Politique / Monde

États-Unis: la République est en danger, le point de non-retour est déjà là

Temps de lecture : 11 min

Les Américains et Américaines doivent se résoudre à faire une croix sur le pays qu’ils et elles ont toujours connu et aimé.

Le pays que nous pensions partager est en train de changer plus vite que quiconque aurait pu le prévoir. | Stephen Leonardi via Unsplash License by

Parce qu’un pays, ce n’est pas une personne, il est difficile de traduire ce que «aimer son pays» signifie –c’est plutôt abstrait– dans la langue des peines de cœur. Ça a un petit côté mélo. Comment un sujet d’ordre civique peut-il vous briser le cœur? Et pourtant, c’est précisément ce qui est en train de m'arriver.

Un président corrompu mais faible –jusqu'à présent, cette faiblesse était ma bouée de sauvetage– vient de recevoir un cadeau qui va le rendre fort. Après avoir soutenu le travel ban –l'interdiction aux musulmans d’entrer sur le territoire américain–, affaibli les syndicats et permis aux centres d’aides aux femmes enceintes de donner de fausses informations à celles qui s’adressent à eux, le juge à la Cour suprême Anthony Kennedy a annoncé qu’il prenait sa retraite avant les élections de mi-mandat. Cette décision va permettre à une vedette de téléréalité qui a perdu le vote populaire de plusieurs millions de voix de réformer la Cour suprême pour au moins une génération –cette instance qui, au lieu de réfuter ses revendications de puissance, les confirme. Trump a été capable d’exiger la loyauté de James Comey et s’est plaint de ne pas recevoir de gage de la part de Jeff Sessions, qu’il a à plusieurs reprises condamné pour s’être récusé dans le cadre de l’enquête russe. Il a par ailleurs affirmé que s’il avait su, il ne l’aurait jamais nommé ministre de la Justice.

Tout porte à croire qu’il agira selon la même logique lorsqu’il nommera le juge qui remplacera Anthony Kennedy à la Cour suprême. Lorsque Neil Gorsuch –qui a pris le fauteuil pour lequel Mitch McConnell, le chef de la majorité républicaine au Sénat, avait empêché le juge modéré Merrick Garland d’auditionner en 2016 [sous prétexte qu’un président ne devait pas nommer un juge pendant une année électorale] –a semblé prendre ses distances vis-à-vis de celui qui lui avait proposé le poste, Donald Trump aurait envisagé de revenir sur sa nomination. Trump a déclaré qu’il se gracierait lui-même s'il le fallait, démarche controversée qui nécessiterait sans doute l’approbation de la Cour suprême. Et voilà que le moyen de s’assurer cette approbation lui tombe tout cuit dans le bec. Il détient le pouvoir sur celui ou celle qui peut, d’un coup de tampon, le propulser dans les sphères de l’invulnérabilité.

Corruption ostentatoire

La capitulation de deux branches du gouvernement devant une terrifiante troisième, élue par une minorité, ne correspond pas à la vision d'origine envisagée pour notre gouvernement. C’est effrayant. Et, en fonction de l’Amérique dans laquelle vous voulez vivre, c’est également douloureux.

Le problème n’est pas uniquement que Trump –qui pourtant se voit lui-même comme un président «de la loi et de l’ordre»– n’accorde aucune valeur à aucune de ces deux branches: par exemple, il a protesté contre la libération des Central Park Five, [cinq jeunes Afro-Américains et Latino-Américains accusés à tort du viol d’une femme blanche à Central Park en 1989 et qui passèrent entre six et treize ans en prison] malgré les preuves ADN qui les innocentaient. Il voulait qu’ils soient emprisonnés injustement. Ce n’est pas juste qu’il milite contre une procédure équitable, qu’il stigmatise les demandeurs d’asile en les traitant de criminels et qualifie même leurs enfants de facteur «d’infestation». Ce n’est pas seulement qu’il considère que les hommes noirs sont intrinsèquement coupables, tout comme les réfugiés basanés.

Joe Arpaio faisant campagne pour Donald Trump en janvier 2016 | Scott Olson / Getty images North America / AFP

C’est qu’il brandit la loi et l’ordre à tout bout de champ, tout en apportant son soutien aux riches et aux cruels. Il a gracié Joe Arpaio, qui a torturé des sans-papiers dans des villes de tentes invivables qu’il qualifiait ouvertement de camps de concentration; et, en graciant le conservateur Dinesh D’Souza, il a signalé qu’il gracierait ses potes s’ils étaient reconnus coupables de l’avoir aidé illégalement.

C’est de la corruption ostentatoire, adoptée au vu et au su de tous.

L'oreille sélective de la Cour suprême

Cela me remplit de chagrin, mais mon chagrin n’a pas le pouvoir de rendre cet état de chose moins vrai. Et si cette tristesse insondable a une utilité, c’est la lucidité qu’elle procure: plus la moindre ambiguïté à lever. Plus la peine d’user de faux-fuyants pour parler de la corruption de Trump –ou de celle de Wilbur Ross, ou bien encore de celle de Scott Pruitt. Pas besoin d’analyse pour savoir si une «fausse vérité» ne serait pas plutôt un «mensonge». La vérité toute simple, c’est que le président est corrompu et que sa corruption réjouit ses partisans. Ce pouvoir tordu a affaibli les institutions qui dépendent justement de ces choses que le président taxerait de faiblesses –l’honnêteté, l’honneur et le service à la nation. Lorsque ces institutions s’effondrent, elles entraînent dans la boue une politique capable de raisonner sans elles.

Un exemple: troublé par la fièvre qui l’a saisi, le pays a passé des jours entiers à débattre de la «politesse» d’une gérante de restaurant qui a demandé à la porte-parole de la Maison-Blanche, Sarah Huckabee Sanders de quitter son établissement après que celle-ci avait défendu la politique du président consistant à placer des enfants dans des cages pour servir de «dissuasion» aux autres candidats à la migration. Le président américain a traité des membres du Congrès de «dingues» et a bassement mis en doute le niveau d’hygiène du restaurant. Or, curieusement, la parole de Trump n'est pas prise en compte dans ce sérieux débat sur la courtoisie.

«Ce réflexe de bloquer Trump, soit en l’excusant, soit en l’exemptant, s’est étendu jusque dans les tribunaux»

Il est aussi étrange que dangereux que chacun –ses partisans comme ses opposants–retranche désormais Trump de cette discussion sur la manière dont les gens sont censés se traiter les uns les autres. Mais ce qui est encore plus choquant, c’est que ce réflexe de bloquer Trump, soit en l’excusant, soit en l’exemptant, s’est étendu jusque dans les tribunaux où il faut tenir compte de la langue si l’on veut que l’institution fonctionne. En appuyant l’interdiction voulue par Trump de l’entrée sur le territoire américain de ressortissants de pays à majorité musulmane –ce qui selon Sean Spicer, attaché de presse de Trump qui l’a martelé pendant des jours, n’était pas du tout une interdiction– la Cour suprême a ignoré ses très, très nombreuses déclarations publiques où il affichait ouvertement son intention de pratiquer une discrimination sur la base de la religion.

Notez en passant que les mêmes juges ont fait exactement l'inverse, en citant des preuves selon lesquelles certains membres de la Commission des droits civiques du Colorado avaient exprimé des «préjugés» contre les croyances religieuses du pâtissier, pour rendre leur décision dans l’affaire Masterpiece Cakeshop.

Les organes démocratiques dorment

Le résultat c’est que Trump, qui ne cesse de claironner qu’il ne réagit qu’aux conséquences, n’en a aucune à assumer. Ses mensonges ne rencontrent pas la moindre résistance institutionnelle. C’est même plutôt l’inverse. Sa décision de dire des choses scandaleuses, incorrectes, incendiaires a été magnifiquement récompensée: ses partisans les croient, et ceux qui sont au pouvoir refusent de reconnaître qu’il a dit quoi que ce soit. Désormais, il est immunisé à tous les principes qu’en tant que pays, nous partagions autrefois.

C’est suffisamment effrayant pour rendre l’idée de déni séduisante.

Mais il est important de ne pas tomber dans le déni, et même de répéter qu’il a réellement dit ces choses, même si la Cour suprême s’est bouché les oreilles. Il nous revient d’afficher ce qu'elle ne veut pas voir: son intention était bien de pratiquer une discrimination sur les bases de la religion –il a bien fait campagne avec le «muslim ban». Cela n’a rien d’ambigu. C’est clair comme de l’eau de roche. On peut même retrouver les traces d'un Mike Pence d'une autre époque, qui dit: «Les appels à interdire l’entrée aux États-Unis aux musulmans sont insultants et inconstitutionnels». Il est nécessaire de souligner ce qui est vrai, étant donné (et c’est la douloureuse leçon de fin de mois de juin) que nos institutions refusent de le faire. L’appel de Trump à un «muslim ban» s’est réellement produit –on ne l’a pas inventé! Le fait que la Cour suprême l’ait ignoré prouve bien que ce sont les organes démocratiques censés empêcher les débordements présidentiels qui sont dans le déni, et qu’ils ne manifestent aucun signe de réveil.

C’est ça, la source de ma tristesse. Et elle est profonde, parce qu’elle est limpide. Le doute n’est plus permis.

Le symptôme d’une pourriture nationale

Le mot hypocrisie surgit souvent lors des débats sur le sujet, mais le problème –comme beaucoup l’ont souligné– n’est pas l’hypocrisie, parce que ceux qui nous déçoivent n’aspirent pas, à la base, à la cohérence intellectuelle et morale. On ne peut pas négocier, ni apaiser, ni même entrer en discussion avec un parti qui ne se sent aucune responsabilité envers la vérité. Le mensonge dépasse le concept de «l’impolitesse». Il corrode les relations et la confiance, et les dégâts qu’il provoque sont permanents. Je sais qu’il est à la mode ces jours-ci de porter son cynisme en bandoulière: nous prédisons qu’aucune promesse ne sera tenue parce que s’attendre à de l’honnêteté est d’une naïveté risible. Cela permet de supporter et de rire plus facilement de la réalité. Mais c’est le symptôme d’une pourriture nationale. Le fait qu’on vous mente, tout le temps, ce n’est pas ça, le prix à payer pour être gouverné. Que nous y soyons acclimatés –que nous n’en attendions pas moins, en fait– montre à quel point nous nous sommes engagés dans une très, très mauvaise voie. Notre pays n’était déjà pas sain pour tout un tas de raisons. Mais au moins, le mensonge restait du domaine du répréhensible. À présent, il est célébré.

Des enfants de 4 à 10 ans séparés de leur famille immigrée sans papiers, dans un centre américain | Média d’investigation américain ProPublica / Le Monde

Le pays que nous pensions partager est en train de changer plus vite que quiconque aurait pu le prévoir. J’ai écrit fin juin sur la dissonance cognitive que j’ai ressentie en constatant la relative normalité du monde à ma fenêtre tandis que le gouvernement punissait des parents en leur prenant leurs enfants –et dans de nombreux cas, de façon définitive. Une semaine plus tard, je ne peux pas ne pas voir à quel point ma fenêtre a changé et changera encore. Le parti au pouvoir dans notre pays a montré qu’il n’y avait aucun principe qu’il était prêt à respecter, aucune norme à laquelle il accepterait de s’adapter. En tant que femme, mes droits sont en danger. Les droits civiques sont en danger. Et la République est en danger.

Je suis triste, par-dessus tout, parce que je n’ai plus l’impression qu’une seule élection suffira à juguler, et encore moins à inverser les dégâts. On en a pour des décennies. Les récessions que ma génération a déjà connues –la crise de 2008 articulée autour d’obscurs produits financiers dérivés, échangés par une poignée de privilégiés qui volaient ainsi des fortunes à des millions de personnes– n’étaient que le début. L’éducation est désormais un luxe. Les pensions sont quasiment inexistantes. Les soins de santé sont menacés. Pour les personnes de mon âge, l’idée de retraite est une plaisanterie cruelle. On ne fait qu’attendre. Attendre d’aller mieux, d’être soulagés, de réaliser un semblant de rêve américain qui nous serait accessible.

Notre confiance la plus vitale a été violée

Il est clair maintenant que nous avons attendu pour rien. Pendant que nous attendions, les riches sont devenus plus riches, plus énervés et plus blancs que jamais, mais ils n’en auront jamais assez. La bataille idéologique sincère que certains pensaient que se livraient la gauche et la droite s’est avérée bien différente: en réalité, le conservatisme moderne n’a jamais rien eu à voir avec l’idée de réduire au maximum le rôle de l’État. Ni avec la liberté personnelle –pas pour les femmes et les personnes de couleur, en tout cas. Ce n’était pas non plus une question de responsabilité fiscale: le parti républicain a voté un programme fiscal qui a fait exploser notre dette nationale, qui selon les estimations devraient atteindre 78% du PIB américain d'ici la fin de l'année, un niveau inédit depuis 1950. Et les républicains ne sont toujours pas satisfaits. Ils vont prétendre que cette crise, dont ils sont responsables, va nécessiter des «sacrifices». Ils vont vider de leur substance les services, comme les soins de santé, dont les Américains pauvres ont désespérément besoin. Les pauvres et les défavorisés mourront.

Pendant ce temps, les puissants se réjouiront de tant mériter leur fortune tandis que les autres ne méritent pas grand-chose. Et ils se débrouilleront pour en obtenir davantage. On pourrait penser qu’ils ont de quoi être contents: l’Amérique détient désormais le record des inégalités de revenus du monde industrialisé. Mais même ça, ce n’est pas assez. Leur avidité est insatiable. Et c’est une avidité qui n’est pas seulement dirigée vers les richesses, mais également vers la domination –pour un statut de privilégié permanent. Ce qu’ils veulent, c’est qu’on les serve. Dans les restaurants. Sur les parcours de golf. Dans les bureaux. Ils ne respectent aucune forme de protestation: bruyante ou silencieuse, organisée ou spontanée, polie ou grossière. Pétitions écrites ou défilés dans les rues, ils s’en fichent. Ceux qui sont au pouvoir ont établi très clairement ce qui leur importait à eux. «Nous avons plus d’argent et plus de cervelle et de plus jolies maisons et appartements et de plus beaux bateaux», a lancé Trump le 27 juin lors d’un discours à ses militants, parce qu’il ne peut pas s’empêcher de dire ce qu’il pense. «Nous sommes l’élite.»

Ce méchant petit «nous» exclut la plus grande partie de l’Amérique. Ceux qui sont au pouvoir ont rompu les relations diplomatiques avec le pays qu’ils sont censés gouverner, et le parti avec lequel ils sont censés le faire. Le point de non-retour de la polarisation contre lequel les experts continuent de nous alerter mollement est déjà là. C’est triste. Mais c’est vrai.

J’ai commencé ce texte en parlant d’amour. Le pays auquel je croyais, qui aspirait à une vraie égalité d’opportunités, accueillait les immigrants et luttait pour que le rêve américain soit accessible à tous, a souvent failli. L’idéal n’a jamais été la réalité, mais au moins il existait un but sur lequel tout le monde était d’accord, qui valait la peine que l’on travaille tous en commun. Même ça, ça a disparu. La confiance la plus vitale, selon laquelle notre gouvernement, dans sa globalité, protègera les intérêts du peuple, a été violée.

Alors oui: aujourd’hui, je suis triste. Mais il y a une certaine puissance dans le fait d’appeler les choses par leur nom. Plus tard, d’autres sentiments viendront.

Lili Loofbourow

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