier ministre, seulement 6 points plus haut que Jean-Marc Ayrault.

Au moment où il évalue, le couple exécutif est donc lui-même en voie de dévaluation.

Frédéric Says Journaliste

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