Culture

Avoir une playlist de la honte est un snobisme comme un autre

Temps de lecture : 6 min

«Le vent souffle sur les plaines de la Bretagne armoricaine.» Vous avez la suite? Alors il est temps d’assumer votre playlist de la honte.

Britney Spears aux  MTV Video Music Awards de 2001 | Timothy A. Clary / AFP
Britney Spears aux MTV Video Music Awards de 2001 | Timothy A. Clary / AFP

C’est le duel de couple en crise de Ménélik dans «Bye-Bye». C’est le Jerk et le «poulet aux hormones» de Thierry Hazard. C’est l’album D’eux de Céline Dion ou n'importe quel tube transpirant de Britney Spears. C’est… comble du paradoxe du hipster de 3h du matin, les très franchouillards «Lacs du Connemara». Une chanson de la honte. Un plaisir coupable. Un titre socialement considéré comme de faible qualité et/ou carrément pas branché. Mais que nous sommes capables de chanter en respectant chaque sursaut de voix. On secoue la frange sur du France Gall en se justifiant: «Je la connais par coeur parce que ma mère la chantait». On se rue sur la sono en fin de soirée pour lancer un vieux Diam’s: «J’avais vraiment trop bu». Sérieusement?

Une rapide tournée d’internet montre que nous avons à peu près tous une playlist de la honte. Biba, Grazia, Madmoizelle ou très récemment Topito ont dressé leur best of. Les Inrocks ont publié une série d’articles balayant les mythes de Shaggy à Isabelle Adjani. La plateforme musicale Spotify recense environ 500 compilations littéralement intitulées «playlist de la honte» ou «plaisirs coupables». Les versions anglophones pullulent, nous avons arrêté de compter à 1.000. Dedans, pas de surprise: sous une masse de tubes des années 1990-2000, flotte de la variétoche française. Les plus jeunes y glissent un morceau du rappeur Jul. Les trentenaires «La Tribu de Dana».

Une expérience de réalité virtuelle

Plonger dans ces playlists de la honte tient de la recherche sociologique. On y devine l’âge et les angoisses de chacun et chacune. D’après le New Yorker, la notion de plaisir coupable a été formalisée pour la première fois en 1860 par le New York Times. À l’origine, ce n’est ni à un éclair au chocolat, un épisode de Grey’s Anatomy ou La Compagnie Créole que faisait référence l’expression, mais à une maison close. C’est dire si votre passion cachée pour les comédies musicales part de loin.

Pour Hervé Platel, neuropsychologue qui étudie les liens entre cerveau et musique, le plaisir est essentiellement lié à la mémoire. «Dès qu’on entend une mélodie, on essaie de voir si ça correspond à quelque chose de déjà entendu, explique le professeur à l'Université de Caen. On anticipe le frisson musical, celui qui nous permet de sentir qu’à cet instant par exemple, il y a les violons qui montent.»

En gros, on aime une chanson surtout parce qu’on s’en souvient. Et si on s’en souvient, c’est qu’elle est associée à un moment important de notre vie. Une enquête menée par Deezer le prouve: après 27 ans, nos goûts musicaux se figent. Pas étonnant alors que votre playlist inavouable regorge de chansons diffusées au lycée. «La curiosité en terme d’écoute diminue avec l’âge, confirme Hervé Platel. La musique génère des marqueurs de souvenirs, parce que ça passait à la radio quand on était ado ou pendant des vacances à la plage. C’est associé à une reviviscence sensorielle. Notre cerveau simule quelque chose. C’est un peu comme la réalité virtuelle, c’est la joie de la retrouvaille et en même temps une sensation de perte. On espère retrouver un paradis perdu.»

«Avoir mauvais goût, c’est cool… quand on va à l’opéra»

Problème, si en terme de musique, tout se joue avant 30 ans, notre esprit critique, lui, continue de se forger. Et la gêne arrive. On rentre alors dans le plaisir coupable. Pour le New Yorker, la clé est la conscience. On sait qu’on ne doit pas. Comme on le fait en toute connaissance de cause, une forme de second degré nous protège du jugement social. Oui, j’écoute les Spice Girls une fois par semaine mais je vous annonce que je sais que c’est de la daube en les rangeant dans une playlist éponyme. C’est maintenir sérieusement que Christophe Maé est le meilleur concert de votre vie contre faire marrer l’assistance avec vos anecdotes sur Sheryfa Luna. Oui, c’est une subtile affaire de street-credibility. Oui, c’est assez risible.

«L’amateur de kitsch ne remet pas en cause l’échelle des valeurs esthétiques et de la légitimation sociale des arts»

Didier Francfort, historien de la musique

Mieux, c’est du snobisme musical. «L’amateur de kitsch ne remet pas en cause l’échelle des valeurs esthétiques et de la légitimation sociale des arts, écrit l’historien de la musique Didier Francfort, il avoue une forme d’audace en affirmant son goût pour un objet singulier perçu comme contraire aux normes esthétiques. Assumer une part de mauvais goût, être “à contre-courant” revient à une forme différente de snobisme.» Et c’est vrai qu’au fond, si on avait vraiment honte, ferait-on des playlists publiques? Notre société revendique depuis quelques dizaines d’années un «omnivorisme musical». «J’écoute de tout», est la rengaine habituelle. Mais l’ouverture d’esprit n’est que le signe de «la capacité des classes supérieures à s’encanailler en cumulant culture légitime et incursions mesurées au sein de la culture populaire, remarquait le magazine Sciences Humaines dans un numéro de 2011. Comme le disait le sociologue australien Tony Bennett, “avoir mauvais goût, c’est cool… quand on va à l’opéra”».

Une lutte des classes

Même quand elle semble nivelée, la culture nourrit les conflits. Entre nous et les autres, en stigmatisant les «“gros beaufs”, qui regardent des “merdes” à la télévision (...), cite en exemple le sociologue Bernard Lahire, la musique “de supermarché”, “de sauvages”, “de racailles”, la “littérature de gare”.» Mais aussi en créant des divisions internes, «des luttes de soi contre soi».

Comme illégitime signifie bien souvent populaire et que légitime se rattache à élitiste, le philosophe Richard Shusterman voit dans cette distinction culturelle une forme de lutte des classes. «La ligne rigide entre grand art et art populaire reprend et renforce ces divisions dans la société et, plus profondément encore, avec nous-mêmes», écrit l’auteur de L’Art à l’état vif. Défendre la culture populaire équivaudrait alors à une émancipation de «cette part dominée de nous-même qui elle aussi est opprimée par les prétentions exclusives des défenseurs de la grande culture». Si on nous avait dit plus tôt qu’écouter Larusso passerait pour un acte révolutionnaire.

La résonance politique des plaisirs coupables musicaux ne s’arrête pas là. Comme l'illustre Didier Francfort, on est passé d’un Pompidou qui glorifie Pierre Boulez à un Giscard qui se fait filmer jouant de l’accordéon. La communication politique pousse à montrer sa proximité avec les pratiques culturelles populaires. Si Emmanuel Macron assume son expertise en musique classique, François Hollande comme Nicolas Sarkozy revendiquaient des goûts musicaux très consensuels: Zaz, Woodkid, Léo Ferré pour le premier. Johnny, Calogero et Carla Bruni pour le second. Le message passe presque mieux que sur une affiche de campagne.

Le dîner de cons

Dans notre confusion, la reprise d’un titre populaire par un artiste étiqueté élitiste se pose comme une délivrance. Écouter Dalida, non. Écouter ses tubes cheesy sous un air de trompette d’Ibrahim Maalouf, oui.

Alors, serait-ce l’artiste qui fait la qualité ou la médiocrité d’un morceau? Nouvelle pirouette ou pas, difficile de trouver des critères clairs et objectifs pour définir la valeur universelle d’une oeuvre. «Il n’y a pas de chanson honteuse, assure Djubaka, programmateur musical de France Inter. La différence, je la chérie. Je trouve ça dommage qu’on en arrive là. C’est un peu le dîner de cons. Les gens ont l’impression que la musique grand public c’est moche, mais Michael Jackson c’est grand public et c’est pas moche.»

Avec son planant «Rock with you», la superstar de la pop figure dans les «hits à la gomme» de Brigitte. En 2018, le duo a lancé une playlist collaborative mêlant leur titre «Palladium» à Balavoine, Scorpions ou Bruno Mars. «Quand on s’est rencontré avec Aurélie [Saada], on s’est avoué qu’on aimait les tubes, raconte Sylvie Hoarau. C’était nouveau pour moi. Il n’y a pas de barrières chez nous, c’est un principe de base.» Pour la chanteuse, qualité littéraire du texte, refrain qui sonne bien, mélodie ou arrangement, chacun place le curseur où il veut. Et à la fin, c’est souvent l’émotion qui gagne. «”Bella” de Maître Gims, ça me rappelle mes enfants qui dansent sur ça, avoue Sylvie Hoarau. Si ça leur fait plaisir, ça me va, même si ce n’est pas forcément ce que j’aime.» Shame on you, comme dirait Ophélie Winter.

Christine Laemmel Journaliste indépendante

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