Santé / Sociéte

Affaire Séralini: six ans après, l'heure des comptes

Temps de lecture : 5 min

Une mise en scène médiatique laissa croire qu'il avait démontré un lien de causalité de la plus haute importance. Que reste-t-il des résultats ce chercheur français?

Le professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Séralini pose dans son laboratoire, le 16 janvier 2009 à l'université de Caen. | Mychele Daniau / AFP
Le professeur de biologie moléculaire Gilles-Eric Séralini pose dans son laboratoire, le 16 janvier 2009 à l'université de Caen. | Mychele Daniau / AFP

Au croisement de la science et du journalisme, ce fut une tornade sans précédent. Un cas d’école devenu «l’affaire Séralini». Coup de tonnerre dans un ciel serein: l’annonce avant l’heure de la publication, le 19 septembre 2012 d’une étude scientifique incompréhensible pour qui n’était pas un spécialiste plus que pointu du sujet. Intitulée «Long term toxicity of a Roundup herbicide and a Roundup-tolerant genetically modified maize» elle est signée d’un chercheur français militant, Gilles-Éric Séralini (université de Caen) et publiée dans Food and Chemical Toxicology, une revue sans prestige, un média spécialisé comme il en existe des centaines.

A priori aucune chance de reprise dans les médias généralistes. C’était compter sans une mise en scène préalablement orchestrée, une tractation secrète et peu reluisante: des journalistes signant un invraisemblable pacte de confidentialité leur assurant une «exclusivité». Une mise en scène qui vit Le Nouvel Observateur afficher, en couverture et en exclusivité, que les «OGM» étaient des «poisons».

Scoop médiatique et effets politiques

Cette étude expérimentale tentait un travail au trébuchet: soupeser les dégâts observés chez des rats nourris avec un maïs génétiquement modifié cultivé avec ou sans Roundup et les comparer ceux que l’on avait protégé de l’exposition au maïs OGM. Et les auteurs d’affirmer, spectaculaires photographies de tumeurs à l’appui, à la toxicité majeure de ces ingrédients artificiels. Un simple débat s’inscrivant dans une longue suite de controverses scientifiques et sociétales.

Et à dire vrai, à la relecture de qui s’est écrit, il y a six ans, sur le sujet on peine à comprendre comment cette petite et triste mise en scène médiatique a pu, in fine, avoir un tel effet politique.

La méthodologie et les résultats de ce travail expérimental avaient été adressés le 11 avril 2012 à la revue qui l’avait accepté le 2 août pour publication ultérieure. Mais la médiatisation coordonnée de son contenu vulgarisé par les opposants à l’usage des végétaux génétiquement modifiés devait déclencher un phénomène rarement observé. À commencer par un communiqué de presse publié (dans l’heure suivant la sortie du Nouvel Observateur) des ministres de la Santé, de l'Écologie et de l'Agriculture:

«Le gouvernement a pris connaissance des informations, rendues publiques aujourd'hui, sur l'étude menée par des chercheurs français, mettant en cause l'innocuité à long terme du maïs transgénique NK 603 sur les rats. Les conclusions de cette étude font l'objet d'une saisine immédiate de l'Agence nationale de sécurité sanitaire (ANSES). Elles feront également l’objet d’une analyse par le Haut conseil des biotechnologies. Elles seront également transmises en urgence à l'Autorité européenne de sécurité des aliments.

«Cette étude valide la position de précaution prise par le gouvernement français sur le moratoire des cultures OGM»

Communiqué de presse des ministres de la Santé, de l'Écologie et de l'Agriculture


En fonction de l'avis de l'ANSES, le gouvernement demandera aux autorités européennes de prendre toutes les mesures nécessaires en termes de protection de la santé humaine et animale, mesures qui pourront aller jusqu’à suspendre en urgence l’autorisation d’importation dans l’Union européenne du mais NK 603, dans l’attente d’un réexamen de ce produit sur la base de méthodes d’évaluation renforcées.

Cette étude semble confirmer l'insuffisance des études toxicologiques exigées par la règlementation communautaire en matière d'autorisation de mise sur le marché de produits transgéniques. Elle valide la position de précaution prise par le gouvernement français sur le moratoire des cultures OGM. Le gouvernement demande aux autorités européennes de renforcer dans les meilleurs délais et de façon significative l'évaluation des risques sanitaires et environnementaux.»

Au même moment la Commission européenne annonçait avoir demandé à l'Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA) d'examiner les résultats de cette étude, précisait ne pas l’avoir lue mais promettait d'en «tirer les conséquences». Bruxelles faisait aussi savoir que la première conséquence était le gel de l'examen de la demande de renouvellement de l'autorisation de culture accordée au géant américain Monsanto pour sa semence OGM MON-810. «Il est trop tôt pour faire un commentaire sérieux. Dès qu’elle sera disponible nous étudierons la publication scientifique, faisait alors savoir la filiale française de Monsanto rappelant que plus de trois cents études sur l'alimentation OGM des animaux étaient déjà disponibles. Nous aurions aurait trouvé beaucoup plus crédible de la part des auteurs qu'avant de se répandre dans la presse avec des propos anxiogènes, ils se confrontent avec d'autres comités d'experts pour mesurer la robustesse de leur étude.»

Mises au point

Levée dans le désordre le plus complet des boucliers des institutions scientifiques… Discours inaudibles de sages cherchant à faire revenir l’opinion à la raison… C’était trop tard. La vague médiatique cathartique avait fait son effet, sur fond d’angoisses collectives et d’incapacité de Monsanto à dire ses quatre vérités. On n’apprit que plus tard que ce travail universitaire français avait été financé et idéologiquement soutenu par une fondation peu connue dont faisaient, paradoxalement, partie les groupes Auchan et Carrefour ainsi que la Fondation Charles Leopold Meyer pour le progrès pour l'homme.

Gilles-Eric Seralini, en septembre 2012 | CHARLY TRIBALLEAU / AFP

Puis la machinerie scientifique moulina le sujet. Dès le 4 octobre 2012 l’Autorité européenne de sécurité des aliments avait jugé que ce travail était d'une «qualité scientifique insuffisante». Puis la publication fut, sanction grave, «rétractée» avant d’être publiée, sous une autre version, dans une autre revue. Autant d’éléments passionnants structurant un feuilleton de notre temps mais sans échos dans la presse généraliste et vulgarisatrice.

Où l’on en vient, six ans plus tard, aux derniers développements en date de l’affaire Séralini. Autant d’éléments scientifiques qui, en toute logique, justifieraient une forme de mea culpa médiatique. Rien de secret, ici, à commencer par ces quelques lignes de Wikipédia:

«En avril 2018 une triple expertise française mène à la conclusion que les OGM Mon 810, NK 603 (traité ou pas avec du Roundup, formulation glyphosate de Monsanto) n'ont aucun effet toxique, que ce soit en 90 jours ou deux ans, confirmant les déclarations des toxicologues. Les médias ayant diffusés et soutenus l'étude de 2012 n'ont pas évoqué les résultats de cette contre-expertise. Ces résultats n'ont pas fait l'objet de commentaires de la part de responsables politiques, y compris ceux ayant largement utilisé l'étude de 2012 pour tenter de renforcer la législation discriminant les OGM.»

Une affaire détaillée dans un communiqué par l’Association française des biotechnologies végétales.

On peut aussi et surtout, pour mieux comprendre, consulter le blog spécialisé d’Hervé Maisonneuve «Les 'mute news': aucune preuve sur la toxicité des maïs génétiquement modifiés!». Ou encore lire Le Figaro: «Lien entre OGM et cancer: l'étude était une manipulation». Autant d’informations, de relectures, de dénonciations et d’interrogations pédagogiques: elles aident à prendre la mesure des distances à prendre avec les mises en scène médiatiques scientifiques qui n'affichent pas leurs convictions militantes.

Jean-Yves Nau Journaliste

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