Médias / Sociéte

Au procès des cyberharceleurs de Nadia Daam, les remords peu convaincants des prévenus

Temps de lecture : 12 min

Près d'un mois après le renvoi du dossier, le tribunal de grande instance de Paris jugeait le 3 juillet deux des participants au harcèlement en ligne de la journaliste Nadia Daam.

Nadia Daam au tribunal de grande instance de Paris, le 3 juillet 2018 | Simoné Eusebio
Nadia Daam au tribunal de grande instance de Paris, le 3 juillet 2018 | Simoné Eusebio

Les premières fois sont souvent ratées. Surtout au nouveau tribunal de grande instance de Paris, situé au bord du périphérique et dont les parois vitrées et les murs blancs aseptisés cherchent à s’étirer jusqu’à l’Olympe.

Ici, certains étages n’existent pas («Ne demandez pas ce qu’il y a au trois et au cinq. Personne n’en parle, ces étages sont maudits», nous prévient-on), les escalators ne circulent que vers le haut et les dossiers disparaissent.

Dossier n°7

Ce 5 juin 2018, dans la minuscule 30e chambre correctionnelle du 6e étage, le dossier n°7 fait l’objet d’une demande de renvoi. Avec le récent déménagement du tribunal au nouveau palais de justice de Paris, porte de Clichy, les procès-verbaux se seraient perdus au milieu des cartons.

Les avocats de la défense n’ont pas eu accès au dossier. D’ailleurs, ils ne sont même pas venus, et leurs clients non plus –mais ça, Nadia Daam ne le sait pas encore.

Au premier rang, la journaliste se retourne sans cesse avec la nervosité de celles et ceux qui n’ont pas dormi: deux jeunes rient dans le fond –à un mètre d’elle, en réalité, tant la salle d’audience est minuscule. Dans ses yeux, des larmes qu’elle ne remarque plus. Elle est dans un autre monde, un monde où tout ça ne peut pas être en train d’arriver. Le dossier n°7 est son affaire.

Le 27 octobre 2017, une militante et un militant féministes, Clara Gonzalez et Elliot Lepers, créent un numéro de téléphone «anti-relous», à donner aux hommes une peu trop pressants en soirée. En y envoyant un SMS le lendemain, les «relous» recevaient une réponse automatique: «Si une femme dit non, inutile d’insister».

L’initiative ne plaît pas aux membres du du forum «Blabla 18-25» du site jeuxvideo.com. Certains décident de lancer un «raid» contre Gonzalez et Lepers. Menaces, insultes, intimidations, saturation du service, le numéro «anti-relous» sera rapidement contraint de fermer.

En réaction, notre collaboratrice Nadia Daam consacre sa chronique du 1er novembre 2017, sur Europe 1, à l’affaire. Elle y critique le forum 18-25, et le compare au «bac marron d’internet», peuplé de gens dont «la maturité cérébrale n’a visiblement pas excédé le stade embryonnaire».

Mais les tranche-montagnes ont la cruauté des meutes qui se croient intouchables. Nadia Daam devient à son tour la cible de quelques membres du 18-25. Insultes sur les réseaux sociaux –où il est souvent question de leur sexe et de celui de la journaliste, menaces de plus en plus spécifiques.

Ce qui suit dépasse l’entendement: des membres du forum cherchent le prénom de sa fille, trouvent l’adresse de son père et envoient le tout à Daam par message privé. Histoire de bien lui faire comprendre ce qui est en train de se passer. On lui annonce qu’on va violer son cadavre, qu’on va l’attendre à la sortie de son travail, on l’inscrit à des sites pédophiles.

Une nuit, vers deux ou trois heures du matin, on entre même dans son immeuble et on tape, à coups de pieds, à sa porte d’entrée et à celles des voisins.

Quarante-huit heures après la chronique, Europe 1 annonce que Nadia Daam porte plainte. Une enquête est ouverte.

La Brigade de répression de la délinquance contre la personne (BRDP), chargée de compiler les messages pénalement répréhensibles et de traquer leurs auteurs avec l’aide des fournisseurs d’accès et des réseaux sociaux, place en garde à vue sept individus à travers la France, du Nord à la Côte d’Azur. Trois se trouvent en région parisienne.

Parmi eux, un mineur qui, après avoir vu ses parents placés en garde à vue pendant quarante-huit heures et tous les appareils de la famille confisqués, finit par avouer être l’auteur du message «Sale pute tu vas payer pour ce que tu as fait, on va ruiner ta vie». En raison de son âge, il a bénéficié d’un simple rappel à la loi.

En ce 5 juin 2018, deux autres, âgés de 20 et 35 ans, n’ont pas pris la peine de se déplacer, ni même leurs avocats. Le procès est renvoyé au 3 juillet. «J’entends tous les jours ma greffière au téléphone avec des avocats qui se plaignent de ne pas avoir reçu les dossiers, admet la juge Aline Batoz. En revanche, Maître, il n’y aura pas quinze renvois.»

«Tintindealer» et «Quatrecenttrois»

Un mois plus tard, dans la 30e chambre correctionnelle, Nadia Daam ne tremble plus.

Nadia Daam entourée de journalistes au tribunal de grande instance de Paris, le 3 juillet 2018 | Simoné Eusebio

Avant d’arriver à la sienne, les affaires se succèdent, entre comparutions pour blessures involontaires et violences conjugales. On assiste à une discussion entre une victime et le chauffard qui l’a renversée sans s’arrêter, on voit le cliché d’un pénis en érection présenté à la cour.

Il est dix heures du matin, et le dossier n°7 sera le dernier à être jugé. Nadia Daam ne sursaute plus. Dans la chaleur déjà moite du tribunal, les deux prévenus sont assis à côté d’elle. Elle le sait, puisqu’ils ont été appelés à se présenter au début de l’audience. Elle les a observés, eux, leur regard dans le vide et leurs bras croisés sur le ventre. Ils étaient là, et elle n’avait plus besoin d’avoir peur. Ils avaient un visage.

Dossier n°7. Enfin. Sous le puits de lumière qui éclaire la barre, les deux prévenus s’avancent timidement.

Le premier est né en 1997, il est grand et porte une chemise blanche rentrée dans son pantalon. Il est technicien Orange et vit chez ses parents. Sur internet, il a un pseudonyme, «Tintindealer». Il est poursuivi pour menace de mort, après avoir réalisé et posté en ligne un photomontage de Nadia Daam en tee-shirt orange, dans un décor désertique, un homme prêt à l’exécuter sous le drapeau de Daech.

«Menacer de mettre votre “semence” dans la bouche de Nadia Daam, ce qui représente un viol, n’est pas une infraction pour vous?

L’enquêtrice de la BRDP

Le second est né en 1983. Il porte de petites lunettes, une moustache tortillée vers l’extérieur et des bottines richelieu. Il est administrateur de base de données. Sur internet, il est connu sous le pseudo «Quatrecenttrois». Il est accusé de menace de commettre un crime, pour avoir publié sur le forum 18-25 le message suivant: «En tous cas la MILF brunette, je lui remplis sa petite bouche de mon foutre».

Que veut dire “foutre”?, lui a demandé l’enquêtrice de la BRDP lors de l’audition.
– De la semence.
– De haricots?
– Qui vient des organes génitaux.
– Donc menacer de mettre votre “semence” dans la bouche de Nadia Daam, ce qui représente un viol, n’est pas une infraction pour vous?
– Je garde le silence
, répond Quatrecenttrois.

«J’ai voulu faire le malin»

Ce matin du 3 juillet, huit mois après les faits, la présidente explique aux prévenus: «Vous n’étiez pas que deux internautes concernés par ce qui s’est passé, vous avez participé à l’escalade». Tous deux acceptent de répondre aux questions. Elle s’adresse au plus jeune, Tintindealer:

– Quel intérêt pour vous [de diffuser cette photo]?
– J’ai pas pris en compte que c’était menaçant…
– Bah vous vivez pas sur la même planète. Une photo avec des terroristes, pour vous, c’est quoi ?
[...] Vous dites en audition que c’était à but humoristique.
– Oui, des soutiens de Madame Daam m’ont demandé de supprimer la photo, j’ai pas compris pourquoi. Je savais pas que quelqu’un l’avait menacée. C’est en garde à vue que je l’ai appris.
– Mais c’est quoi la connotation humoristique?
– C’est vrai que c’est pas trop humoristique.

La présidente insiste.

– Quand vous postez une photo comme ça, à considérer que ce soit rigolo, mais là vous postez ça, vous savez très bien que ça a vocation à être diffusé très largement. Vous avez trouvé la photo sur Internet? –en audition, il a expliqué avoir fait une recherche «DAESH + montage».
Oui. Sur le moment, j’ai pas réalisé que ça la mettait en danger.

Le procureur demande à poser une question.

– Qu’est-ce qui vous fait poster cette image? Qu’est-ce que vous vouliez manifester?
– J’ai voulu faire le malin, en fait…

En audition, il a avoué ne pas avoir écouté la chronique de la journaliste en entier.

Me Éric Morain, l'avocat de Nadia Daam, se tourne vers lui.

Me Éric Morain | Simoné Eusebio

– Depuis, est-ce que vous avez eu le temps de l’écouter en entier, cette chronique?
– Oui.
– Vous en pensez quoi?
– J’en pense qu’elle avait raison. Toutes les menaces, c’est très grave. S’en prendre à elle, à ses enfants, c’est inacceptable.

À plusieurs reprises, les prévenus parlent «des enfants» de Nadia Daam, alors qu’elle n’a qu’une fille unique, comme si tout ça relevait presque de l’abstraction.

«Un mec lambda du forum»

Si le jeune homme de 20 ans admet qu’il a pu se sentir insulté quand la journaliste «a pris à partie tout le forum de jeuxvideo.com» et qu’il a «voulu réagir à ces propos», c’est moins clair pour Quatrecenttrois, 35 ans au compteur.

Aux enquêteurs de la BRDP, il a avancé que son insulte était «un message cru [employé] pour intégrer cette communauté de forumeurs». Il souhaitait, dit-il, débusquer ceux qui postaient des propos violents pour «les pourrir» ensuite. «On a un infiltré, dira le procureur lors de ses réquisitions, qui a presque inventé le concept du voisin vigilant.»

«Je tiens à recontextualiser les choses, précise Quatrecenttrois, seul à la barre. Je suis devant les policiers, je panique. Je me dis: il faut absolument que je leur fournisse des explications.» Puis il reconnaît: «Mais c’est fantaisiste. Je m’en excuse. La vérité, c’est que je suis un mec lambda du forum, trollesque ou à caractère trollesque».

-Menacer une femme de viol, interroge la présidente, en quoi c’est trollesque?
- À ce moment-là, c’était amusant.
- Amusant pour qui?
- Pour la galerie, pour les forumeurs. “Foutre”, c’est un terme désuet…

«Je l’avoue, je ne suis pas Guillaume Apollinaire non plus».

Quatrecenttrois, accusé de menace de commettre un crime

La salle réprime un ricanement. Il persiste: «J’étais pas très inspiré, c’est vrai. [...] Mais c’était une expression, une image, comme dire “je vais te tailler les oreilles en pointe” ou “je vais te décrocher la lune”, ce genre de choses. Je l’avoue, je ne suis pas Guillaume Apollinaire non plus».

Le public s’offusque. Un avocat étranger à l’affaire et assis sur les bancs des parties civiles rit, caché dans sa robe.

Plus rien n’arrête le prévenu: «Ça a eu des conséquences sur la vie de Madame Daam, des conséquences sur la vie de ses enfants, et surtout sur la mienne».

Là, une femme rit à gorge déployée.

«J’ai été mis à pied. Ma vie a changé après ce message, en deux-trois secondes. [...] J’ai pas réalisé que ça allait prendre autant d’ampleur. C’est sûr que je fais pas le malin ici, au tribunal correctionnel.»

«Vous auriez eu cette dame en face de vous, vous auriez eu le courage de lui dire ça?»

Quatrecenttrois hésite une petite seconde, «heu».

«Je ne crois pas, non», répond la juge d’un ton ferme.

«J’ai l’habitude de poster des messages subversifs. [...] J’aurais pu tout aussi bien insulter Jean-Michel Tsongé au fin fond de la Creuse ou à Issou.»

Issou. Une référence de trolls du 18-25, pour les trolls du 18-25, au tribunal de grande instance, en pleine audience. Le tribunal ne relève pas.

Le procureur se lève et le regarde: «Je suis déjà presque en train de délibérer. Parce que c’est confondant. Qu’est-ce que vous regrettez? Le retentissement que ça a eu, ou de l’avoir fait? Ça change quoi si la personne est seule à voir le message?».

«Je vais pas dire que c’était pour gagner des points sur le forum ou des points internet, mais… c’est presque ça.»

Son avocat n’a pas de question.

«On est vulnérable partout»

Nadia Daam s’avance alors à la barre. Regarde droit devant elle. Seul résonne le bruit des des claviers des ordinateurs des journalistes, soudain plus intense.

«On a parlé du niveau de violence que ça a pu atteindre, mais je voudrais parler de la durée. Ça a duré extrêmement longtemps. Peut-être que ça dure encore, mais je ne peux pas le savoir, parce que j’ai quitté les réseaux sociaux, alors que c’était un outil de travail pour moi. C’est quelque chose qui fait partie de ma vie depuis huit mois. Avec des conséquences plus concrètes qu’une mise à pied, même si c’est malheureux.»

Lentement, elle se tourne vers les deux prévenus, debout aux côtés de leurs avocats. La juge, qui rappelait un peu plus tôt que la procédure obligeait à ne s’adresser qu’à elle seule, laisse faire.

«Je n'ai pas pu dormir chez moi après qu’on a donné des coups dans ma porte en pleine nuit. Il fallait que je mente à ma fille. Je ne pouvais pas lui dire que quelqu’un menaçait de violer sa mère avec des tessons de bouteille devant elle. C’est une petite fille qui aime beaucoup l’école et le collège. Elle a dû manquer plusieurs jours à cause de ce qui s’est passé. C’est compliqué de dire à une petite fille de douze ans que son nom circule sur internet. Et puis elle cherche, comme tous les ados, le nom de ses parents sur Google, et tombe sur ça….»

Elle parle du virtuel qui pénètre le réel. Se retourne vers la juge.

«Ma vie a changé de manière très claire. On peut couper Twitter, mais on ne peut pas arrêter de se déplacer dans la rue. On se dit que ces gens-là prennent le métro. Qu’ils peuvent croiser notre chemin. On est vulnérable partout. Partout, partout. Et parfois, on reçoit une notification, qui vous remet dans la boucle.»

Nadia Daam plante ses yeux dans ceux de Quatrecenttrois et Tintindealer. «C’est un monde vraiment dégueulasse, ce forum que vous avez défendu.»

«J’ai fini l’année comme ça, à expliquer à ma fille que oui, des gens étaient entrés chez nous et avaient marché sur ses doudous.»

Nadia Daam

Puis on apprend qu’il s’est passé autre chose. C’est arrivé le 5 juin 2018.

«Le jour de l’audience, la première fois, on était tous présents ici. Une personne s’est présentée dans le hall de mon immeuble et s’est fait passer pour un technicien qui venait installer la fibre. Quand je suis rentrée, j’ai vu la porte défoncée et le mur qui s’était écroulé. Quelqu’un avait pénétré dans l’appartement. J’ai juste pensé: “J’ai été cambriolée”. Et puis les policiers sont arrivés. La porte était défoncée, mais rien n’avait été volé: les bijoux, des choses de valeur, tout était là, sauf les ordis et les tablettes. La tablette de ma fille avec ses devoirs dessus. On m’a expliqué que ça n’existait pas, les cambriolages où on ne vole que les tablettes.»

«J’ai fini l’année comme ça, en dormant à l’hôtel pendant trois jours, à expliquer à ma fille que oui, des gens étaient entrés chez nous et avaient marché sur ses doudous.»

Absence d'excuses sincères

Dernières prises de parole pour les deux prévenus. Tintindealer réitère ses excuses: «Je voulais demander pardon à madame Daam». Il se retourne et la cherche sur les bancs du public. A-t-il jamais su à quoi elle ressemblait? La journaliste lui fait signe: «Je suis là». Il dit: «Je savais pas. Je savais pas qu’elle était menacée. Si j’avais su, j’aurais envoyé des messages de soutien, peut-être».

Quatrecenttrois: «Le témoignage de Nadia Daam, ça m’a ému. Je regrette encore plus. Je l’ai en pleine face, là. Ça a eu des impacts sur la vie de madame Daam, et sur la mienne. J’ai pas envie de faire pleurer dans les chaumières…» Son avocat le coupe: «C’est bon, c’est bon».

Le procureur avait requis cinq mois d’emprisonnement assortis du sursis pour Tintindealer, et de huit mois assortis du sursis pour Quatrecenttrois, compte tenu de son absence d’excuses sincères et de critique de son comportement. «Un homme que l’on ne peut persuader est un homme qui fait peur», dit-il en citant Camus.

Ils écoperont finalement de la même peine, six mois avec sursis, et devront chacun verser 2.000 euros de dommages-intérêts au titre du préjudice moral et 600 euros supplémentaires pour les frais engagés au titre de l'article 475-1 du code de procédure pénale.

«À ce stade de bêtise crasse et de malveillance, il faudrait que les membres de ce forum songent à léguer leur cerveau à la science, pour que l'on sache comment il est possible de rester en vie en étant aussi con», disait Nadia Daam au micro de Europe 1, lors de sa chronique du 1er novembre 2017.

Il faut souvent choisir entre avoir raison et avoir la paix. Et parfois, avec l’aide de la justice, il est possible d’avoir les deux.

Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

Newsletters

Équipe de France: savourer la victoire passe par la presse papier

Équipe de France: savourer la victoire passe par la presse papier

Un moyen de dire «J’y étais», de revivre mentalement le match.

Comment les séries télé voient l'histoire

Comment les séries télé voient l'histoire

Le travail de reconstitution en dit beaucoup sur le prisme des réalisateurs et scénaristes.

Solitude

Solitude

Newsletters