Société / Tech & internet

Les forums de deuil, pour ne pas se sentir forcé de tourner la page

Temps de lecture : 7 min

Lassées des incompréhensions de leurs proches, les personnes en deuil se réunissent de plus en plus sur des forums en ligne pour partager leurs chagrins.

«Aucun ne pouvait comprendre, et beaucoup ne le voulaient même pas» | Anton Darius / @theSollers via Unsplash CC License by
«Aucun ne pouvait comprendre, et beaucoup ne le voulaient même pas» | Anton Darius / @theSollers via Unsplash CC License by

«Pourquoi vous n'allez pas mieux, bordel de merde!?, s'interrogent-ils La vérité, c'est que votre deuil les dérange. Il fait peur car tout le monde veut nier la perte. C'est pourquoi nous, les endeuillés, nous nous rassemblons sur des forums, sur des groupes en ligne. Parce que nous ne sommes pas seulement des incompris. Nous sommes les pestiférés d'une société qui ferme les yeux sur notre malheur, par peur d'y voir un reflet du sien. Internet est notre refuge, notre abri anti-jugement atomique.»

Quand elle s'exprime sur le net à propos du deuil, Camille impose le silence par la force de ses mots. Ne lui en voulez pas pour autant. Des mots maladroits, elle en a trop subi pour ne pas frapper si juste aujourd'hui avec les siens. Et des silences, elle en a bien trop encaissés pour ne pas se plaire à les répandre parfois. Camille s'est confrontée après la mort de sa mère à l'incompréhension de ses proches. «Aucun ne pouvait comprendre, et beaucoup ne le voulaient même pas», souffle-t-elle.

Pour conjurer les phrases malhabiles, les injonctions déplacées et les conseils de trop, elle se met en recherche de personnes dans sa situation. D'un espace safe, loin du brouhaha de ceux «qui ne savent rien de ce qu'on traverse mais commente toute notre vie». Elle tombe alors sur des forums de témoignages. Des gens comme elle. Dans sa situation, son chagrin, son épreuve. Enfin. Son deuil a continué, mais sa solitude vient de prendre fin en ce soir d'octobre 2013.

Se décharger d'un peu de peine

«En réalité, sur ce genre de forums, on interagit peu entre nous, on se donne rarement des conseils, on s'envoie peu de messages, confie Camille. On se lit. Beaucoup. On ne peut pas partager notre peine, elle est indivisible à chacun, et nous sommes condamnés à la subir seule. Mais on partage des mots.» Des mots pour concrétiser enfin les pensées et les émotions si particulières du deuil, des mots au rugby. «C'est apaisant de pouvoir poser des mots sur ce qu'on ressent. Et on en manque souvent. Alors on se les prête entre nous.»

Usé par ses pensées et ses blessures qui font les cent pas dans sa tête, elle les pose alors sur le clavier et écrit son chagrin, avec ce nouveau vocabulaire qu'elle a emprunté au fil de ses lectures et des témoignages. «Honnêtement, je ne sais même pas si quelqu'un me lit, hausse-t-elle les épaules. Mais qu'importe, cela m'apaise de libérer tout ça, de me décharger d'un peu de peine.» Alors, pourquoi sur internet et pas sur un journal intime, par exemple? «Confiner ma douleur à un cahier fermé, ce serait comme la garder prisonnière dans ma tête. J'aime penser que sur internet, mes mots sont à l'air libre, prêts à s'envoler pour la première personne qui tomberait dessus par hasard.»

Avec le temps, elle délaisse de plus en plus les forums, rassasiée de mots pour décrire ce vide pourtant insatiable. «Les forums de deuil, c'est un peu comme des moulins: les gens y rentrent et y sortent quand ils veulent. On n'y va plus pendant un an, et soudainement, une fêlure se réveille, on y retourne chercher notre dose de “Je ne suis pas seule au monde.” On y a nos petites habitudes.»

«Un choix par défaut, par manque de proches compréhensifs»

Après la perte de son fils il y a un an, Marie a cherché sur internet des réponses à ses questions et à la dureté de son épreuve. Face à l'incompréhension de ses proches –«Une amie m'a même dit “Mais pourquoi tu es triste? Tu n'as qu'à en faire un autre”»– elle tombe sur des forums où elle s'inscrit. Si encore aujourd'hui, elle les lit très régulièrement, elle reconnaît «Franchement, cela ne m'apporte plus rien. J'ai l'impression que c'est les deux-trois mêmes personnes qui tournent en rond. Mais cela m'a permis de voir que nous étions beaucoup plus nombreux que de ce que l'on pense à vivre un deuil.»

«Il faut rappeler que le deuil est fait pour les vivants, et non pour les morts.»

Christophe Fauré, psychologue du deuil

Dans ce flou qu'entoure la mort, un nom revient, presque une légende des forums. Christophe Fauré, psychologue du deuil, l'un des premiers en France à briser le tabou et à parler de la perte dans des écrits publics. On le cite, on le recommande, on se réfère à ses analyses. Lui aussi est attentif à ce phénomène de forums d'entraide. «Une fois encore, il faut rappeler que le deuil est fait pour les vivants, et non pour les morts, souligne-t-il. Des études américaines et canadiennes ont montré que ces forums offraient un meilleur support et un soutien plus agréable pour les personnes que les groupes de paroles physique. Le support H24 et sept jours sur sept est un véritable plus. Sans parler de la réelle possibilité d'anonymat, qui permet de libérer une parole réellement intime.»

Émilie a perdu son mari il y a trois ans. «C'était l'homme de ma vie», sanglote-t-elle en repensant à leurs dix années passées ensemble. Très vite, l'attitude de ses proches l'a scandalisée. «Deux mois après, des '“amies'” me disaient qu'il me fallait refaire ma vie, et me conseillait certains de leurs collègues de boulot, alors que le tombeau était encore chaud de nos souvenirs», s'indigne-t-elle. Encore aujourd'hui, des proches la relancent fréquemment pour qu'elle refasse sa vie. «Même ma mère s'y est mise. Mais je n'ai pas envie de la refaire!», s'écrit-elle.

Ces phrases qui font mal, de nombreux forums les référencent. Des sujets entiers leurs sont consacrés. «Il y a de tout, reconnaît Émilie. Cela m'a fait du bien de voir que je n'étais pas la seule à avoir des proches incompréhensifs. Et que ce n'étaient même pas les pires... Je crois que pour beaucoup d'entre nous, ce sont ces phrases qui expliquent notre venue sur les forums, dans des endroits sécurisés où ces propos qui nous heurtent tellement n'existent pas. Personne ne se dit “Chic, je vais aller confier ma peine la plus intime à des anonymes sur internet.” C'est un choix par défaut, par manque de proches compréhensifs.»

Des phrases insupportables

Pour Nathan, qui a perdu sa fiancé dans un accident de ski il y a quatre ans, il y a deux types de phrases insupportables. «Il y a d'abord les injonctions à aller mieux, à passer à autre chose et à recommencer à vivre. À chaque fois qu'on nous dit ça, on sent qu'on dérange, que notre malheur gêne, qu'on est de trop.»

Celui qui se décrivait comme le roi des soirées étudiantes lilloises a depuis déserté les bars et les camarades de promotion. Il a également quitté sa colocation entre élèves pour retourner vivre chez ses parents. «Mon chagrin faisait tache dans leurs amusement forcés. Je sentais que cela exaspérait les gens, qu'ils ne comprenaient pas que j'étais bloqué dessus. Eux étaient passés à autre chose. Peut-être pensent-ils réellement que c'est comme ça le deuil. Juste une rupture conventionnelle. On pleure un temps et un beau matin, il y a une autre fille, une autre histoire, une autre vie qui commence. Mais ce n'est pas comme ça la mort. Il n'y a plus de matin.»

Sur les forums, «on ne nous juge pas, on a le droit d'être triste autant de temps que l'on a besoin».

Auteur si besoin

Et puis surtout, il y a ce qu'il nomme lui-même tout le «bullshit» autour de la foi et de l'amour. «Tous les “Elle vivra tant que tu ne l'oublieras pas”, “elle vit en toi”, “elle est vivante dans ton cœur” et toutes ces conneries. Non, elle n'est pas vivante, insiste Nathan. Elle est morte. Elle est morte, putain, qu'on respecte au moins cette vérité.»

Lui aussi s'est réfugié sur les forums internet. «Là, on ne nous juge pas, on a le droit d'être triste autant de temps que l'on a besoin, et personne ne nous impose d'être heureux. On respecte notre perte et notre chagrin. Et on n'a pas l'impression de déranger.»

Ne pas être forcé de tourner la page

Ne pas être forcé de tourner la page. C'est aussi pour cette raison qu'Antoine a rejoint les forums en ligne. Lorsque son père est mort il y a douze ans, il a été touché de recevoir «des torrents d'amour et de soutien». Mais bien vite, les flots d'affection se sont asséchés, et il s'est senti seul dans son deuil. «Je n'avais pas envie de quémander du soutien, pas envie de porter une pancarte “Hé ho! Mon père est décédé, pour rappel!” J'aurais aimé plus de prises d'initiative de leur part. Dans le deuil, on est préparé à la tristesse, pas à la solitude. Sur internet, le soutien des autres personnes vient naturellement, sans que j'ai l'impression de les forcer. Avec mes amis, j'avais l'impression d'être un martien! La vie n'avait pas les mêmes couleurs, pas le même rythme, pas le même sens. Là, j'ai trouvé ma planète Mars, avec mes congénères.»

Mais ce que toutes ces personnes cherchent le plus sur ces forums, ce sont des repères. «Le deuil, cela déboussole, tout simplement parce qu'on n'y est pas préparé. Personne ne nous en a parlé, c'est un tabou sociétal, alors on ne sait pas comment faire pour surmonter ça, reprend Camille. Parfois, quand on se réunit entre gens perdus, on a l'impression de s'être trouvé.»

Des nouvelles discussions éphémères s'ouvrent, demandant des conseils sur comment traverser cette épreuve. Des personnes qui viennent de perdre subitement un proche et qui ne savent pas vers qui se tourner. «En réalité, il n'y a pas grand-chose à dire, regrette Émilie. On leur conseille principalement de lire les autres témoignages.» Des mots pour comprendre, se sentir moins seul avec son chagrin, trouver quelques repères dans ce grand flou. C'est encore Camille qui poétise le mieux: «Les autres souhaiteraient un phare dans leur nuit, on peut juste allumer des bougies».

Jean-Loup Delmas

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