Politique

Pourquoi il n’y a pas de fronde chez les députés LREM

Temps de lecture : 8 min

Viendra, viendra pas? Oppositions et observateurs attendent, avec impatience, une contestation organisée au sein du groupe présidentiel à l'Assemblée nationale. Un cas de figure qui, pour l'instant, n'a pas de base politique objective.

Des députés LREM et de la droite quittent l'hémicycle en protestant lors d'une séance de questions au gouvernement, le 21 mars 2018. | Jacques Demarthon / AFP
Des députés LREM et de la droite quittent l'hémicycle en protestant lors d'une séance de questions au gouvernement, le 21 mars 2018. | Jacques Demarthon / AFP

Pour faire une bonne «fronde», il faut de bons ingrédients politiques. Pour lui donner une âme, un sens et des chances de réussite. L'histoire avec un grand H fera sûrement la part des choses pour déterminer qui, de François Hollande ou des «frondeurs» socialistes, a le plus plombé le précédent quinquennat. Mais une chose est ceraine: la «réussite», de ce point de vue, a été nette et sans bavure. Les deux parties sont sorties en short de la confrontation.

Pendant ces cinq années, les députées et députés frondeurs du PS ont fait la joie des commentateurs. Leur contestation du gouvernement, et en réalité du président de la République, avait une base politique. Ils étaient structurés, comme on savait l'être au PS –mais ça, c'était avant!– et ils avaient tout simplement transposé à l'intérieur de leur groupe à l'Assemblée nationale la bataille de courants qui a fait les délices de ce parti pendant plusieurs décennies. Ils tenaient leur investiture pour les législatives de 2012 de la première secrétaire du parti, Martine Aubry, et ils ne portaient pas forcément le vainqueur de la primaire de gauche, Hollande, dans leur cœur.

Dès le départ, donc, il y avait des désaccords politiques profonds que la victoire présidentielle, puis celle des législatives, ont occultés. Ils n'attendaient que la première occasion pour revenir sur le devant de la scène. Le scénario catastrophe était quasiment écrit. Et les acteurs se sont appliqués à en respecter le texte. Un quinquennat plus tard, l'opinion et les observateurs sont-ils orphelins d'une nouvelle fronde? Attendent-ils, avec impatience, que le parti présidentiel ou que les députés et députées du groupe majoritaire de La République en marche (LREM), soient saisies des spasmes et des convulsions qui font une bonne fronde? L'opinion, ce n'est pas sûr. Les observateurs, ça semble plus probable. Pour mettre de l'animation.

Ils et elles doivent leur élection au seul nom de Macron

Les épisodes de cet hypothétique feuilleton n'ont pas manqué depuis une année. C'est-à-dire depuis le début de la législature. Ils se sont succédés, à la cadence d'un métronome, depuis le mois de juillet 2017. Comme la nouvelle Assemblée venait à peine d'être élue et que les nouvelles députées et nouveaux députés apprenaient les rudiments du métier, la fronde supposée s'est consacrée, d'abord, au mouvement lancé par Emmanuel Macron, seize mois auparavant. «La fronde couve au sein de La République en marche», explique ainsi le quotidien Le Monde, le 24 juillet. Un collectif de trente personnes –LREM compte alors officiellement 373.000 membres– conteste en justice la validité des statuts du mouvement. Ces «frondeurs en marche» déplorent «un manque de démocratie interne».

Les «marcheurs en colère» dénoncent aussi, précise France Info le même jour, des statuts qui «cantonnent les adhérents à un rôle de supporteur et les excluent de la gouvernance». Le reproche a toutes les raisons d'être pris en considération car, à ce stade, il reflète une réalité: le mouvement repose intégralement sur les épaules de Macron qui en est l'initiateur. Il en est le symbole et les députés LREM, femmes et hommes, tous pratiquement inconnus des électeurs, en dehors des socialistes ralliés de plus ou moins fraîche date, doivent leur élection à son seul nom et à la perspective politique nouvelle qu'il espère faire émerger. L'observation vaut aussi à La France insoumise avec Jean-Luc Mélenchon.

Finalement, les statuts sont adoptés à une très large majorité –90% des 72.066 adhérents et adhérentes qui ont participé à la consultation– et les «marcheurs» découvrent les joies ainsi que les contraintes du fonctionnement d'un parti. Certains ont le sentiment d'être «orphelins», note le quotidien économique Les Échos, le 2 octobre, en remarquant que «le vote sur les nouveaux statuts n'a attiré qu'un petit tiers des marcheurs remplissant les critères pour voter, soit trois mois d'ancienneté». Par comparaison, Laurent Wauquiez a été élu à la présidence du parti Les Républicains avec 74,6% des 98.543 suffrages exprimés (pour 99.597 votants) sur 234.556 électeurs inscrits, ce qui fait une participation de 42,5%. Pour sa part, Olivier Faure a décroché son poste de premier des socialistes avec 48,6% des voix parmi les 37.014 votants, le chiffre officiel d'adhérents étant légèrement supérieur à 100.000.

Une «contestation à bas bruit d'une poignée de députés»

«Est-ce un début de fronde chez La République en marche?», se demandent, à nouveau, le site internet de la chaîne de télé France 24 et celui de BFMTV, le 15 novembre. Cette fois, une centaine de marcheurs et marcheuses annoncent leur départ, considérant que «La République en marche offense les principes fondamentaux de la démocratie avec un mode d’organisation digne de l’Ancien Régime». En cause, la désignation des membres du bureau exécutif et, surtout, du futur délégué général du mouvement, Christophe Castaner, un fidèle du chef de l'État, seul candidat en lice. La direction de LREM minimise l'ampleur des mécontentements et glisse, au passage, que le nombre d'adhérents et adhérentes a encore grimpé pour atteindre 385.000. La mise en évidence du rapport de force a pour but d'éteindre la contestation –ce qui se produit.

La République en marche passe donc en 2018 sans fronde avérée. Celle-ci devient une «contestation à bas bruit d'une poignée de députés» dans les colonnes de Libération du 20 avril. Il s'agit alors du débat sur le projet de loi gouvernemental Asile et immigration présenté par le ministre de l'Intérieur, Gérard Collomb, un autre fidèle de la première heure de Macron. Celui-ci fait face aux attaques de la gauche et de l'extrême gauche qui lui reprochent, depuis un bon moment, de tenir un discours-clone de celui de l'extrême droite à propos des migrants, «plus proche des identitaires que des humanitaires», selon l'hebdomadaire Politis du 15 juillet 2017. Des députées LREM –Sonia Krimi (cadre supérieure), Martine Wonne (directrice médicale), Sandrine Mörch (journaliste) et Delphine Bagarry (médecin)– ne sont pas à l'aise avec ce texte et le font savoir par voie d'amendements dans l'hémicycle.

En fin de compte, quatorze députés LREM s'abstiennent sur le projet de loi et un seul, Jean-Michel Clément (avocat), ex-PS, vote contre. La loi interne, écrite et édictée par Richard Ferrand, président du groupe et lui aussi ancien député PS –il a bien connu le mécanisme de la fronde pendant la législature précédente–, est claire: «abstention, péché véniel; votre contre, péché mortel». Clément sera donc le seul à quitter le groupe pour aller siéger, depuis peu, parmi les députés non-inscrits.

«L'analogie est l'inverse du raisonnement» dit Richard Ferrand

De fait, après une année de rodage, les marcheuses et marcheurs du palais Bourbon, brocardés par les oppositions, surtout dans la partie la plus à gauche de l'hémicycle, et comparés à des «godillots», manifestent des velléités d'indépendance. Elles et ils s'émancipent. Elles et ils font usage de leur droit d'amendement au grand dam, parfois, des présidents de commission qui découvrent leurs textes en séance, sans en avoir été informés auparavant. Elles et ils marquent leurs nuances.

Pour autant, comparaison est-elle raison? Selon le patron du bataillon LREM de l'Assemblée, Ferrand, «l'analogie est l'inverse du raisonnement». En tout cas, elle ne permet pas de comprendre. Tenter de plaquer la fronde, pensée et organisée par des députés socialistes entre 2012 et 2017, sur les interrogations, ou même la contestation, de certaines et certains élus macronistes en 2018 est objectivement hasardeux. Il n'est pas question, ici, de remettre en cause les choix généraux du chef du gouvernement et de contester le président de la République. La base de l'analyse est donc différente.

En l'état actuel des choses, une fronde chez les députés et députées de La République en marche, au sens «hollandais» du terme, reste une pure hypothèse d'école. Et un espoir de toutes les oppositions. Normal. Le constater ne signifie en rien que des sensibilités diverses, des approches différentes ou des appréciations opposées n'existent pas dans les rangs. Ce qu'un article des Échos du 30 mai résumait par «Du rififi dans la Macronie». Et encore, c'était moins pour mettre en évidence une grogne anti-gouvernementale, que pour souligner la présence de «gardiens du temple» soucieux de voir respecter les engagements pris par celui qu'un macroniste ironique et fidèle appelle leur «Dieu vivant».

Pas de stratégie de conquête interne

Le pari de Macron de créer de toutes pièces un mouvement à partir de rien, c'est-à-dire sans les pans entiers de l'appareil d'un ou plusieurs partis en capilotade, a été sa martingale. Il a récupéré leurs électrices et électeurs désemparés qu'il a agrégés à ceux qu'il avait conquis sur la base de l'espoir d'une nouvelle politique justement éloignée de celle des appareils. Et les députées et députés qui sont sortis de cette alchimie diabolique sont, très majoritairement, étrangers aux manœuvres internes ou ignorants des guérillas d'appareil. Quand ils n'y sont pas franchement hostiles. Comment organiser une bonne fronde sans avoir les bons ingrédients politiques dans ces conditions?

Sur tel ou tel sujet, sur telle ou telle mesure, sur tel ou tel aspect d'un texte, des députés LREM font entendre leur différence. Mais cela est difficilement comparable au forum continu que les frondeurs socialistes organisaient au sein du groupe de l'Assemblée. Un ancien député PS «passé à l'ennemi», selon l'aimable expression guerrière de ses ex-camarades, note que «l'hémicycle devenait le congrès permanent du parti». Même les députées et députés de «l'aile sociale» du groupe macroniste qui se reconnaissent derrière Brigitte Bourguignon, ex-députée PS et présidente de la commission des affaires sociales, ne semblent pas se placer dans la perspective d'une fronde organisée, en voulant «muscler la jambe gauche des marcheurs». Un réflexe assez logique car une bonne partie des autres membres de ce groupe pléthorique –La République en marche compte 312 députés et députées sur 577– verrait d'un œil dubitatif, voire clairement critique, la réitération d'un processus mortifère qui a été fatal aux socialistes.

Rien de tel depuis juin 2017. Pas de stratégie de conquête interne. Pas de remise en cause globale des orientations du chef de l'État mises en œuvre par le chef du gouvernement. Pas de bataille sans merci contre une doctrine que les exégètes auraient, du reste, bien du mal à définir avec précision, tant le macronisme est insaisissable et volatile. Au fond, c'est peut-être ce qui fait sa force d'aujourd'hui... et sa faiblesse de demain. Pas sûr que ce soit l'avis du président de la République. Car si les Français et Françaises doutent plus de lui qu'au début du quinquennat, quatre sur dix pensent que ses réformes se font à un «bon rythme», selon une enquête Ifop, et plus de la moitié (55%) estiment encore qu'elles ne sont «ni de gauche ni de droite». L'alchimie! Dur, dur, pour les oppositions.

Olivier Biffaud Journaliste

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