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Le basculement à gauche du Mexique est exceptionnel, les défis à relever également

Temps de lecture : 8 min

Élu avec 53% des voix, le nouveau président mexicain Andrés Manuel López Obrador rafle aussi la majorité au Parlement. Le raz-de-marée est impressionnant, mais les attentes le sont tout autant.

Andrés Manuel López Obrador fête sa victoire à l'élection présidentielle, le 1er juillet 2018 à Mexico. | Pedro Pardo / AFP
Andrés Manuel López Obrador fête sa victoire à l'élection présidentielle, le 1er juillet 2018 à Mexico. | Pedro Pardo / AFP

À celles et ceux qui glosent depuis des mois sur le virage à droite du sous-continent latino-américain, le Mexique vient d’apporter un démenti cinglant.

Le candidat de gauche, Andrès Manuel López Obrador, dit «AMLO», a été élu dimanche 1er juillet avec 53% des voix, soit plus de trente points d’avance sur son principal concurrent, le conservateur Ricardo Anaya.

Quant à José Antonio Meade, le candidat du parti au pouvoir, le PRI (Parti révolutionnaire institutionnel), il s’en tire avec un piteux 16,4%, illustrant le rejet qu’a suscité l’actuel président Enrique Peña Nieto.

Une victoire implacable

Cette victoire, certes prévue par les sondages, est totale, implacable et sans précédent. D’abord parce ces élections étaient elles-mêmes sans précédent pour le pays: outre leur président, les quatre-vingt-neuf millions d’électeurs et électrices mexicaines étaient appelées à élire leurs 500 députés et députées et 128 sénateurs et sénatrices, mais aussi huit gouverneurs d’État et près de 1.000 députés et députées de vingt-sept assemblées régionales –un record.

Même si les résultats définitifs ne seront connus qu’en fin de semaine, la coalition d’AMLO –son parti, le Mouvement de régénération nationale (Morena), le Parti du travail (PT) et Rencontre sociale (PES, évangélique)– a également raflé la mise dans bon nombre de scrutins.

Elle devrait ainsi décrocher la majorité absolue à la Chambre basse et la majorité relative au Sénat (une surprise), ainsi que cinq des huit postes de gouverneurs en compétition, dans les États de Veracruz, Morelos, Puebla, Chiapas et Tabasco, dont le nouveau président est issu.

Le raz-de-marée semble aussi concerner les municipales. À Mexico, c’est une des fidèles de López Obrador –et, pour la première fois, une femme, Claudia Sheinbaum, qui gouvernera la capitale, mégapole de vingt millions d’habitants et habitantes.

Claudia Sheinbaum et Andrés Manuel López Obrador à Mexico, le 18 mars 2018 | Omar Torres / AFP

Autre fait historique, la gauche accède à la tête du Mexique pour la première fois depuis les années trente (ère de Lazaro Cardenas), avec une légitimité incontestable. Dans un pays où l’élection présidentielle est à un tour et où, depuis 2000, les présidents successifs ont été élus avec des scores de 35% à 42% (38,2% pour Peña Nieto), les 53% recueillis par la candidature d’AMLO sont eux-mêmes remarquables.

Un programme flou

Que va faire López Obrador de ce leadership et de cette légitimité que lui confèrent son score personnel et sa majorité parlementaire? Pour le moment, tout n’est pas très clair.

Certes, il a promis «de chasser les mafias au pouvoir» et d’éradiquer la corruption et l’impunité, que la population mexicaine ne supporte plus et qui sont selon lui à l’origine de tous les maux du pays.

La corruption a profondément gangrené les partis traditionnels: le PRI, qui a dirigé le pays pendant soixante-dix ans, et le Parti action nationale (PAN, droite) auquel il a cédé le pouvoir en 2000, avant de le retrouver en 2012. PRI et PAN sont renvoyés dos à dos par AMLO, grand gagnant d'une immense vague de dégagisme.

Pourtant, à 64 ans, celui-ci apparaît plus comme un vieux briscard de la politique que comme un champion antisystème. Passé par le PRI (dont la couleur politique a varié de la gauche au centre-droit), puis par le Parti de la révolution démocratique (PRD), parti de gauche sous les couleurs duquel il s’est présenté deux fois en vain à la présidentielle, en 2006 et en 2012, il a aussi été un maire de Mexico plutôt pragmatique au début des années 2000. «Et il vient de réussir son projet de vie, celui d’être président de la République», conclut un observateur.

Pendant la campagne, il a envoyé quelques signaux contradictoires –notamment sur la réforme de l’énergie. Certaines de ses déclarations les plus récentes, annonçant qu’il allait diviser par deux le salaire des hauts fonctionnaires et qu’il n’habiterait pas au Palais présidentiel de Los Pinos, apportent de l’eau au moulin de celles et ceux qui le taxent de populiste.

Il a aussi promis de venir à bout de la pauvreté, qui frappe plus de cinquante millions de personnes au Mexique, d’augmenter le salaire minimum, de rééquilibrer le montant des retraites entre Mexico et le pays profond, de relancer de grands programmes d’infrastructures –sans pour autant augmenter les dépenses publiques. Avec quels financements? Avec les milliards de dollars des corrompus, répondait-il pendant sa campagne.

Il est aussi très attendu sur la lutte contre le narcotrafic, les enlèvements, les disparitions et massacres restés impunis, les meurtres de femmes … Cette violence endémique dans laquelle le pays sombre de plus en plus –200.000 homicides depuis 2006, avec un pic spectaculaire en 2017, et plus de 140 assassinats de politiques pendant la campagne électorale, selon le cabinet Etellekt– est un échec terrible pour ses prédécesseurs. Cela dit, sa promesse de campagne d’amnistier les petits délinquants gravitant autour des cartels a été plutôt mal accueillie.

Face aux attentes immenses d’une population écœurée par ses élites, et aux défis tout aussi titanesques qu’il va devoir relever, le programme de López Obrador paraît bien flou. Il a cinq mois pour le préciser, puisqu’il ne prendra ses fonctions que le 1er décembre prochain. Il rencontrait d’ailleurs le 3 juillet le président Peña Nieto pour organiser la transition.

Un interlocuteur de poids pour Trump

AMLO a longtemps fait peur aux milieux économiques et aux classes moyennes. Tout le monde garde en mémoire sa défaite d’un cheveu en 2006, face à Felipe Calderon du PAN, après une campagne très dure durant laquelle les spots télévisés de son puissant adversaire, plus angoissants les uns que les autres, se terminaient toujours par un lapidaire: «López Obrador, un peligro para México!» [«López Obrador, un danger pour le Mexique!»].

Après avoir exigé un recomptage des voix et mobilisé des milliers de manifestantes et manifestants pendant des mois, AMLO n’a jamais admis sa défaite, mettant même en place un gouvernement parallèle. Pendant longtemps, les milieux d'affaires mexicains ont vu dans son caractère éruptif, ses postures messianiques et son farouche antiaméricanisme, les traits d’un Chavez ou d’un Castro.

Quand ils ont découvert dès janvier qu’il dominait durablement les sondages, ils ont d’abord redouté qu’il ne mette un coup d’arrêt aux vingt-quatre ans de politique libérale du Mexique, désormais étroitement lié aux États-Unis –qui représentent 80% de ses exportations.

Puis ils en ont pris leur parti, d’autant que l’homme semblait s’être un peu arrondi et que l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche, avec sa remise en cause de l’accord de libre-échange Alena (entre le Mexique, les États-Unis et le Canada), sa charge contre les émigrées et émigrés mexicains et son obsession de construire un mur frontalier, a modifié la hiérarchie des risques.

Alors que les négociations sur la révision de l’accord achoppaient depuis des semaines, les deux présidents, a priori ennemis jurés, ont envoyé ces jours-ci des messages plutôt apaisants par tweets interposés.

Trump s’est dit prêt à travailler avec le président mexicain élu, tandis qu’AMLO a évoqué le caractère «respectueux» de leur conversation téléphonique, durant laquelle il lui a proposé d’étudier «un accord global autour de projets de développement qui génèreront des emplois au Mexique, réduisant ainsi la migration et améliorant la sécurité».

Autrement dit, non seulement le nouveau président ne cherche pas à rompre avec Washington, mais il pourrait même se révéler plus efficace face à un Donald Trump sans doute plus enclin à respecter ce nouveau chef d’État mexicain élu contre le système, protectionniste, nationaliste et autoritaire… comme lui.

«Tout le monde sait que López Obrador mettra tout en œuvre pour que le futur accord serve les intérêts des Mexicaines et des Mexicains et que, dans le cas contraire, il ne le signera pas», estime en outre un expatrié français connaissant très bien les milieux d’affaires mexicains.

Les milieux économiques à la manœuvre

S’ils avaient intégré depuis longtemps la probabilité d’une élection de López Obrador, les milieux économiques ne s’attendaient tout de même pas à une victoire d’une telle ampleur –un petit choc illustré par le recul de plus de 2% de la Bourse de Mexico au lendemain du scrutin.

Bon nombre de dirigeantes et dirigeants d'entreprise l’avaient rencontré durant la campagne électorale pour tenter de le sensibiliser au risque que courrait le pays s’il cassait le modèle actuel, lui faisant valoir que l’industrie mexicaine, essentiellement à capitaux privés, représentait 37% du PIB et quelque quatorze millions d’emplois.

Le candidat victorieux ne semble pas être resté sourd à ces exhortations. Il a choisi comme futur chef de cabinet Alfonso Romo, un puissant homme d’affaires qui le soutient depuis 2012 –une sorte de gage d’orthodoxie budgétaire. AMLO et son futur ministre de l’Économie Carlos Urzua, qui l’avait déjà suivi à la mairie de Mexico, se sont également employés ces deux dernier jours à affirmer leur volonté de ne pas déstabiliser l’environnement économique, annonçant «des changements profonds» mais «sans dictature».

Plus question de stopper, comme le candidat l’avait déclaré, le pharaonique chantier du nouvel aéroport de Mexico; il devrait se contenter d’un audit des entreprises présentes pour y débusquer les cas de corruption éventuels.

Il est peu probable d’autre part que le nouveau président tente –ou puisse– revenir sur la réforme de l’énergie votée en 2014, qui a fait perdre son monopole à la compagnie pétrolière publique Pemex, véritable totem dans le pays, contre laquelle il a toujours été vent debout. Dénoncer les contrats déjà passés avec plusieurs multinationales dont Total, Shell et Exxon, coûterait d'ailleurs très cher.

Un président pour tout le pays

Souffler le chaud et le froid, comme le fait le nouveau président, peut entretenir une forme de méfiance. Pourtant, même les milieux favorisés semblent prêts à jouer le jeu.

«Je ne connais aucun investisseur étranger qui ait l’intention de suspendre ses projets en raison de l’arrivée au pouvoir de López Obrador, affirme le Français bon connaisseur du pays. Les précédents présidents ne parlaient qu’à la classe moyenne blanche, catholique et urbaine, soit environ le quart de la population. Avec AMLO, on a pour la première fois le sentiment que le président parlera au nom des 127 millions de Mexicaines et Mexicains.»

Célébration de la victoire d'«AMLO» à l'élection présidentielle, le 2 juillet 2018 à Mexico | Guillermo Arias / AFP

Dès le début de sa carrière politique, ce fils de commerçants s’est de fait toujours préoccupé du sort des Amérindiennes et Amérindiens, souvent à leurs côtés pour dénoncer les scandales écologiques, mais aussi de celui des plus pauvres et des plus précaires. Une population abandonnée dans les États les plus déshérités et les plus violents de cet immense pays fédéral, et que le Mexique du business ignore. Combler le fossé entre ces deux mondes semble aujourd'hui, même à certains soutiens d'AMLO, relever de l'utopie.

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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