Politique / Économie

Macron fait la même erreur que Hollande: oublier l’individualisme

Temps de lecture : 5 min

À moins de contraindre les entreprises à créer des emplois, les Français et Françaises préféreront rester au chômage.

Le président sortant François Hollande laisse son successeur Emmanuel Macron au Palais de l'Élysée à la fin de la cérémonie de passation de pouvoir, le 14 mai 2017. | Yoan Valat / POOL / AFP
Le président sortant François Hollande laisse son successeur Emmanuel Macron au Palais de l'Élysée à la fin de la cérémonie de passation de pouvoir, le 14 mai 2017. | Yoan Valat / POOL / AFP

Mardi 3 juillet, l’Insee publiait un rapport présentant les effets sur l’emploi des politiques économiques de François Hollande. Sur plus d’une centaine de pages, l’institut national de statistique revenait sur les mesures phares de l’ancien président socialiste –le CICE, la prime à l’embauche, le pacte de responsabilité, les baisses de cotisations patronales– et montrait en quoi celles-ci avaient participé, directement ou indirectement, à la réduction du chômage.

Et les conclusions devraient satisfaire bons nombres de défenseurs de la «Hollandie». «Les mesures économiques destinées, sous le précédent quinquennat, à inverser la courbe du chômage ont, de 2013 à 2017, directement enrichi la croissance d’environ 300.000 emplois.» Autrement dit, en quatre ans, 75.000 emplois nets ont été créés grâce aux actions, pourtant longtemps décriées, de François Hollande.

La politique du PS aurait-elle fonctionné? Aurions-nous été trop durs avec l’ancien président, à l’époque, et avons-nous été incapables d’appréhender des évolutions positives et durables des données économiques et sociales?

François Hollande restera dans l’histoire comme le président le plus détesté de la Ve République, le moins populaire, cumulant à 4% d’intentions favorables à la fin de son mandat. Quasiment toute la gauche honnissait ses décisions jugées libérales. On vilipendait sa vision droitière de l’économie, on critiquait ses relations privilégiées avec le Medef et les entrepreneurs, contraires à l’idéal socialiste, et on lui reprochait son inaction en faveur de l’emploi et du pouvoir d’achat.

La réussite du quinquennat socialiste?

Pourtant, le rapport de l’Insee semble lui donner des raisons. Les réductions et exonérations fiscales en faveur des patrons ont-elles permis des créations d’emplois et une amélioration pérenne de la conjoncture? L’étude indique, en effet, que «[les] mesures […] ont continué de favoriser le dynamisme de l’emploi au premier semestre 2017» et que «l’inversion de la courbe du chômage», tant attendue par François Hollande et son gouvernement, a eu lieu dès 2017.

On s’excuse et on oublie tout? On réécrit les livres d’histoire pour féliciter et remercier l’action de l’ancien député-maire de Tulle? Tout n’est pas aussi simple. Constater a posteriori les effets des mesures est chose aisée mais on pourrait tout de même reprocher à François Hollande de ne pas être allé assez loin et de ne pas avoir atteint ses objectifs (rappelons qu’il espérait 200.000 emplois avec le pacte de responsabilité et 100.000 emplois par an avec le CICE).

Sa vision de l’économie est simple: l’offre crée la demande, il suffirait donc de soutenir les entreprises, via des aides et des baisses d’impôt, pour que ces dernières soient incitées à créer des emplois. Un cercle vertueux devrait ensuite s’enclencher: plus d’emplois pour plus de consommation, plus de demande pour plus d’offre, hausse de la production, hausse de la croissance et de l’emploi.

Avec le CICE, le pacte de responsabilité et la baisse des cotisations patronales, Hollande a appliqué cette philosophie. Il a espéré, sans contrainte ni obligation, que les patrons profitent de leur amélioration économique et fiscale pour redynamiser le marché du travail.

La préférence pour le chômage

Seulement, la France est victime, depuis de très longues années, d’un mal bien particulier, qui annihile, de fait, cette vision particulière: la préférence pour le chômage.

Cette notion, étudiée dans une note de la banque d’investissement Natixis, considère que la croissance ne va pas favoriser la création d’emplois mais simplement la hausse de la rémunération des salariés et salariées. L’économiste Patrik Artus et son équipe ont analysé les évolutions conjointes sur six ans de la croissance et de la masse salariale après les crises de 1991 et de 2008. Et dans les deux cas, la corrélation est négative: «La préférence pour le chômage supposée en France […] doit être reflétée par le fait que, après les récessions, dans les périodes de reprise économique, la préférence collective va à l’augmentation des salaires de ceux qui ont conservé leur emploi et pas à la baisse du chômage».

C’est donc toute l’erreur de François Hollande. Les Français et Françaises, quel que soit le gouvernement, n’agiraient pas dans le sens de l’intérêt collectif mais pour un intérêt personnel. Après une crise, la croissance retrouvée permettrait d’abord de protéger les insiders, les salariés et salariées, plutôt que de relancer l’emploi et limiter le chômage.

En soutenant les entreprises, via le CICE, la baisse des cotisations ou le pacte de responsabilité, sans contrainte de créations de postes, on prend le risque que ces dernières privilégient d’abord ses salariés et salariées plutôt que les chômeurs et chômeuses.

Macron, la même philosophie que Hollande?

C’est le même cas de figure qui sévit avec Emmanuel Macron. L’actuel président de la République a voté la suppression de l’ISF, la baisse des impôts sur les sociétés et sur le capital en espérant redynamiser l’investissement, la compétitivité et l’emploi. Mais il n’a pas contraint ses actions, il ne les a pas conditionnées à des objectifs de créations de postes. La préférence pour le chômage devrait ainsi s’installer, avec des patrons qui profiteront de la baisse fiscale pour d’abord améliorer leur rente et celle de leur salariés et salariées.

Cette particularité franco-française est d’ailleurs illustrée dans le rapport de l’Insee. Dedans, la prime pour l’emploi est mise en avant comme ayant eu l’effet social le plus important pour un coût mirifique (1,9 milliard d’euros en 2017 contre 40 milliards pour le CICE).

Pourquoi? Tout simplement parce que cette prime était conditionnée à la création d’un emploi! L’État versait 500 euros à toutes les entreprises et associations de moins de 250 salariés qui embauchaient un CDD de plus de 6 mois ou un CDI avec un salaire inférieur à 1.3 Smic. L’aide était conditionnée, on contraignait les PME à créer des emplois pour toucher cette subvention. D’ailleurs, d’après l’Insee, sitôt la prime pour l’emploi arrêtée, en juin 2017, «l’effet d’enrichissement est devenu globalement neutre».

En allant plus loin, on pourrait même se poser la question de l’efficacité d’une politique libérale en France. En se basant uniquement sur les décisions individuelles des agents et sur l’espérance que ces derniers agissent librement pour l’intérêt collectif, on fait face aux considérations personnelles de chacun et chacune. Réduire les impôts ou les cotisations ne sert à rien puisque cela ne servira que les bien-portants et renforcera encore plus les inégalités entre les insiders et outsiders. Peut-être que les Français et Françaises sont trop individualistes et trop égoïstes pour que la doctrine libérale fonctionne dans l’Hexagone.

Malheureusement, cette particularité française, ni Hollande ni Macron ne l’ont vue. Ce qui peut être inquiétant pour l’avenir...

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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