Life

Les ordinateurs devraient être simples comme des grille-pains

Farhad Manjoo, mis à jour le 28.01.2010 à 9 h 07

Ce que j'attends du nouveau produit d'Apple: qu'il soit aussi simple à utiliser qu'un appareil électroménager.

J'ai reçu récemment un coup de fil de mon père, qui ne comprenait pas comment mettre de la musique sur son iPod Shuffle. «Branche-le sur ton ordinateur et tu vas voir, ça marche tout seul», lui ai-je répondu. Il m'a rappelé au bout de quelques minutes. Il avait bien branché son iPod, mais ensuite? «iTunes ne s'est pas ouvert?», demandai-je. En fait si, mais mon père n'avait pas vu que la fenêtre du programme était cachée derrière celle de son navigateur. Je lui ai dit de cliquer sur l'icône d'iTunes, et qu'ensuite il n'avait qu'à se laisser guider. Erreur. Une fois le programme ouvert, un message s'est affiché lui disant de mettre à jour le logiciel pour pouvoir synchroniser son iPod. Adieu, soirée tranquille. Ce qui aurait dû être réglé en deux coups de cuiller à pot —parce qu'on devrait juste avoir à brancher son iPod Shuffle sur son ordi pour que ça marche— s'est soudain transformé en opération support technique. Au bout de 45 minutes, j'étais à deux doigts de raccrocher —et mon père aussi.

Pourquoi est-ce si compliqué d'utiliser un ordinateur? C'est une question qui revient sans arrêt. Il y a quelques temps, j'ai reçu la lettre d'un lecteur, David Hildebrand, qui résumait plutôt bien le problème. Hildebrand a réussi à apprendre à sa mère âgée de 82 ans à utiliser quelques logiciels simples, mais visiblement, ça n'était pas suffisant: «Il y a en effet des programmes plus simples à utiliser que d'autres», écrit-il, «mais ça reste compliqué de naviguer à travers les dossiers, de forcer une application à quitter, d'ajuster la luminosité de l'écran ou bien le volume; et pourtant il faut maîtriser toutes ces choses un peu obscures si l'on veut effectivement réussir à se servir des programmes les plus simples». Un peu plus loin, Hildebrand se demande si tout ça va finir par changer. «A quand un ordinateur aussi simple d'utilisation qu'un appareil électroménager?»

Tablette

Avec un peu de chance, c'est pour cette semaine. Allez, commençons par faire semblant qu'on n'a aucune idée de ce qu'Apple a l'intention de dévoiler ce mercredi 27 janvier. Le bruit court qu'il s'agit d'un ordinateur «tablette», et même si on est en droit de se demander comment Apple va réussir à vendre des tablettes alors que ses concurrents s'y sont cassé les dents, pas besoin d'être devin pour savoir que cette tablette-là n'aura rien à voir avec ses prédécesseurs. La bête sera sans doute qualifiée de révolutionnaire, mais parmi toutes ses qualités —le design chic et épuré d'Apple, une interface utilisateur qui vous fera baver devant votre télé, et l'incroyable talent de Steve Jobs à vous vendre n'importe quoi comme s'il s'agissait du Saint Graal— je croise les doigts pour qu'une, une seule d'entre elles soit au rendez-vous. J'espère très fort que la tablette d'Apple sera l'ordinateur le plus simple d'utilisation que le monde a jamais vu, aussi intuitif qu'un appareil électroménager. J'espère que cette machine tiendra la promesse que j'ai faite à mon père qui cherchait à synchroniser son iPod: ça marche tout seul.

Ce genre d'ordinateur, c'est un vieux fantasme de l'industrie informatique. Comme l'explique Jesus Diaz dans un article incisif, Jef Raskin —un des pionniers de l'industrie, qui à l'époque a démarré le projet Macintosh chez Apple— a pendant longtemps essayé de construire ce qu'il appelait un «appareil d'information» (information appliance, en anglais). Ou, comme l'explique Diaz, une machine «si facile à utiliser qu'il n'y aurait besoin d'aucun apprentissage préalable».

Mais fabriquer quelque chose de simple est en fait très compliqué, et le rêve de Raskin n'est jamais devenu réalité. (Il est décédé en 2005.) Pendant des années, l'industrie informatique a réussi à faire comprendre au public le fonctionnement complexe d'un ordinateur par le biais de métaphores, du genre «votre ordinateur est comme un grand meuble plein de dossiers; pour en ouvrir un, il suffit de cliquer dessus». Mais ces métaphores se font souvent dépasser par la complexité d'une machine.

Complexité

Mettons, par exemple, que vous décidiez d'utiliser un programme pour la première fois. Il ne suffit pas de cliquer sur son icône, non, il faut d'abord le télécharger, puis l'installer —ce qui implique la plupart du temps de devoir trouver ledit fichier dans un dossier «Téléchargements» lui-même enfoui dans le répertoire «Documents and Settings»— après avoir affronté des messages aussi étranges que «Voulez-vous vraiment installer ce programme?», «Acceptez-vous ce contrat de licence?» ou encore «Voulez-vous placer un raccourci sur le bureau?». Ensuite, il faudra attendre que votre ordinateur ait fini d'effectuer de bien mystérieuses opérations, comme la «copie des fichiers d'installation», la «mise à jour du registre» etc. Je viens de décrire le processus d'installation sous Windows, mais ça n'est pas beaucoup plus simple sur un Mac; là aussi il faut ouvrir un fichier exécutable, accepter un contrat de licence, cliquer, déplacer, et enfin trouver l'emplacement de votre programme.

Tout ça ne pose pas vraiment de problème à la plupart des gens qui possèdent un ordinateur. Pour ceux qui ont compris que l'interface graphique d'une machine est une sorte de métaphore de ce qu'il s'y passe réellement, installer un logiciel est un jeu d'enfant. Evidemment que votre système d'exploitation va demander si vous souhaitez associer le nouveau lecteur que vous venez d'installer à tous vos fichiers musicaux ou bien seulement à certains; s'il ne le faisait pas, comment pourrait-il deviner ce que vous comptez faire avec ce lecteur? Je sais que cette machine dont je rêve fera doucement rire les dingues d'informatique. Un ordinateur qui ne donne pas accès à sa tripaille binaire n'est pas vraiment un ordinateur, rétorqueront-ils. Il y a pourtant une manière garantie de rendre tout ça beaucoup moins compliqué.

Mais ce genre de réflexion a du mal à résister à une comparaison ordinateur/n'importe quel autre produit de consommation. Une voiture, par exemple, c'est physiquement plus performant et bien plus dangereux qu'un ordi, mais personne n'a besoin de connaître son fonctionnement pour la conduire. Alors oui, évidemment, il faut passer un permis, mais c'est principalement pour nous apprendre le code de la route, pas la mécanique avancée du véhicule. Apprendre à conduire, c'est-à-dire à savoir à quoi servent un volant, un frein à main, un levier de vitesse et des pédales, tout ça prend cinq minutes montre en main —pas besoin de suivre un cours sur la combustion interne. Et pour qu'une voiture fonctionne correctement? Il suffit de faire le plein et de l'emmener régulièrement chez un type qui se chargera de la réparer si quelque chose ne va pas. Quand votre voiture tombe en panne, elle ne vous balance pas de messages d'erreurs complètement cryptiques en espérant que vous en déchiffriez le sens; elle vous dit de vérifier le moteur, et s'attend à ce que vous l'emmeniez chez le garagiste. Maintenant, pensez à votre ordinateur. Pour qu'il soit au top de sa forme, il vous faut sauvegarder vos données, défragmenter le disque dur, partir à la chasse aux virus, réorganiser correctement vos dossiers, et parfois même réinstaller entièrement le système. Et tout ça de façon régulière.

Révolution

Bon, la comparaison n'est pas parfaite je vous l'accorde, puisque maintenir une voiture tient plus du «physique», alors que pour un ordinateur, il s'agit d'autre chose. Mais alors, pourquoi est-on aussi convaincu qu'Apple et sa tablette vont révolutionner tout ça? Parce que comme l'indique Diaz, Apple a mis au point le seul ordinateur du monde qu'on pourrait comparer à un appareil électroménager: l'iPhone.

La prouesse d'Apple ne tient pas au design de son téléphone ni à l'écran multitouches de celui-ci, mais plutôt à ce que ses ingénieurs ont réussi à camoufler la complexité d'un pareil objet derrière des icônes explicites. Aucune «hiérarchie» visible; votre musique ne se trouve pas dans un dossier, elle est simplement dans votre téléphone, et pour en profiter il suffit d'appuyer sur le bouton musique. L'iPhone ne requiert pour son entretien que d'être régulièrement rechargé. Sauvegardes et mises à jour se font automatiquement, et parce que tous les programmes utilisés ont été approuvés par Apple (et les applis développées par des tiers n'ont pas accès au ventre de la bête), pas besoin de s'inquiéter d'éventuels virus et autres malwares. En plus, installer un programme est un jeu d'enfant: on choisit son appli sur l'Apple Store, on appuie sur «Installer», on tape son mot de passe pour autoriser la transaction —et le tour est joué. L'iPhone ne vous demande pas où installer le logiciel, ou si vous voulez le lancer, ou encore si vous souhaitez en faire le programme par défaut lorsque que vous ouvrez tel ou tel autre type de fichier. L'iPhone installe une nouvelle icône sur votre écran, et pour lancer l'appli, il suffit de cliquer sur celle-ci. Pour revenir à l'écran d'accueil et faire autre chose, on appuie simplement sur le bouton principal.

Mais je suis conscient que ça ne sera évidemment pas du goût de tout le monde; en rendant les ordinateurs plus faciles à utiliser, on les rend automatiquement moins «personnalisables». Pourtant, c'est là que la plupart des fondus d'informatique trouvent leur compte. Si l'OS de Google, Android, a su gagner le coeur des codeurs, c'est grâce à l'infinité de possibles qu'il offre; chacun peut aller fouiller dans le code source et bidouiller comme il l'entend, et parfois le résultat est stupéfiant.

Cependant, le marché des bidouilleurs reste assez limité; il y a beaucoup d'adeptes du tuning, mais il y a  encore plus de gens qui ne le sont pas. Et si Apple a bien prévu son coup —et je n'en doute pas un instant— ses ingénieurs auront fabriqué une tablette destinée à tous ceux qui veulent juste que ça marche.

Farhad Manjoo

Traduit par Nora Bouazzouni

Image de Une: Toastmaster, rejohnson71, Flickr, CC

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