Culture

«Sexcrimes», objet cinématographique jouissif et stimulant

Temps de lecture : 7 min

Le thriller à tiroirs de John McNaughton aurait pu tomber dans l'oubli. C'était sans compter sur sa posture terriblement aguicheuse, ses rebondissements mémorables et son second degré permanent.

Denise Richards dans Sexcrimes de John McNaughton (1998). | Capture d'écran via YouTube
Denise Richards dans Sexcrimes de John McNaughton (1998). | Capture d'écran via YouTube

Vous vous souvenez de la Fête du cinéma? Certes, elle existe encore, mais son principe et ses tarifs ont changé du tout au tout par rapport à ce qui était proposé dans les années 1990-2000. À l'époque (expression de vieux), on achetait une première place au prix fort (mais bien moins cher qu'aujourd'hui), puis chacun des films suivants ne nous coûtait que 10 francs (1 euro 50). Pendant trois jours de fin juin-début juillet, nous enchaînions donc les séances à plusieurs, en nous gavant de tout ce qui était proposé (soit environ 90% de blockbusters américains).

C'était une belle période. J'y ai découvert Matrix, j'y ai vu et revu Mary à tout prix et Fous d'Irène, j'y ai dormi devant Fist of legend. Mais, en réalité, j'associerai toujours la Fête du cinéma avec un genre bien particulier: les films à tiroirs. Hasards du calendrier ou calculs des distributeurs, c'est durant ce même événement que j'ai pu voir Cursus fatal dix mois après sa sortie, mais aussi The Hole, Sexe attitudes... et surtout Sexcrimes (Wild Things en VO).

Pourquoi être allé voir ce film? Tout d'abord, parce qu'à cette époque, les prix pratiqués pendant la Fête du cinéma donnaient clairement envie d'aller TOUT voir. Alors on allait tout voir. Mais celui-ci faisait clairement partie de mes priorités et de celles de mes potes. Les gens qui aimaient les filles avaient été quelque peu émoustillés par cette affiche présentant Neve Campbell et Denise Richards dans une piscine, la tête seule dépassant de l'eau, regard fixé dans le nôtre. Dès cet instant, on avait à la fois envie qu'elles sortent du bassin, tout en ayant un peu peur que ce soit pour nous attaquer. Et puis il y avait le mot «sex» dans le titre –et peu importe s'il était suivi de «crimes».

Celles et ceux qui n'avaient pas particulièrement hâte que les deux actrices se mettent à fricoter, ensemble ou avec d'autres, avaient néanmoins très envie de voir le film, mais pour des raisons plus nobles. Pensez donc. À ma gauche, Neve Campbell, transfuge de la série La Vie à cinq, promue scream queen pour l'éternité grâce au Scream de Wes Craven, sorti un été plus tôt. À ma droite, Denise Richards, premier rôle féminin du Starship Troopers de Paul Verhoeven, sorti début 1998, dans lequel elle volait littéralement la vedette au transparent Casper Van Dien (que Verhoeven avait choisi pour cela). Deux actrices qui, à coup sûr, allaient faire une grande et longue carrière.

Les acteurs? On s'en fout

Pour sûr, il y avait aussi Matt Dillon, Kevin Bacon et Bill Murray. Mais pour être tout à fait honnête, tout le monde s'en foutait. Pour moi, c'étaient respectivement les acteurs de Albino Alligator (huis clos franchement pas mal réalisé par un Kevin Spacey auquel on souhaite une traversée du désert aussi douloureuse que possible), Meurtre à Alcatraz (film de prison aussi traumatisant que too much) et Un jour sans fin (dont je n'avais pas encore compris la grandeur). Sans aucune condescendance, je pense que la plupart de mes camarades de séance n'avaient jamais entendu parler de Dillon et Bacon, et que Murray n'était pour elles et eux que le type de Ghostbusters.

La séance fut à la hauteur de nos attentes. Le film de John McNaughton (connu pour Henry, portrait d'un serial killer et Mad Dog and Glory) commence plutôt normalement, s'installant de façon linéaire sur sa première heure, avec l'histoire d'une étudiante très courtisée (Richards) convoitant en vain son conseiller principal d'éducation (Dillon) puis finissant par l'accuser de viol après s'être retrouvée seule avec lui à son domicile. Interrogatoires, procès... la mécanique du film d'investigation se mettait méticuleusement en place.

Au passage, observez la façon d'écrire de Matt Dillon et dites-moi si vous feriez confiance à un type pareil pour assurer le suivi de la scolarité de vos enfants (et non, ça n'est pas de la discrimination à l'encontre des gauchers).

«La plus grosse daube que j'aie pu lire»

Ce qui rend Sexcrimes si légendaire, c'est sa deuxième heure, qui ne serait certes rien sans la première. Un festival de retournements narratifs où l'on découvre qu'en fait, X et Y étaient complices, sauf que Z était de mèche et aide X à tuer Y, tout ça n'étant que le début. «Quand j'ai commencé à parcourir le script, j'ai pensé que c'était la plus grosse daube que j'aie pu lire», raconte Kevin Bacon à Entertainment Weekly. Avant d'aller tout de même un peu plus loin et de prendre conscience du potentiel de l'ensemble.

La construction du scénario est jouissive et d'une logique très mathématique: la façon dont les révélations s'emboîtent comme des poupées gigognes permet de réléguer au second plan le manque de crédibilité de certaines situations. Le film va d'ailleurs plus loin puisque, pleinement conscient de son concept, il n'hésite pas à grossir le trait. Là où nombre de scénaristes auraient surenchéri dans le gore, le script écrit par un certain Stephen Peters (dont c'est quasiment le seul fait de gloire) préfère pratiquer un grand-guignol rigolard.

L'exercice est périlleux mais impeccablement réussi: Sexcrimes parvient à se maintenir en équilibre entre premier degré et dérision, porté par un ensemble d'actrices et d'acteurs ayant trouvé le ton juste, interprétant les situations les plus extrêmes avec conviction sans pour autant sombrer dans le ridicule. Seul Bill Murray passe l'intégralité du film le sourire aux lèvres et la minerve inutile autour du cou, bien que son personnage d'avocat se révèle capital.

Le dernier thriller érotique

Pour Linda Belhadj, l'autrice du passionnant essai Le Thriller érotique (publié aux éditions Aedon), Sexcrimes restera dans l'histoire comme le dernier thriller érotique des années 1990. «C'est un genre qui est né avec Liaison fatale, qui a atteint son zénith avec Basic instinct en 1992, puis qui a connu un déclin graduel mais rapide par la suite. Sliver, Harcèlement, Jade, Color of night... la critique s'est montrée de moins en moins tendre et le succès n'a pas été au rendez-vous pour beaucoup de ces films. Sexcrimes, lui, rapporte 30 millions de dollars au box-office. Et si la critique est divisée, sa façon de ne pas se prendre au sérieux l'empêche d'être moqué.»

Le film a aussi eu un peu de chance: il est arrivé au bon moment, à la fin d'un cycle. «On est ensuite passé à ce que, dans mon livre, j'appelle le néo thriller érotique, reprend Linda Belhadj. Avec des films comme In the cut de Jane Campion, l'esthétique et les thèmes ont changé.» Pour résumer: s'il était sorti cinq années plus tôt, Sexcrimes n'aurait pas pu être vu comme une relecture malicieuse de Basic instinct et compagnie, et s'il était sorti plus tard que 1998, il aurait sans doute semblé immédiatement ringard.

«C'est un film loin d'être aussi gratuit qu'on le pense, à l'arrière-goût féministe, décrit Linda Belhadj. Les scènes érotiques filmées par John McNaughton ont une utilité, elles ne sont pas là que pour permettre au public de se rincer l'œil. La scène de la piscine entre Neve Campbell et Denise Richards revêt notamment une importance capitale: elle joue sur les faux-semblants et tente de dérouter l'audience.»

Et le féminisme dans tout ça? Sans trop en révéler (c'est tellement bon de découvrir Sexcrimes sans trop en savoir, ou de le redécouvrir après en avoir oublié certains ressorts), le film organise la vengeance d'une femme contre le système. Punir le flic, punir le prof: «C'est une femme fatale des années 1990, qui dit aux hommes “vous l'avez un peu cherché”. Il y a une vraie défiance vis-à-vis des institutions», conclut l'essayiste.

Male gaze

On n'ira pas plus loin dans la grille de lecture féministe: force est de reconnaître que Sexcrimes, écrit par un homme et réalisé par un autre, constitue un flagrant exemple de male gaze. Les deux héroïnes sont bisexuelles et couchent avec le mâle hétéro plus âgé qu'elles. Quant aux deux personnages masculins joués par Bacon et Dillon, ils auraient dû se rejoindre sous la douche et s'embrasser: c'est en tout cas ce que prévoyait le scénario. Une scène finalement supprimée par John McNaughton qui, vous allez rire, a considéré que cela aurait été trop gratuit. Tout cela au grand soulagement de Matt Dillon.

En lieu et place de cette douche entre messieurs qui serait devenue légendaire, on devra se contenter d'un full frontal de Kevin Bacon sortant de la fameuse douche. Une scène de nudité dont on apprend par John McNaughton qu'elle n'était pas prévue: dans l'une des prises, le timing entre le moment où Bacon sort de la douche et où Dillon lui jette une serviette n'a pas été respecté, ce qui a rendu visible le pénis de l'acteur.

Reste que, selon Linda Belhadj, le male gaze n'existe pas dans ce genre de thriller érotique. «Les femmes y sont maîtesses de leur désir et instigatrices de l'intrigue. En outre, le film utilise justement les scènes de sexe comme une diversion, pour nous empêcher de réfléchir.»

Bacon à poil

C'est finalement la monteuse Elena Maganini qui a convaincu le réalisateur de conserver justement la prise montrant le zguègue de Kevin Bacon. L'histoire ne dit pas si c'est parce que la prise était la meilleure ou pour d'autres raisons, mais il aura fallu l'intervention d'une femme pour parvenir à mettre un homme à poil. En tout cas, pour cette raison et pour bien d'autres, Sexcrimes est devenu un film culte pour les hommes gays des années 1990. C'est en tout cas Buzzfeed qui l'affirme.

Contacté au téléphone par McNaughton, Bacon a accepté immédiatement. Quelques années plus tard, on reparle toujours à l'acteur de ses quelques secondes de nudité dans Sexcrimes, à tel point que c'est lui qui a été choisi pour une vidéo humoristique enjoignant les acteurs masculins à montrer plus volontiers leurs attributs à l'écran.

Denise Richards, elle, ne restera pas dans l'histoire comme LA fameuse actrice qui a montré ses seins à l'écran. D'autres l'ont précédée et d'autres ont suivi. La routine pour les jeunes actrices hollywoodiennes.

Ce matin de juin 1998, quand je suis sorti de l'une des salles du cinéma Le Carillon de Saint-Quentin (paix à son âme), je n'avais qu'une envie: reprendre immédiatement un ticket pour revoir Sexcrimes. Je venais de voir un objet cinématographique jouissif et stimulant comme rarement (j'avais 14 ans, notez bien). Comme après ma première fois, j'étais ébahi et excité, avec pour seule envie celle de recommencer. On ne voit pas Sexcrimes de la même façon à 14 et à 34 ans. Pour moi, c'est désormais devenu une madeleine. Une madeleine un peu moite et pleine de tiroirs.

Thomas Messias Prof de maths et journaliste

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