Culture

«Les quatre sœurs» de Claude Lanzmann, sans commune mesure

Temps de lecture : 8 min

Son nouveau film réunit quatre témoignages de femmes ayant survécu à la Shoah. Un film-fleuve d’une puissance d’évocation extrême, mais non sans arrière-pensées.

Il y a environ quarante ans, Claude Lanzmann recueillait le témoignage de Hana Marton, survivante de l'extermination des juifs hongrois. | Synecdoche
Il y a environ quarante ans, Claude Lanzmann recueillait le témoignage de Hana Marton, survivante de l'extermination des juifs hongrois. | Synecdoche

Ce sont des visages d’abord. Pas quatre, mais un, puis un, puis un, puis un. Ce sont des voix, ce sont des mots, des regards, des gestes. Quelqu’un est là. Quatre fois.

Quatre femmes vivantes, quatre être humains qui témoignent de l’inhumain. L’inhumain que chacune d’elle a éprouvé dans sa chair et dans son âme, dans tout ce qui fait l’humanité des humains. L’inhumain administré massivement, méthodiquement, par d’autres êtres humains.

Elles s’appellent Ruth Elias, Ada Lichtman, Paula Biren et Hanna Marton. Elles étaient tchèque, polonaises, hongroise. Elles sont juives. Elles ont survécu à la Shoah.

À la fin des années 1970 et au début des années 1980, Claude Lanzmann a filmé leurs témoignages, comme des dizaines d’autres. De ce gigantesque labeur d’enregistrement est issu un film hors norme, Shoah, sorti en 1985.

Shoah est construit avec une rigueur intérieure qui a empêché que puisse y prendre place un grand nombre de témoignages recueillis. Depuis, Lanzmann a réalisé quatre films composés d’éléments de ce qu’il n’avait pu monter pour le film de 1985: Un vivant qui passe (1997), Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (2001), Le rapport Karski (2010) et Le dernier des injustes (2013).

Les quatre sœurs est le cinquième. Composé d'entretiens réalisés il y a longtemps, et séparément, il s'agit d'un film à part entière –de 4h34, en quatre parties.

Le plus simple des dispositifs

Le récit de ces quatre femmes est bouleversant, chacun d’une manière différente, mais qui à chaque fois ouvre sur des abîmes.

Bouleversant aussi ce qu’accomplit le très grand cinéaste qu’est Claude Lanzmann, avec ce qui semble le plus simple des dispositifs –pour l’essentiel des entretiens filmés le plus souvent de face, lui-même étant de temps à autre à l’image, posant des questions et parfois commentant les réponses.

Très occasionnellement apparaissent une photo ou une carte pour préciser une information, ponctuellement le face-à-face se transforme, ici une conversation au cours d’une promenade près de la mer avec Paula Biren, là la présence longtemps silencieuse, puis foudroyante de laconisme du mari d’Ada Lichtman, assis dans un coin de la pièce où elle se trouve.

Ada Lichtman, survivante des massacres dans la campagne polonaise et du camp de Sobibor | Synecdoche

S’il y a un autre savoir possible que le savoir informatif –l’horreur des camps de la mort a été immensément documentée, un savoir qui tient à la présence humaine, à ce qui se joue dans la rencontre d’un regard, de gestes tout simples, d’inflexions de voix, un savoir infini, jamais acquis, alors Les quatre sœurs accomplit ce travail de manière exceptionnelle.

Ce travail, seul le cinéma en est capable avec ces moyens-là –ou peut-être aussi la musique et la poésie, autrement, mais sans la précision factuelle, implacablement physique, que permet cet usage apparemment si élémentaire et absolument souverain de la caméra, du son, du montage. Un travail indispensable, aujourd’hui comme hier, comme il y a vingt ou cinquante ans, comme demain.

La double révolution «Shoah»

En accomplissant ce travail titanesque en réponse à l'extermination des juifs d'Europe, qu'il mène depuis plus de quarante ans, Claude Lanzmann a transformé le cinéma et, sinon l’histoire, du moins la conception de l’histoire.

Shoah est le nom de ces deux gestes jumeaux. Il est le film qui en contribuant puissamment à renommer l’événement a modifié la manière de le comprendre et qui cristallise en même temps beaucoup de ce que l'art particulier du cinéma peut produire de plus élévé –pas seulement sur ce sujet, pas seulement par rapport aux tragédies historiques, pas seulement dans le domaine documentaire: tout le cinéma.

Mieux peut être qu’aucun autre, en homme d’engagement et en artiste, Lanzmann a contribué à rendre sensible ce que cet événement-là, la Shoah, a d’incommensurable. «Incommensurable» ne signifie ni «plus» ni «moins» que quoique ce soit d’autre, il n’élimine ni n’occulte les tragédies du passé ou du présent: il établit la singularité d’un événement dans le tissu du monde et du temps.

Ce monde, Claude Lanzmann y appartient évidemment –et lui pas plus qu’un autre ne peut s’en abstraire. Aussi, lorsqu’il réalise un film, en particulier Les quatre sœurs, en pleine cohérence avec l’immense ouvrage auquel il aura dédié une grande part de sa vie, accomplit-il lui aussi d'autres choses en même temps.

Les quatre sœurs est une sortie cinéma de la semaine du 4 juillet 2018, un film d’aujourd’hui, fait par le Claude Lanzmann d’aujourd’hui, quand bien même avec des images tournées il y a près de quarante ans.

Témoignages d'hier et discours au présent

Et le Claude Lanzmann d’aujourd’hui, s’il se voue à faire entendre ces témoignages, a aussi des choses à dire lui-même, à travers ces voix. Il est porteur d'un –ou de plusieurs– discours, au présent.

Ainsi par exemple de la nécessité de souligner l’antisémitisme virulent d’une grande partie de la population polonaise, et ses manifestations quand les nazis perpétraient leurs crimes. Cet enjeu est on ne peut plus contemporain, à l’heure où le gouvernement actuel de Varsovie promeut une politique révisionniste.

Autre objectif présent sur l’agenda de Lanzmann: sa volonté d’absoudre rétrospectivement tous les juifs ayant été confrontés à la terreur nazie, quoiqu’ils aient fait alors. C’était l'un des principaux ressorts de l’extraordinaire Le dernier des injustes consacré à Benjamin Murmelstein, président du Conseil juif du ghetto de Theresienstadt; c’est particulièrement l’enjeu de l’épisode des Quatre sœurs dédié à Paula Biren, et intitulé Baluty.

Baluty est le nom du quartier de Lodz transformé par les nazis en ce qui devait être à la fois le premier et le dernier ghetto juif en Pologne occupée. Sur ce ghetto régna le «roi Chaim», Mordechai Rumkowski, chef du Conseil juif. Avant d'être déportée, Paula Biren a travaillé à ses côtés, y compris comme policière, et a un temps bénéficié des avantages –ô combien relatifs, mais tout de même considérables– qu’offrait cette position.

Confrontée aux questions de Lanzmann, à sa propre mémoire, aux possibles jugements des autres, Paula Biren fait face. Avec une honnêteté, une intensité et une angoisse impressionnantes, elle affronte tout à la fois le passé, le présent (du tournage) et l’éventuelle éternité du Bien et du Mal.

Paula Biren, survivante du ghetto de Lodz | Synecdoche

Elle fraie son propre chemin dans ses souvenirs, les jugements éthiques concernant ce qu’elle a fait et vécu, et affronte en combattante autant qu'en femme meurtrie la parole complexe de Lanzmann, du même mouvement extraordinaire accoucheur d’une complexité troublante et émouvante et bâtisseur avec les paroles des autres de son propre objectif d'absolution pour tous.

Le labeur du film se déploie sur plusieurs plans; c'est sa richesse et ce qui en fait –ou doit en faire– matière à débat. En particulier à propos de cette situation apparemment paradoxale: au sein de cette entreprise méthodique et extrêmement vigoureuse de justification, un juif échappe à l'entreprise rédemptrice.

Au service d'une politique contemporaine

Il se nomme Rudolf Kastner et fut le président du Comité de sauvetage qui réussit à arracher 1.684 personnes à l’extermination. Parmi eux se trouvaient Hanna Marton, qui parle dans le quatrième épisode, L’Arche de Noé, et son mari depuis décédé, mais présent par la photo qui surplombe l'échange avec Lanzmann et par son journal extrêmement précis, que sa veuve consulte pour répondre.

Hana Marton, survivante de la rafle des juifs de Cluj, alors en Hongrie | Synecdoche

Si Kastner est rejeté, c'est qu'il est une figure controversée du point de vue qui est aujourd'hui celui de Lanzmann, c'est-à-dire celui d’Israël et de ses dirigeants. Lorsqu'il évoque les différents mouvements et acteurs des communautés juives des années 1930 et 1940, le film valorise systématiquement la tendance sioniste, passant sous silence –comme il est désormais d’usage en Israël– les autres forces, à commencer par le mouvement socialiste et laïc pourtant si présent dans le Yiddishland, le Bund.

De même, Les quatre sœurs reprend à mi-mots les accusations contre Kastner portées par la droite dure israélienne lors d’un procès retentissant en 1953, qui devait mener à son assassinat par un groupuscule d'ultra-sionistes, avec l’aide des services secrets israéliens –comme en a témoigné le meurtrier lui-même dans un film remarquable, Le juif qui négocia avec les nazis de Gaylen Ross.

C’est que ce sont les héritiers directs des persécuteurs et des assassins de Kastner qui sont aujourd’hui au pouvoir en Israël, pays dont Lanzmann est un défenseur inconditionnel.

Ce processus complexe est à l'œuvre de multiples manières dans le film, comme à la fin du premier épisode, Le serment d’Hippocrate. Infiniment attachante, Ruth Elias a livré un récit qui a atteint des gouffres de monstruosité.

Lorsqu'elle crie sa foi absolue en la nécessité d’Israël, refuge des juifs, et met dans la balance les horreurs sans nom qu’elle a subi et le présent, Lanzmann fait avec elle deux choses en même temps: il fait entendre un cri que nul ne peut refuser d’entendre, et il fait disparaître tout ce qui en découle concrètement.

Ruth Elias, survivante du camp de Theresienstadt (Tchécoslovaquie) et d'Auschwitz (Pologne) | Synecdoche

Ce que commet la politique israélienne n'est pas comparable à ce qui s’est passé à Auschwitz, dans les chambres à gaz, les fours, les baraques à plaisir des SS, entre les mains de Mengele; ce n’en est pas moins réel. Et la manière, même biaisée, qu’a Les quatre sœurs de s’y référer, pour un soutien viscéral, fait partie du film.

La Nakba n’est absolument pas comparable à la Shoah, et l’actuelle campagne d’assassinats de Palestiniennes et de Palestiniens désarmés par Tsahal encore moins. Son incommensurabilité disqualifie toute mise sur le même plan de ces deux événements et mène droit à l'antisémitisme.

Mais cette incommensurabilité devrait tout autant interdire d’utiliser la mémoire tragique de l’extermination au service d'une politique contemporaine. Or ce film de 2018 qu'est Les quatre sœurs et son réalisateur s'inscrivent délibérément dans ce contexte.

La vieille dame aux poupées

D’où peut-être la qualité singulière, elle aussi à sa façon incommensurable (aux autres parties du film) parce que soudain dépourvue de sous-entendus ou de visées collatérales, de l’épisode La puce joyeuse, de la présence et du témoignage de cette vieille femme, Ada Lichtman.

Elle était adolescente lorsqu'elle a été plongée dans des formes hallucinantes d’horreur. Nous la voyons, nous l'écoutons entourée de jouets pour enfants, comme elle le fut au fond de l’enfer de Sobibor où son mari, longtemps silencieux à ses côtés, était cordonnier. Les mains de la vieille dame travaillent, travaillent encore, réparent les poupées.

Elle parle doucement, précisément, et ses mots très simples sont des cristaux noirs, tranchants et purs. Elle fait entendre pleinement, entièrement, la voix de ce que Robert Antelme a pour toujours nommé l’espèce humaine.

Les Quatre Sœurs

de Claude Lanzmann

Séances

Durée: 4h32 Sortie: 4 juillet 2018

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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