Société

«Je me rends compte que mon copain n'est pas tout à fait la personne qu'il m'a vendue»

Temps de lecture : 6 min

[C'est compliqué] Cette semaine, Lucile conseille Dalia, une jeune femme dont le petit ami coupe court à toute forme de conversation avec elle, à tel point qu'elle doute de la viabilité d'un avenir commun.

Golshifteh Farahani dans Les Deux Amis de Louis Garrel (2015). | Capture d'écran via YouTube
Golshifteh Farahani dans Les Deux Amis de Louis Garrel (2015). | Capture d'écran via YouTube

«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Vous pouvez aussi laisser votre message sur notre boîte vocale en appelant au 07 61 76 74 01 ou par Whatsapp au même numéro. Lucile vous répondra prochainement dans «C'est compliqué, le podcast», dont vous pouvez retrouver les épisodes ici.

Et pour retrouver les chroniques précédentes, c’est par là.

Chère Lucile,

Ma situation n’est en soi pas extraordinaire comme j'ai pu le constater lors de mes recherches sur des forums. J'ai 24 ans et je suis en couple avec mon copain qui en a 28, et ce depuis un an et demi. On s'est rencontré à une soirée, et quelque temps après j'ai dû aller à l'étranger pour effectuer un stage. Nous avons continué à nous écrire, à nous séduire. Cinq mois plus tard, à mon retour, nous nous sommes enfin revus et ce, tout un week-end.

Ça a été d'un tel naturel, d'une telle simplicité et d'une telle complicité que ça m'a éblouie! Il était beau, drôle, fêtard et parfois d'une sérénité rassurante. Puis je suis rentrée dans ma province. Entre-temps nous avons continué à prendre des nouvelles de chacun. Il est venu me rendre visite, accédant à mon univers, mes potes et découvrant un autre «moi». Puis j'ai dû monter à Paris pour mon stage de fin d'études, et niveau logement et finances c'était trop galère pour moi. C'est tout naturellement qu'il m'a proposé de vivre avec lui. Une première pour lui! Il était sorti quatre ans avec une fille, puis avait enchaîné des relations courtes, le tout en vivant chez sa mère.

J’emménage chez lui. Tout est formidable: on découvre nos points communs, on prend nos marques, on se taquine, on parle beaucoup, on discute de certains sujets, des amours passées etc., la télé n'est jamais allumée (je ne la regarde pas du tout pour ma part). On sort tous les deux et avec ses potes. L'été arrive très vite, faute de gros moyens je pars un mois vers une destination pas trop chère, lui part en vacances avec ses amis. On ne se voit pas pendant deux mois. C'est insoutenable et c'est excitant à la fois. On s'écrit à nouveau, longtemps –surtout lui! Il se transforme en poète, c'est un amoureux transi (j’exagère un peu). Il y a à nouveau de la séduction entre nous. Il me dit certaines choses que je pense qu'il serait incapable de me dire en face: c'est un constipé des émotions comme j'aime à le lui rappeler gentiment. Puis le retour des vacances. Gros choc pour moi, la personne que je retrouve n'a rien à voir avec celle qui m'envoyait des messages enflammés. On en discute, il me dit que c'est la reprise du boulot, le train-train, etc. Je comprends.

Puis petit à petit, je me rends compte que mon copain n'est pas tout à fait la personne qu'il m'avait vendue lors de notre phase «lune de miel». Il n'a plus grand-chose à me dire. J'essaie d'initier des sujets de mon côté sans succès. Quand je veux parler de notre couple, j'ai son attention mais ça vient toujours de moi. J'évoque des sujets d’actualité / livre / podcast / concept / qui ouvrent un débat ou un partage d'opinions. Je n'ai qu'un «hmmm» comme réponse ou une réponse banale qui clôt la conversation (morte-née).

Du coup, avec les nouvelles amitiés que je me suis créées, j'essaie de combler ce vide conversationnel, mais j'aimerais tellement en avoir avec lui aussi... Pourtant je ne demande pas de philosopher tous les jours, juste de temps à autre, pour maintenir cette stimulation intellectuelle qui est, pour ma part, essentielle à une relation de couple. Lui parle passionnément de basket et de sport avec ses amis, de son boulot aussi, mais c'est tout. Il me disait avoir été militant dans sa jeunesse, avoir lu Marx et être communiste. Il a un master d'économie de la culture et pourtant je ne l'entends que très rarement parler ou évoquer des sujets autour de ça.

Et chose très importante, j'ai aussi remarqué que lorsque nous étions en présence d'une tierce personne, soudainement il passait maître dans l'art de la conversation (poser des questions, relancer, bifurquer sur un autre sujet), ce qui me frustre énormément. J'ai de moins en moins envie de partager des choses avec lui parce que je sais d'emblée comment la conversation tournera... On n'a pas forcément les mêmes centres d'intérêts: j'adore lire, écrire, j’adore l'art et je suis curieuse de tout (j'ai été curieuse de son univers et quand j'ai constaté qu'il n'y avait pas de réciprocité, j'ai baissé les bras).

Je ne sais plus quoi faire, j'ai déjà évoqué le sujet avec lui et il ne sait pas trop ce que j’attends de lui. Et je n'ai pas envie de le brusquer ni le blesser, de peur qu'il croie que je pense qu'il n'est pas intelligent à mes yeux –il est très intelligent avec une logique mathématicienne. Mais je ne sais pas si je vois un avenir avec lui. Je me demande si nos conversations se résumeront à la météo et à comment la baguette est cuite ce dimanche. Si nous avons des enfants, est-ce que les couches, biberons et autres joyeusetés rempliront mornement nos dialogues? Est-ce une question de confiance en lui, a-t-il peur de ne pas être à la hauteur lors d'un débat? Comment l'emmener petit à petit à faire taire cette crainte? Ou sommes-nous incompatibles?

Dalia

Chère Dalia,

Vous découvrez ici que le couple évolue de différentes manières, selon les périodes de la vie, et que c’est à chacun de faire un effort constant pour évoluer à deux dans la même direction. Si certains s’accommodent parfaitement ensemble du quotidien, ils se révèlent inadaptés aux moments de vacances et de repos; d’autres ont encore le besoin de crises récurrentes pour relancer la machine. C’est à chacun ou chacune d’accepter l’autre dans toutes ses facettes, dans toutes les situations de la vie, et de s’adapter à lui ou elle au mieux.

Avoir un enfant veut effectivement dire que le transit du bambin deviendra un sujet de conversation mais cela ne veut pas dire que ce sera le seul, ou qu’il ne subsistera plus de complicité ou de magie. Comme au moment de préparer le mariage (si vous avez envie de vous marier), vous découvrirez qu’on peut tout à fait se disputer violemment autour de la couleur du tulle pour les baluchons de dragées. C’est trivial mais ça ne signifie pas que votre couple est morne et triste. La vie, c’est aussi les moments de repos, les moments d’épreuves, les moments de doute, les moments où on se sépare un peu pour mieux se retrouver. La lune de miel, c’est une chose mais c’est malheureusement un moment qui passe.

Pour que le couple soit pérenne, il faut accepter de discuter de la cuisson de la baguette et même connaître éventuellement laquelle son conjoint préfère (parce que c’est une attention toujours appréciable). Il faut accepter que la fatigue empêche les discussions enflammées. Il faut accepter qu’il y a un temps pour tout. Et ça veut dire aussi organiser et planifier ce temps de détente à deux. Recréer la lune de miel en faisant garder les enfants quand on en a, en partant en vacances quand on en a les moyens ou juste en prenant un rendez-vous ensemble dans un café ou un bar pour casser le quotidien.

Autre chose: votre épanouissement personnel ne dépend pas de votre conjoint. Je connais des couples très heureux qui n’ont absolument aucune passion en commun, mais ils ont des passions. Ils les vivent juste avec bonheur chacun de leur côté, en acceptant le temps et l’énergie que l’autre consacre à la sienne. C’est beau, dans un sens, d’accepter que l’autre soit heureux et épanoui sans soi. C’est une forme de confiance. Mais elle doit être réciproque.

Dire «j’ai envie qu’on parle plus» peut ne pas être clair pour votre compagnon. Mais si vous avez déjà tenté par tous les moyens de lancer ces conversations qui vous manquent, essayez toujours de créer des occasions. Allez au cinéma ou à des concerts ensemble pour commenter ce que vous avez vu. Parlez des plats que vous avez choisis au restaurant. Donnez-lui l’opportunité de rentrer dans votre univers en le faisant à sa manière. Vous attendez quelque chose de très spécifique, qui correspond à votre image du couple, laissez-vous l’opportunité d’être surprise par une autre forme de complicité. Évidemment si vous en souffrez, et que rien ne semble vouloir transformer le mutisme de votre compagnon, ne vous acharnez plus. Mais donnez-vous encore une chance avant d’abandonner. Cela pourrait en valoir la peine, pour vous et pour lui.

Lucile Bellan Journaliste

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