Sociéte

Les jeunes en exil face à leurs démons

Temps de lecture : 9 min

Faute d’accompagnement adapté, une partie des mineures et mineurs étrangers arrivés seuls en France sombrent psychologiquement.

Au centre d'accueil pour mineures et mineurs isolés de Médecins sans frontières à Pantin, le 3 juillet 2018 | Christophe Archambault / AFP
Au centre d'accueil pour mineures et mineurs isolés de Médecins sans frontières à Pantin, le 3 juillet 2018 | Christophe Archambault / AFP

En silence, le groupe grossit de minute en minute sur la place de l’Hôtel de ville de Paris. Une centaine de personnes, bientôt plus. Parmi elles, beaucoup de visages fermés et quelques larmes. La petite foule est agglutinée derrière une banderole noire. Sur celle-ci, écrit en lettres blanches: «Aide à l’enfance défaillante».

Sortis de nulle part, deux hommes surgissent armés de perceuses et d’une plaque commémorative en marbre. Rapidement, les membres du collectif Cœurs de pierre et Solidaires» la vissent au mur puis s’éclipsent, au nez et à la barbe des nombreux CRS qui stationnent en cercle à proximité.

Gravé dans la roche, l’épitaphe «Isolé, sa souffrance l’a emporté dans la Seine» rend hommage à Malik Nurulain Khan, dit Nour, un jeune mineur étranger pakistanais qui s’est suicidé en se noyant dans le fleuve, le 14 février 2018.

Indignées, quinze associations de défense des migrantes et migrants ont organisé le 21 mars un rassemblement pour protester contre la politique de l’Aide sociale à l’enfance (ASE), le service chargé de s’occuper des mineures et mineurs isolés étrangers en France

Protection défaillante

Pauline Mouton, bénévole à Emmaüs et amie de Nour, s’est lancée à sa recherche après qu’il a cessé de donner des nouvelles. Sans la détermination de la jeune femme, il est probable que personne n’aurait noté son absence.

Dressée sur un plot en béton, elle s’adresse à la foule d’une voix tremblotante, avant la minute de silence: «Nour n’avait pas envie de mourir, il voulait s’en sortir! Il était scolarisé dans le 18e. L’ASE l’a laissé seul dans son hôtel, après trois séjours à l’hôpital et une tentative de suicide! Imaginez le gamin, le soir, avec ses tickets Flunch pour aller manger tout seul, après tout ce qu’il a vécu». Victime de tortures, il avait quitté le Pakistan lorsqu’il avait 15 ans. La jeune femme conclut, lapidaire: «Ce n’est pas l’exil qui l’a tué, ce sont les mauvaises conditions de son accueil en France».

«Le problème, c’est que dès qu’il y a un flou autour de l’âge, en attendant que ça soit tranché, on ne les accueille nulle part.»

Dante Bassino, adjoint PCF à la mairie du 10e arrondissement de Paris

Avec ses dreadlocks et son écharpe tricolore, Dante Bassino, 39 ans, adjoint PCF à la mairie du 10e arrondissement de Paris, écoute attentivement le discours. Il y adhère complétement. «Les mineurs sont ceux que l'on doit protéger en priorité. Or, on constate un déficit récurrent dans cette protection.» Et d’évoquer les mineures et mineurs toujours à la rue, comme les dizaines de très jeunes Marocains toxicomanes du square Bashung, dans le 18e arrondissement de Paris. Dante Bassino regrette aussi que d’autres soient logés seuls dans des hôtels. «Le problème, c’est que dès qu’il y a un flou autour de l’âge, en attendant que ça soit tranché, on ne les accueille nulle part. C’est intolérable.»

Pour que la minorité d’un migrant ou d'une migrante soit reconnue, l’État doit authentifier l’âge reporté sur ses documents, le plus souvent par un test osseux, même si cette technique est fortement critiquée par l’Académie de médecine pour son imprécision. À la fin d’un processus long de plusieurs mois, un juge entérine la décision de l’administration.

Entre-temps, ces jeunes n’ont pas le droit d’aller dans des foyers pour adultes, car elles et ils se déclarent mineurs, et ne peuvent pas non plus aller dans un foyer pour mineurs tant que le juge n’a pas rendu sa décision. Voie sans issue. Espace de tous les dangers.

Contactée, l’Aide sociale à l’enfance de Paris auprès des mineures et mineurs isolés étrangers n’a pas souhaité répondre à nos questions. Et l’institution ne communique aucun chiffre sur le nombre d'entre elles et eux logés à l’hôtel ou les suicides.

Assos à la rescousse

Bénévole à l’association Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers (Adjie) depuis plusieurs années, Sylvie Brod connaît par leur prénom les dizaines de jeunes qui viennent lui demander conseil.

Tous les lundis et samedis soir, elles et ils se pressent aux permanences de l’association dans les locaux de l'Espace Jeunes Flandre. «Ce qui leur manque, c’est un véritable accompagnement», pense Sylvie Brod. Pour le moment, celui-ci se limite à une rencontre mensuelle pour que l’éducateur ou l'éducatrice référente leur donne des titres de transport et une allocation d’environ 300 euros.

«[La] politique [de l'ASE] est pire qu’avant et se dégrade à vue d’œil.»

Sylvie Brod, bénévole à l’association Accompagnement et défense des jeunes isolés étrangers

Pour la bénévole, il faudrait avant tout «aider ces enfants à prendre les bonnes décisions, à comprendre ce qui leur arrive et tout simplement à les informer». À cet égard, son regard sur l’Aide sociale à l’enfance est sans appel: «Leur politique est pire qu’avant et se dégrade à vue d’œil».

Le travail de Sylvie Brod consiste essentiellement à aider ces jeunes à trouver une formation. Elle explique pourquoi: «Les 8.000 kilomètres qu’ils ont parcourus ne servent à rien s’ils ne peuvent pas aller à l’école. Sans diplôme, ils n’auront jamais de papiers à leur majorité».

Plus grave, l’ancienne enseignante estime qu'une partie des mineures et mineurs étrangers sont orientés vers des formations «alternatives», tout en sachant très bien qu’elles ne leur permettront pas d’obtenir un titre de séjour. Elle explique: «Parfois, ils sont envoyés à une association d’insertion sociale et d’enseignement linguistique, pour leur apprendre le français. C'est extrêmement cher: environ huit euros par heure et par élève. Le jeune se dit: “Super, j’ai une formation”, mais il ne comprend pas qu’il n’aura pas de diplôme et qu’il devra quitter la France après ses 18 ans.»

Besoin important en soins psychologiques

Durant une permanence de l’Adjie, Dany Kouadji*, 18 ans, se plaint de l’insensibilité de l’ASE à ses problèmes de santé mentale. Parti de son village camerounais avec sa famille, il est arrivé seul à destination à Paris, en 2016. Tous ses compagnons de route sont morts: «Lorsque l'on a pris le bateau, nous étions quarante; à l’arrivée, nous n'étions plus que trois».

Depuis, il est en proie à des troubles psychologiques: «Je suis traumatisé, je suis traumatisé», répète-t-il en boucle. Il tend ses certificats médicaux à qui veut bien l’écouter: «Propos suicidaires, suivi psychiatrique recommandé», tout y est.

Pourtant, il reste logé seul à l’hôtel et risque de se retrouver à la rue: «En sortant de chez la psy de l’ASE, on m’a m’annoncé la fin de mon contrat jeune majeur» –une aide de l'ASE apportant un soutien matériel, éducatif et psychologique à des jeunes de 18 à 21 ans, à la condition qu'elles et ils aient un projet précis et sérieux; pour les personnes étrangères, il doit être renouvelé plus régulièrement.

L’État français n’aidera plus Dany. «C’est à ce moment-là que j’ai voulu me suicider, avec les médicaments qu’on m’avait donnés».

Les carences de l’assistance aux mineures et mineurs isolés étrangers sont si grandes que Médecins sans frontières a ouvert le 5 décembre 2017 son propre centre d’accueil à Pantin. D’une capacité de quarante-cinq places, il est destiné à celles et ceux qui se déclarent mineurs, qu’ils soient en transit ou déboutés de leur reconnaissance de minorité.

Dans la salle d'attente du centre d'accueil pour mineures et mineurs isolés de Médecins sans frontières à Pantin, le 3 juillet 2018 | Christophe Archambault / AFP

C’est en créant une première clinique mobile dans le nord de Paris en mai 2017 que la cheffe des missions françaises Corinne Torre et ses équipes se sont rendu compte du nombre de migrantes et migrants qui nécessitaient des soins psychologiques.

Depuis sa création, le pôle santé mentale du centre de Pantin «explose». Les deux psychologues présents à temps plein y ont effectué près de 250 consultations en l’espace de trois mois, entre décembre 2017 et février 2018. Un pôle juridique se charge également d’informer les jeunes sur leurs droits.

«Beaucoup d’entre eux vivent à la rue et sont en danger, explique Corinne Torre. Le centre permet de capter cette population invisible, en errance, de pouvoir les soigner, les mettre à l’abri et leur redonner confiance.»

Approche transculturelle

Leur redonner confiance, leur permettre de comprendre ce qui leur est arrivé et de surmonter leurs traumatismes, indépendamment de l’aspect matériel de leur vie, telle est également la raison d’être des psychologues et psychiatres de la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin de Paris qui suivent les mineures et mineurs isolés étrangers.

Et pour y parvenir, elles et ils ont décidé d’adopter une approche transculturelle des soins. Alors que d’habitude, chaque symptôme est analysé en fonction d’un cadre de pensée propre à la société occidentale, l’approche transculturelle accepte d’autres cadres de pensée, ceux issus de leur culture, pour les analyser.

«Partir de leur culture permet d’expliquer certains comportements que les éducateurs estiment étranges.»

Sevan Minassian, pédopsychiatre à la Maison des adolescents de l’hôpital Cochin

Depuis 2015, tous les mardis, la psychologue Fatima Touhami et le pédopsychiatre Sevan Minassian, épaulés par un interprète, suivent ainsi une quarantaine de jeunes. «La plupart de nos patients ont des vraies difficultés psychologiques, avec parfois des symptômes très bruyants, comme des hallucinations. Nous soignons ces troubles, explique le docteur Sevan Minassian, mais de temps en temps, il s’agit d’une simple incompréhension entre le jeune et l’équipe encadrante. Partir de leur culture permet d’expliquer certains comportements que les éducateurs estiment étranges.»

Mais à mesure que leur nombre augmente, les problèmes psychologiques des patientes et patients de la Maison des adolescents se complexifient et se diversifient. «Depuis deux ans, nous soignons des Nigérianes victimes de réseaux de prostitution. Avant, on n’en voyait pas du tout. Nous avons aussi beaucoup plus de jeunes qui ont connu la guerre», explique Fatima Touhami. Résultat: les délais d’attente pour une consultation à la Maison des adolescents atteignent aujourd’hui deux mois.

Recours aux métaphores

Lors de leur prise en charge par l’État, l’importance des problèmes psychologiques voire psychiatriques de ces mineures et mineurs est souvent mal évaluée. Il est pourtant d’autant plus primordial d’en prendre la mesure que leurs symptômes peuvent leur être préjudiciables durant leurs démarches pour obtenir la protection de l’ASE.

«Ils ont beaucoup de mal à parler de leur histoire. Le fait de devoir répondre à des questions précises sur leur parcours ravive leur peine, explique le docteur Sevan Minassian. C’est dans des moments pareils qu’ils peuvent tenir des propos incohérents, se tromper sur les dates, oublier des événements. Les services de l’État vont alors penser qu’ils mentent pour qu’on les prenne pour des mineurs.»

Il met en garde: «Il faut faire attention à la fascination que nous pouvons ressentir pour ces histoires, car les jeunes souffrent en les racontant». Pour aider les jeunes à se raconter, le personnel soignant de l’hôpital Cochin fait appel à des métaphores qui leur permettent d’évoquer leur histoire de manière détournée: «On leur demande de nous parler du temps qu’il fait dans leur pays d'origine, de nous raconter un conte ou de dessiner», explique la psychologue Fatima Touhami. Pour ne pas éveiller des traumatismes enfouis et raviver des troubles psychologiques, il est essentiel de ne pas aborder ces questions trop rapidement durant la thérapie.

Une jeune homme parle à une infirmière du centre d'accueil pour mineures et mineurs isolés de Médecins sans frontières à Pantin, le 3 juillet 2018 | Christophe Archambault / AFP

De leur côté, les jeunes ont souvent du mal à exprimer leurs besoins. Nombre ne savent pas ce qu’est un psychologue, ne parlent pas la langue ou ne comprennent pas à qui s’adresser.

La Maison des adolescents n’est pas une clinique comme les autres. Pour Fatima Touhami, le travail des thérapeutes contribue «à interroger toute la politique migratoire française, ses incohérences et son hypocrisie».

Le nombre de mineures et mineurs isolés arrivés en France ne cesse d’augmenter. Elles et ils étaient 20.000 pris en charge par l'ASE en 2017, un chiffre en hausse de 85% par rapport à 2016.

En limitant parfois l’accès aux soins ou en créant des situations anxiogènes, l'ASE peut participer à l’aggravation des troubles psychologiques des ados en exil.

«On avait un jeune qui a été envoyé dans la Drôme dans une famille d’accueil durant la période du ramadan, à cause du plan de répartition des mineurs isolés selon les capacités des départements, raconte Sevan Minassian. La juge voulait refaire un test osseux, alors que sa minorité avait déjà été prouvée. Il était très anxieux, n’arrivait pas à tenir. Il voulait faire le ramadan, mais il était seul. Finalement, il a fugué jusqu’en région parisienne, ça s’est mal passé. Aujourd’hui, il est majeur, n’est plus protégé par l’ASE et est pris en charge à l’hôpital psychiatrique de Sainte-Anne.»

* Le prénom a été modifié.

David Simantov-Lévi Journaliste

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