Santé / Société

Refus de soin, grossophobie, racisme: le cas de Naomi Musenga est loin d’être isolé

Temps de lecture : 7 min

Les résultats d'une enquête à laquelle ont participé un millier de personnes sont accablants.

Centre d'appel du Samu de Paris | François Guillot / AFP
Centre d'appel du Samu de Paris | François Guillot / AFP

«Combien de Naomi de l’ombre?» Après la mort de Naomi Musenga, cette jeune femme noire de 22 ans décédée le 29 décembre dernier après plusieurs appels infructueux au Samu, un collectif d’associations a mené l’enquête pour savoir si de tels dysfonctionnements sont courants. Plus de 1.000 personnes ont répondu au questionnaire diffusé par mail et sur les réseaux sociaux de huit associations*, dont l’ONG «~ le mouvement», une organisation fondée en septembre dernier entre autres par les militants Elliot Lepers, Caroline De Haas et Nicolas Haeringer, qui utilise les outils numériques pour la mobilisation citoyenne, soeur de l’association américaine Move on. Les résultats sont accablants: plus de la moitié d’entre elles indiquent avoir subi, lors d’échanges principalement avec le Samu ou un service d’urgence (les autres cas concernent le 112 et les pompiers), des moqueries ou propos dégradants, et près d’un tiers des propos discriminants (sexistes, racistes) ou bien avoir entendu de telles scènes rapportées par leurs proches ou famille (il s’agit à 80% d’une expérience personnelle).

La publication de cette enquête intervient à peine deux semaines après la remise du rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (Igas) sur le cas de Naomi Musenga. Le rapport épinglait les réponses «non adaptées de l'assistante de régulation médicale» –un ton jugé «dur», «intimidant», «moqueur» et l’absence d’orientation vers un médecin– qui ont «conduit à un retard global de prise en charge de près de 2h20».

56% des personnes sondées rapportent des «moqueries ou propos dégradants»

L’enquête de «~ le mouvement» apporte de l’eau au moulin de celles et ceux qui estiment que le cas de Naomi Musenga est loin d’être isolé. 1.022 personnes ont répondu complètement au questionnaire; 50% d'entre elles rapportent des faits qui se sont produits avec «un service d’urgences d’un hôpital» et 25% avec «le Samu». Dans près de la moitié des cas (49%) les personnels de réception de ces structures ont «mis en doute les faits avancés», selon les personnes sondées. Un tiers des répondants et répondantes ont été confrontées à des refus de prise en charge soit par l’équipe médicale, soit par le personnel de réception (qui peut transférer vers un médecin ou envoyer des soignants) comme cette participante: «Quand j'ai appelé on ne m’a pas prise au sérieux car je ne paniquais pas. En même temps, étant infirmière urgentiste à l'armée, je vois beaucoup plus d'horreurs que dans le civil. Je ne vais pas me mettre à paniquer quand il faut appeler le 15».

Cette mauvaise prise en charge s'accompagne pour beaucoup de répondants et répondantes de «moqueries ou propos dégradants» (56%) et de «propos discriminants (sexistes, racistes)» (28%), les personnes affirmant que leur poids a pu influer sur la prise en charge étant les plus touchées (à 43% pour les propos discriminants par exemple).

Lorsque l’on rentre dans le détail des discriminations subies, on s’aperçoit que le poids arrive en tête des facteurs (18%) ayant, selon les personnes interrogées, «influencé le traitement de la personne concernée». Un constat qui n’étonne guère Daria Marx, de l’association Gras politique: «Le problème c’est que les soignants aux urgences, lorsqu’ils voient arriver des personnes grosses, se focalisent dessus... Eh bien non on ne souffre pas que de pathologies liées au poids», dénonce la co-autrice de Gros n'est pas un gros mot. Elle raconte l’exemple de deux amis qui ont eu un accident de moto, l’un étant en surpoids l’autre non. «Son compagnon mince a été pris en charge immédiatement, lui a patienté deux jours et demi sur un brancard. On lui a dit qu’il n’y avait pas de lit qui supportait son poids.»

La persistance du «syndrome méditerranéen»

L’enquête a par ailleurs demandé à chaque participant et participante de renseigner le genre de la personne concernée, son âge, si le nom est à «consonance arabe ou berbère», «africaine» ou «européenne», si la personne avait un accent et si elle pouvait être perçue comme blanche, arabe ou berbère, noire, juive ou encore musulmane. Le croisement de ces données avec les réponses sur les discriminations rapportées donne quelques enseignements intéressants, même si ces résultats sont à prendre avec des pincettes car cette enquête n’est pas représentative de la population française et les sous-groupes étudiés forment des échantillons très restreints.

Mais on constate par exemple une surreprésentation des «propos discriminants» pour les individus avec un nom à consonance africaine, arabe ou berbère (38% au lieu de 28%); et des «gestes brusques» plus nombreux pour les personnes se disant perçues comme «non-blanches» (28% au lieu de 23% en moyenne). Tout comme les personnes qui ont un nom à consonance africaine, arabe ou berbère et un accent étranger ou des départements d’outre-mer paraissent subir plus de refus de prise en charge par l’équipe médicale (40% contre 34% en moyenne). «Vous ne pouvez pas avoir été une puissance esclavagiste pendant quatre siècles puis une puissance colonisatrice pendant plus d’un siècle sans que cela s’insinue dans les mentalités et les consciences… Cela se transmet de génération en génération. Il faut arrêter de voir le racisme comme quelque chose de quelques personnes méchantes, c’est plus profond», analyse la politologue et militant anti-raciste et féministe Françoise Vergès, l’une des initiatrices de cette étude et autrice de Le Ventre des femmes: capitalisme, racialisation, féminisme (qui raconte comment furent pratiqués dans les années 1960 et 1970 à La Réunion des avortements et stérilisations sur des centaines de femmes sans leur consentement, au moment même où l’avortement était interdit en métropole).

Ces discriminations seraient perpétuées notamment par ce que l’on a appelé le «syndrome méditerranéen», soit la croyance au sein d’une partie du corps médical que certaines personnes d’origine étrangère auraient tendance à «exagérer» leurs symptômes du fait de leur culture. Or ce phénomène a tendance à s’auto-engendrer voire à se nourrir lui-même, car les patients et patientes qui sont mal prises en charge du fait des discriminations qu’elles subissent peuvent avoir tendance ensuite à «élever la voix» pour se faire entendre, comme le raconte un article très fouillé de L’Obs. «Il faut se débarrasser du syndrome méditerranéen», réclame Françoise Vergès, elle-même marquée par des scènes de ce racisme. Elle se souvient par exemple d’un psychiatre à la Réunion qui avait affirmé dans un procès au tribunal il y a trois ans à propos d’un homme dont il faisait un rapport psychologique que «ces "personnes là" ont tendance à se plaindre tout le temps».

«1h30 à venir sous prétexte qu'ils étaient persuadés d’une crise d'angoisse»

Ces discriminations et ces refus de soins pourraient avoir eu des conséquences dramatiques. Près de la moitié des répondants et répondantes de l’étude (48%) décrivent des complications de santé liées selon elles au traitement qu’ils et elles ont reçu. 31% décrivent un retard de diagnostic, 11% une infection ou pire, 9% une opération et 2% un décès, les personnes ayant déclaré un accent étranger ou d’un département d'outre-mer étant même 7% à déclarer un décès. «Ma mère est décédée à 35 ans en laissant quatre enfants, raconte la fille d’une «femme à nom à consonance arabe», qui pointe la «fatigue» de l’infirmière et l’heure tardive (5h30 du matin) mais aussi le Samu qui «ne croyait pas» sa mère et des pompiers qui «ont mis plus de 1h30 à venir sous prétexte qu'ils étaient persuadés d’une crise d'angoisse…» Une autre témoin raconte des urgentistes qui cherchent une entorse à sa mère «métisse, en surpoids, de moins de 50 ans» alors qu’elle «ne dormait plus, qu'elle ne mangeait plus, qu'elle respirait mal, qu'elle était jaune, qu'elle s'exprimait mal». Avant de conclure: «Il y en a marre de ces personnels de santé qui ne prennent pas les symptômes au sérieux».

«Les professionnels de santé ont aussi des préjugés comme beaucoup d’autres professionnels, même s’ils n’en ont pas conscience.»

Clara de Bort, directrice d'hôpital

Que faire, alors, pour en finir avec ces injustices? «Mettre en place une véritable politique de santé publique» sur le sujet, en associant les différents ministères concernés (pas seulement celui de la Santé, mais aussi le secrétariat aux Personnes handicapées et celui à l’Égalité entre les femmes et les hommes), recommande la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) dans un rapport sur le sujet publié le 22 mai dernier. Cette institution conseille de mesurer les discriminations grâce à une collecte de données et des recherches, et ensuite d’évaluer ces établissements de santé en fonction de ces critères.

«La bienveillance n’est pas une option», fustige l’institution. «Les professionnels de santé ont aussi des préjugés comme beaucoup d’autres professionnels, même s’ils n’en ont pas conscience», abonde Clara de Bort, très impliquée dans toutes les actions sur le consentement des patients et patientes. La directrice d’hÔôpital estime qu’il y a «encore trop peu de formation aux discriminations et aux stéréotypes dans les facs de médecine». La balle est dans le camp du gouvernement, s’il veut éviter d’autres Naomi Musenga.

*(Le Collectif Afro-Fem, le CRAN, Lallab, Féministes contre le Cyberharcèlement, Paye Ta Shnek, Réseau Classe / Genre / Race et Françoise Vergès). L’échantillon n’est pas représentatif de la société française dans son ensemble. 40% des témoignages concernaient des 18-30 ans, et 30% des 30-50 ans. 64% des témoignages concernaient des femmes, 29% des hommes, 3% des personnes s’identifiant comme transgenre ou intersexe (les autres ayant répondu «autre» ou répondu «je ne souhaite pas répondre»). 29% des témoignages concernaient des personnes dites «racialisées», c’est-à-dire perçues comme «non-blanches».

Aude Lorriaux Journaliste

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