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L'effrayant Roger Federer

Yannick Cochennec, mis à jour le 31.01.2010 à 18 h 28

Federer a remporté son seizième titre majeur dimanche à Melbourne face à Andy Murray.

Roger Federer vient de remporter dimanche 31 janvier son seizième titre majeur. Face à Andy Murray, à Melbourne, (6-3, 6-4, 7-6 [11]), il a fait preuve d'un calme et d'une maîtrise exemplaires. Roger Federer a mis un point final à un tournoi maîtrisé de bout en bout. Comment est-ce possible?

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Depuis sa défaite contre Gustavo Kuerten au 3e tour du tournoi de Roland-Garros en 2004, le n°1 mondial a toujours été, au minimum, demi-finaliste des 23 tournois majeurs auxquels il a participé. Sachant qu'entre juin 2004 et janvier 2010, Federer n'a déclaré forfait à aucun de ces rendez-vous au sommet que sont l'Open d'Australie, Roland-Garros, Wimbledon et l'US Open.

Au cours des 22 tournois du Grand Chelem qui ont précédé celui dont nous connaîtrons le dénouement dans les jours prochains à Melbourne, Federer a raflé 13 trophées (il avait empoché son premier Grand Chelem à Wimbledon en juillet 2003 et le second en Australie en janvier 2004), s'est contenté six fois d'une place de finaliste et s'est arrêté en demi-finales à seulement trois reprises.

Plus que tous les exploits qu'il a signés tout au long de sa carrière, celui-là est peut-être le plus estomaquant. «Sur mon CV, c'est l'une des choses dont je suis le plus fier, a-t-il avoué après avoir triomphé de Nikolay Davydenko en quarts de finale. C'est extraordinaire.» On répète 23 demi-finales, soit... 13 de plus que le précédent recordman du genre, Ivan Lendl! Entraîneur de Gaël Monfils, l'Australien Roger Rasheed, qui supervisa pendant quatre ans la carrière de son compatriote Lleyton Hewitt, ancien n°1 mondial, estime que cette série «est proprement monstrueuse»:

Personne dans l'histoire du sport, qu'il soit individuel ou collectif, n'est en mesure d'afficher des statistiques semblables en termes de régularité au plus haut niveau. Tiger Woods est loin d'avoir aligné 23 Top 4. Et Roger réussit cela à une époque où le tennis masculin n'a jamais été aussi compétitif. Comment est-il imaginable que lors de ces 23 tournois du Grand Chelem, il n'a jamais connu une mauvaise journée avant les demi-finales? Il n'est jamais malade ou blessé? Il ne se dispute jamais avec son épouse le matin au petit-déjeuner?

Avant de tenter de répondre aux questions de Roger Rasheed qui sont aussi les nôtres, rappelons quelques données chiffrées supplémentaires. Pour accéder aux demi-finales d'un tournoi du Grand Chelem, un joueur doit remporter cinq matches. Depuis 2004, Roger Federer a donc gagné 113 rencontres (5 x 23 - 2 dus à deux forfaits de ses adversaires) sans connaître le moindre accident de parcours. 83 des 113 duels n'ont pas duré plus de trois sets. Seulement cinq ont atteint la limite des cinq manches.

Roger Federer n'est-il jamais las mentalement?

Lors des premiers tours, face à des adversaires réputés plus faciles, les champions se «chauffent» généralement et ne sont pas au maximum de leur forme et surtout de leur concentration. Il est clair que le Suisse ne prend personne à la légère pour éviter de se retrouver plongé inutilement dans les ennuis. Son humilité est l'une de ses qualités premières.

A force de (tout) gagner, il pourrait imperceptiblement lever le pied, particulièrement quand les matches paraissent moins importants ou dangereux. Ce n'est pas le cas. Dans une interview publiée dans L'Equipe, début janvier, il a expliqué pourquoi il n'était pas encore rassasié alors qu'il possède le palmarès le plus beau et le plus complet de l'histoire du jeu:

Chez moi, l'envie vient toute seule. Ce que je fais, souvent, c'est revenir aux racines: pourquoi, enfant, ai-je choisi le tennis? Pourquoi ai-je travaillé si dur toutes ces années? Qu'est-ce qui me plaît tant quand je joue? Et j'ai tout de suite mes réponses. C'est simple: je ne pense pas qu'il existe quelqu'un qui aime le tennis plus que moi.

Malgré l'avalanche de titres, d'honneurs et de dollars, la pression est toujours là. «Elle est différente, mais elle n'a pas disparu, souligne-t-il. De toute façon, si jamais un jour plus personne ne me mettait de pression, je serais toujours là pour m'en rajouter une dose. Je n'ai pas souvenir d'être entré sur un court sans pression.»

Roger Federer n'est-il jamais malade ou blessé?

La maladie ne l'a touché qu'une seule fois, voilà deux ans, quand il avait souffert d'une mononucléose mineure dont les conséquences n'avaient pas été trop sérieuses. Et il a fallu attendre le tournoi de Bercy, en octobre 2008, pour assister au premier abandon de Roger Federer, blessé au dos, dans une épreuve du circuit ATP. Compte tenu de son activisme forcené en raison de ses résultats qui l'amènent loin dans chaque compétition, c'est sidérant car il atteint déjà un total de plus de 850 matches dans sa carrière professionnelle. «J'attends de moi d'être en forme dans les grands tournois, déclare-t-il. On n'a pas le droit de se pointer en Grand Chelem avec une demi-blessure. Mon style m'aide pour durer. Généralement, c'est moi qui décide des points, moi qui impose les courses à l'autre. Quand Rafa met 45 minutes à gagner un set, je peux en mettre 30. J'ai travaillé très fort physiquement quand j'étais junior pour me fabriquer une bonne armure. Maintenant, je travaille moins dur, mais plus précisément.»

Roger Federer a la chance d'être un athlète naturel, bâti pour le tennis. Son élasticité est l'un de ses points forts et il continue de l'entretenir aux côtés de Pierre Paganini, son préparateur physique, étonné de l'appétit renouvelé de son élève pour progresser. Cet hiver, pour aborder l'Open d'Australie, il a remis l'ouvrage sur le métier dans sa base de Dubaï. A 28 ans, il envisage de poursuivre son aventure de champion au-delà des Jeux Olympiques de 2012 à Londres.

Roger Federer n'a-t-il jamais de problèmes personnels?

Aucune statistique de ce côté-là. Mais depuis qu'ils se sont rencontrés aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, Roger Federer et Mirka Vavrinec, devenue son épouse au printemps dernier et la mère de deux petites jumelles en juillet, ne se quittent jamais. Quand Ellin, Madame Tiger Woods, évitait de suivre régulièrement son époux sur le PGA Tour, le circuit du golf, Mirka voyage constamment avec son mari et assiste à TOUS ses matches du bord du court. Elle ne se contente pas d'être sa supportrice n°1. Elle s'occupe aussi de ses contrats publicitaires, donne son avis sur son entraînement (elle a été une joueuse de bon niveau) et pilote ses relations avec la presse. On le dit fou d'elle.

Yannick Noah avait raconté un jour comment il avait été surclassé par Ivan Lendl en demi-finales de l'Open d'Australie 1990 après avoir passé une nuit blanche à se disputer avec sa compagne de l'époque. Roger Federer semble avoir des nuits nettement plus douces. Il continue de dormir ses dix heures, pas troublé, dit-il, par les cris de ses deux bébés.

Yannick Cochennec

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