Médias / Sports

Vous croyiez vraiment que l’arbitrage vidéo n’était là que pour rendre justice?

Temps de lecture : 7 min

Derrière le progrès que représente cette technologie, des enjeux financiers et des rapports de pouvoir.

L'arbitre découvre les images du VAR lors du match France-Australie. | Capture d'écran via YouTube
L'arbitre découvre les images du VAR lors du match France-Australie. | Capture d'écran via YouTube

Peu avant l’heure de jeu du premier match de l’équipe de France contre l’Australie à Kazan, lors de la Coupe du monde en Russie, Antoine Griezmann file au but à la lutte avec le défenseur Joshua Risdon puis s’écroule dans la surface de réparation. Le jeu continue sous l’œil imperturbable de l’arbitre. Ce dernier a estimé que le contact entre les deux joueurs était licite. Mais quelques dizaines de secondes plus tard, alors que le ballon n’est toujours pas sorti du terrain et que le jeu continue, l’arbitre arrête le match et va consulter l’écran mis à sa disposition sur le bord de la touche: il vient d’en recevoir le «conseil» dans son oreillette en provenance du comité VAR («video assistant referee») installé devant de multiples écrans à Moscou.

Au bout de quelques dizaines de secondes supplémentaires de visionnage, sa décision est prise: il y avait en fait penalty pour la France et on procède à un curieux rembobinage du match. On revient à la faute commise plusieurs minutes auparavant, un penalty est accordé. C’est la première décision d’arbitrage vidéo, ou VAR, de la Coupe du monde.

De grandes attentes de cette technologie

Juste après sa grande sœur la GLT (la «goal line technology», censée repérer automatiquement si le ballon a bien franchi la ligne de but, présente dès la Coupe du monde 2014), l’arbitrage vidéo a fait son apparition cette saison dans plusieurs championnats européens. L’acronyme VAR signifie que la vidéo est un «assistant referee», comme le sont les juges de touche (dont le nom officiel est de fait «arbitre assistant») dans le traditionnel trio arbitral: la définition de leur rôle est censée être stricte (intervention uniquement dans certains cas bien définis et communication possible (par oreillette plutôt que par agitation du drapeau) de faits qui auraient pu échapper à l’arbitre central.

L’arbitrage vidéo procède de la même logique de «régime de promesse scientifique» que la GLT, ou que la «data». Il est présenté comme inévitable par ses promoteurs, puisqu’il représente «le progrès»: la sempiternelle narration de la technologie dont on est certain qu’elle résoudra tous les problèmes. La prophétie DOIT se réaliser. Alors même que sa mise en œuvre soulève de nombreux problèmes techniques et procéduraux, il est adopté dans de nombreuses compétitions officielles. L’International Board, institution suprême garante des lois du jeu, l’inclut dans les règles avant même que les phases de test ne soient terminées, et la coupe du monde en Russie est la première où le grand public le découvre.

Derrière la vidéo... des humains

Le régime de promesse scientifique s’accompagne, pour réaliser sa prophétie, de son storytelling: l’erreur d’arbitrage est insupportable en football, parce qu’elle condamne injustement une équipe méritante (et le football est un sport où effectivement, la rareté du but rend sa validité primordiale). Accessoirement, l’erreur d’arbitrage coûte parfois très cher, non seulement émotionnellement, mais aussi financièrement si elle se révèle décisive.

L’arbitrage vidéo est censé annihiler les erreurs «humaines» de l’arbitre. Le déterminisme technologique est ainsi naïvement adopté avant même la preuve de son efficacité. Or, l’arbitrage vidéo pose de nombreux problèmes, listés dans le manifeste des Cahiers du football. La promesse scientifique invisibilise deux aspects cruciaux de l’arbitrage vidéo: tout d’abord, elle néglige le fait que l’arbitrage en football est profondément humain puisque de nombreuses situations prévues par les règles impliquent un travail d’interprétation de la part de l’arbitre (la question de l’intentionnalité d’une main dans la surface de réparation, ou du fait de tirer avantage d’une position de hors-jeu, par exemple, sont complexes).

Un arbitre assisté par la vidéo représente en réalité trois ou quatre humains, certains dans un bureau, un autre sur le terrain, qui doivent décider ensemble le plus vite possible de cette interprétation, et avec des éléments différents pour juger. Des décisions sont à prendre en interprétant des situations qui sont confuses à l’œil nu et en direct, et qui restent confuses au ralenti et sous plusieurs angles.

L’arbitre central est censé être le seul juge, mais sa capacité d’action est sérieusement entamée quand on lui souffle dans l’oreillette qu’on a des images choc à lui faire voir, et que son écran sur le bord de la touche lui montrera une sélection d’images à laquelle il n’a pas participé.

Ce que le déterminisme technologique gomme, c’est aussi le processus technique: malgré les détails de l’explication par la FIFA de la mise en place de l’arbitrage vidéo, le choix des passages à montrer à l’arbitre, des angles sous lesquels visionner la scène restent à la discrétion du bureau accueillant les arbitres et monteurs vidéos en régie (et mis en scène comme une «control room» de film de guerre). En Bundesliga, cette saison, le responsable national de l’arbitrage vidéo nouvellement installé a été contraint à la démission à cause –entre autres– de soupçons de favoritisme envers Schalke 04, son club préféré. L’arbitre qui a finalement sifflé penalty pour Griezmann, comme celui de Colombie-Sénégal et tant d’autres, s’est dédit sur la foi d’une compilation d’images qu’on a bien voulu lui montrer: il a perdu de facto son autorité.

Partialité de la retransmission

Une retransmission télévisée d’un match de football (la seule chose que la grande majorité des gens connaît du foot) n’a qu’un lointain rapport avec ce qu’est un match. Les tribunes et leurs messages sont invisibilisés, le déroulement du jeu lui-même et ses aspects tactiques sont tronqués. Surtout, une retransmission est une narration, avec ses gros plans choisis pour construire cette dernière.

La critique des défauts de l’arbitrage est souvent beaucoup plus polémiste que constructive puisque fondée sur les avis tranchés d’experts benoîtement incompétents. Ils participent à cette narration, dans une sorte de «roman national» à l’échelle de la retransmission télévisée d’un match de foot. Les ralentis d’actions litigieuses de l’équipe adverse seront exploités, ceux de l’équipe soutenue minimisés, et l’indignation entretenue. À cette fin, le storytelling des émissions de télévision consacrées au football est de plus en plus obsédé par l’arbitrage, transformant du même coup le personnage de l’arbitre en bouc émissaire.

C’est que les enjeux financiers sont tels que le foot appartient à la télévision: les droits d’exclusivité payés des milliards sont pour les clubs le nerf de la guerre (au point de rendre marginales les recettes de billetterie: le spectateur ne pèse plus rien par rapport au téléspectateur) et la télévision en veut pour son argent. Dès la coupe du monde 1986, certains matchs se sont joués à midi, obligeant joueurs (et spectateurs) à s’épuiser en altitude sous la canicule, pour que les télévisions européennes programment le match en direct en prime time. Plus généralement, les décisions de ne pas reporter un match malgré des conditions climatiques extrêmes sont de facto prises par la télévision quand le match est l’affiche du week-end. Depuis cette saison, la Ligue de football professionnel oblige même en France les clubs à déplacer les spectateurs dans les tribunes face caméra pour rendre les stades apparemment moins vides, donc plus télégéniques.

La télévision impose l’arbitrage vidéo

L’arbitrage vidéo, ce n’est finalement plus du football, c’est de la télévision. S’il risque d’appauvrir le football, il va enrichir le spectacle télévisuel. Et la narration de la critique de l’arbitrage, loin de «disparaître» et de s’effacer au profit du jeu, comme le prophétisent les promoteurs technophiles, va au contraire prendre une place de plus en plus démesurée.

Car l’arbitrage vidéo n’est pas seulement la transformation du match de football en spectacle télévisuel et la prise de pouvoir de la télé dans le déroulement et l’administration du match. C’est, pour la télévision, un moyen de rentabiliser ses énormes investissements. Le football est en effet un sport qui pose un gros problème de rentabilité: quarante-cinq minutes sans aucune coupure publicitaire, c’est unique dans le sport, et c’est beaucoup trop long. Au vu des efforts financiers énormes consentis par les chaînes de télévision pour acquérir des droits d’exclusivité d’un côté, et étant donné le prix d’une seconde de publicité télévisuelle de l’autre, trouver des moyens d’optimiser le temps de publicité lors d’une retransmission est vital.

Jusqu’ici, l’inventivité des publicitaires s’était limitée à de maigres incrustations, des annonces commerciales et autres quiz ânonnés par les présentateurs des matchs, voire de rares coupures pendant le déroulement du jeu dans certains pays. Les temps morts potentiellement générés par l’arbitrage vidéo représentent une mine d’or de ce point de vue.

The ConversationL’arbitrage vidéo sera, car il est vital pour la rentabilité des chaînes de télévision. Le football appartient désormais bel et bien à la télévision.

La version originale de cet article a été publiée sur The Conversation.

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Alexandre Hocquet Professeur des universités en histoire des sciences

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