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Turquie: alors, dictature ou pas?

Temps de lecture : 5 min

Pourquoi est-ce si important pour Erdogan de parler de démocratie, alors que le nouveau régime constitutionnel qu'il a voulu et qui sera instauré à partir du 9 juillet n'est pas démocratique?

Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, attend lors de la Grande Assemblée nationale, le 7 juillet 2018. Adem Altan/AFP.
Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, attend lors de la Grande Assemblée nationale, le 7 juillet 2018. Adem Altan/AFP.

«La Turquie a donné une leçon de démocratie au monde entier», a déclamé Recep Tayyip Erdogan, le soir de sa victoire électorale du 24 juin, rappelant que 87% des électeurs étaient allés voter et que lui-même, réélu au premier tour avec 52,6% des voix, pourrait s’appuyer sur la majorité parlementaire qui s’était dégagée (soit un total de 344 sièges sur 600).

Premier bémol: en Turquie, le vote est obligatoire. Lors du référendum de 2017 qui portait sur la réforme constitutionnelle, les «pêcheurs à la ligne», comme on surnomme les abstentionnistes, étaient passibles d’une amende de vingt-deux livres turques (environ quatre euros). Je n’ai trouvé personne à qui cette sanction aurait été appliquée. Mais du fait de cette obligation, la participation électorale est un «habitus» fort. Pour autant, la Turquie s’inscrit simplement dans la moyenne des pays où ce devoir est dicté par la loi.

Le second bémol porte sur les conditions de la campagne électorale. Anticipées de seize mois, ces élections ont laissé peu de temps à l’opposition pour se préparer. La répartition des temps de parole, la mobilisation des ressources de l’État et la modification de la loi électorale se sont faites quasi-exclusivement au profit du candidat sortant, Recep Tayyip Erdogan, du Parti de la justice et du développement (AKP) qu’il préside et du Parti de l’action nationaliste (MHP) avec lequel il avait conclu une alliance.

Troisième bémol: la campagne, le scrutin et son dépouillement ont eu lieu sous état d’urgence, lequel avait été prolongé pour la septième fois dans la foulée de l’annonce des élections anticipées. Un régime d’exception, bien plus marqué que l'état d'urgence français, avec un déploiement important des forces de sécurité dans les régions kurdes, au sud-est du pays où l’important score du MHP pose question.

Inéquité de la campagne, fraudes et manipulations (lesquelles ont toujours existé en Turquie) ont influé sur le résultat mais l’ont-elles pour autant inversé? Avec 31% des voix, le principal candidat d’opposition, Muharrem Ince, a en tout cas reconnu sa défaite.

Pour autant, la Turquie est-elle une démocratie, voire un modèle de démocratie ainsi que le prétend le président turc?

L'état d’urgence, régime de droit commun

Si l’on considère qu’une démocratie, c’est un peuple libre qui se gouverne lui-même, directement ou par ses représentants élus, on voit qu’il y a là un problème. La liberté n’est pas au rendez-vous en Turquie. Après (et déjà avant) la tentative de coup d’État du 15 juillet 2016, une purge gigantesque a frappé le pays: 160 journalistes en prison, 4000 juges révoqués, 150.000 fonctionnaires limogés, des opposants islamiques, kurdes, de gauche ou d’extrême gauche, détenus de longs mois sans procès, des sociaux-démocrates renvoyés des universités ou démis de leurs fonctions. Des sanctions individuelles tombées en grandes séries par le fait des fameux «décrets-lois d’urgence» pris en toute illégalité. Peu de liberté, aucun respect de l’État de droit.

Est-ce pour autant une dictature?

Oui et non. Toute l’ambiguïté de la situation vient du fait que depuis deux ans, la Turquie est sous ce régime d’exception qu’est l’état d’urgence, qui autorise de sortir du cadre démocratique stricto sensu. Cet état d’urgence est légitimé par les nécessités de lutter contre le «terrorisme», terme sous lequel Ankara regroupe aussi bien les attentats du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan), ceux de Daech, la lutte de pouvoir menée au sein de l’appareil d’État par l'ancien allié guléniste –auquel le président Erdogan impute la tentative de putsch– et parfois même toute expression marquée d’opposition.

C’est à partir de maintenant que la pertinence du terme «dictature» va vraiment se poser, car à la faveur du putsch raté de juillet 2016, Erdogan a pu passer à la vitesse supérieure et imposer enfin le régime constitutionnel duquel il rêvait depuis longtemps. Lequel entrera en vigueur après que le président aura prêté serment le 9 juillet.

Ce régime a peu à voir avec les régimes présidentiels français ou américain. Il donne au président des pouvoirs vastes et sans freins. Une situation que l’on ne rencontre dans aucune démocratie: le Parlement est marginalisé, et d’ailleurs mis sous le propre contrôle du président qui nomme et révoque vice-présidents et ministres à sa guise tandis qu’il peut également gouverner par décret. La justice est aux ordres. À certains égards, l’état d’urgence est devenu le régime de droit commun.

Tout est possible selon l'humeur du leader

Alors? Démocratie, dictature, ou plutôt «démocrature»? selon le terme souvent utilisé pour caractériser une situation où les pleins pouvoirs sont exercés sans limites par une équipe et un homme que le peuple a élus, car il s’est reconnu dans les discours de ceux-ci.

Le problème est que tout est possible, selon la volonté ou l’humeur du nouveau leader, car il n’y a plus de véritables contre-pouvoirs. L’État d’urgence pourrait être levé le 18 juillet: c’est positif même si en réalité, cela ne change pas grand-chose puisque le nouveau régime constitutionnel prendra le relai. Y aura-t-il une amnistie, ne serait-ce que pour éviter les multiples condamnations de la Turquie par la CEDH lorsque celle-ci va commencer à juger les purges? Et une approche plus ouverte du règlement du problème kurde?

Certains veulent croire à cette libéralisation. On voit mal pourquoi Erdogan changerait de direction alors que la tendance générale dans le monde est aux pouvoirs autoritaires, forts, et à une certaine forme d’impunité. Et puis il a su reconstruire un récit national anti-occidental et donner une nouvelle fierté à la majeure partie de son peuple en réalisant la synthèse turco-islamique (mixte de nationalisme turc et d'islam), le vieux projet échaffaudé par Kenan Evren, le général-président putschiste de 1980.

D'où l’importance pour le président de Turquie, la nécessité urgente même, de revêtir ce nouveau régime fondé en partie sur les oripeaux idéologiques de la junte des années 1980, des habits de la démocratie du XXIe siècle. Mais celle-ci n’est assurément pas au rendez-vous. En contraste avec l’aspiration démocratique des Turcs, que l’on a vue tout au long de cette campagne: forte, vive, passionnée, bravant la peur, et dépassant les clivages politiques –c’est-à-dire provenant aussi bien d'une bonne partie des opposants que des soutiens d’Erdogan.

Or cette aspiration démocratique, absolument incontestable, ne fait pas de la Turquie une démocratie. Et il n'est pas sûr qu'elle soit un rempart suffisant contre la dictature.

Ariane Bonzon Journaliste

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