Boire & manger

Quarante-huit heures au Championnat de France de barbecue

Temps de lecture : 9 min

J’ai fait partie du jury de la très déjantée compétition culinaire, épreuve côte de bœuf au barbecue électrique.

Dans l'assiette du jury | Zazie Tavitian
Dans l'assiette du jury | Zazie Tavitian

15 juin 2018, 14h23, un message clignote sur mon profil Instagram: «Bonjour Zazie, je suis X et je travaille pour la marque de barbecue Y ainsi que pour le Championnat de France de BBQ 2018. J’ai pensé à vous pour être l’une des membres du jury gastronomique le 24 juin. Pouvons-nous nous appeler pour que je puisse vous en dire plus?».

Mon sang ne fait qu’un tour. Si les voyages de presse me laissent indifférente la plupart du temps, l’idée de juger des côtes de bœuf en Camargue, d’humer l’odeur de la braise et de boire des litres de rosé m’excite de façon inexplicable.

Commerce juteux

Je débarque huit jours plus tard aux Saintes-Maries-de-la-Mer, capitale de la Camargue. Cité balnéaire de 3.000 habitantes et habitants l’année et 30.000 l’été, la ville vit essentiellement de l’élevage de chevaux et de taureaux et du tourisme. La sainte Sara la noire y attire beaucoup de pèlerinages manouches, tsiganes et gitans.

Samedi midi, le soleil tape dans les ruelles de la ville, où les boutiques de cartes postales ésotériques côtoient les magasins de souvenirs. Les Saintois, Saintoises et les touristes de début de saison font bronzette sur les plages qui longent la ville.

Pas de courses camarguaises, ni de corrida dans l’arène; aujourd’hui, le show est situé quelques rues plus loin, place des Gitans.

Le championnat de France de barbecue se tient dans la région depuis six ans. À midi, l’ambiance est aussi chaude que la braise des barbecues.

Le décor est basique: des tables pour cuisiner, des barbecues pour griller, des parasols pour éviter l’insolation, des barrières pour délimiter les équipes et quelques stands de sponsors raccord avec le thème –la moutarde américaine French’s, le pastis Ricard ou les épices Ducros.

Le barbecue est un commerce juteux: selon un sondage réalisé par OpinionWay pour Campingaz en 2014, 71% des Françaises et Français en possèderaient un, et le taux de renouvellement annuel serait de 10%.

Jean-François Dupont, surnommé Jeff, fondateur du championnat, explique comment son projet a été financé: «Je me suis aperçu qu’il existait des concours de barbecue partout dans le monde, mais pas en France. J’ai tout de suite été voir les deux plus gros acteurs dans leurs domaines, Weber pour les barbecues et Ducros pour les épices. Je me suis dit: “Si ces deux-là ne me suivent pas, qui me suivra?”».

Les deux entreprises suivent sans sourciller. Weber organise des master class gratuites lors du championnat, fournit à chaque participant un barbecue et fait gagner un de ses modèles aux gagnantes ou gagnants de chaque catégorie.

Pour Catherine Massot, directrice communication de la marque à soixante millions de chiffre d’affaires par an, le partenariat avec le festival permet de fédérer «les amoureux du barbecue» dans l'un «des seuls pays d’Europe qui n’avait pas de championnat».

«Los Pollitos» contre «Team Eat»

Ce samedi là, les concurrentes et concurrents, qui jouent par équipe de deux à quatre personnes, rivalisent d’originalité pour les noms de groupe, logos et merchandising en tout genre.

On croise d’abord «Los Pollitos», t-shirts designés à partir de cuisses de poulets dodues et chapeaux-poulets sur la tête. La troupe mixte venue de Narbonne et de Montpellier participe pour la première fois au championnat. «J’ai découvert l'événement l’année dernière, grâce à un restaurateur de Perpignan qui avait partagé un post sur son mur Facebook», explique Léa. «Mon copain Thomas m’a inscrite par surprise. On va cuisiner un poulet jerk, avec une sauce jamaïcaine pimentée. Ça va envoyer, le jury va être en feu», rigole la trentenaire.

«Los Pollitos» | Zazie Tavitian

Comme elles et eux, la troupe «Team Eat» est venue entre potes pour la troisième année consécutive. Une organisatrice me prévient: «Ils sont là pour la gagne». Pierre temporise: «On est surtout là pour rigoler et pour se faire plaisir».

Ces quatre quarantenaires plutôt CSP+ vivent à Annecy et «potassent leurs recettes dès le printemps». Et en cuisine, ça fuse. Un leader par plat et des techniques bien rodées: «Pour la catégorie poulet, on utilise le poulet entier: poulet aux épices, saucisse de poulet, filet de poulet en marinade et tatin de poulet». À la fin du championnat, les amis auront finalement gagné trois épreuves. Pas mal pour des amateurs.

Car le championnat attire aussi les pros, qui caressent l’espoir d’afficher sur la devanture de leur restaurant «Gagnant du Championnat de France de barbecue 2018» –ce qui leur apportera à coup sûr une nouvelle clientèle amoureuse de braises.

C’est le cas de Bruno Ledru, originaire de l’Oise, qui a remporté deux fois de suite l’épreuve du taureau, alors qu’il n’en avait jamais cuisiné. Fort de ses victoires, il décide de plaquer sa rôtisserie Mère poule à Crépy-en-Valois pour ouvrir son restaurant aux Saintes-Maries-de-la-Mer.

Féminisation

L'édition de cette année est marquée par une première: la présence de quelques groupes entièrement féminins est très remarquée par les médias. Il faut dire que les clichés ont la peau dure: d'après un sondage de 2016 sur la pratique du barbecue en Europe, la cuisson serait en France gérée à 82% par des hommes –mais aussi le nettoyage de l'appareil, à 70%.

Sur le stand du championnat, si les quatre femmes des «Braiseuses» tiennent les manettes de leurs barbecues, elles reconnaissent avoir eu l’idée de s’inscrire grâce à leurs maris, participants l’année précédente.

Aux Saintes-Maries-de-la-Mer, on trouve aussi «Les Flambeuses», trois copines du Var qui concourent pour la première fois. Leurs maris sont présents, mais seulement «pour chercher à boire et leur mettre de la crème solaire».

Parmi les plus populaires des groupes féminins, «Les filles à côtelettes», toutes trois dans la viande –bouchère, éleveuse de brebis et ingénieure agronome. Le trio, hyper pro et associé à l’Interbev, est aussi très calé niveau merchandising: t-shirts brodés, tabliers et sacs brandés à leur nom.

Blagues potaches et rosé

17h, le soleil commence à baisser –au contraire de l’alcoolémie des participantes et participants. Beaucoup ont ramené leurs glacières remplies de rosé et de petits snacks type saucissons de taureau.

Le stand de la buvette rosé du partenaire Amédée ne désemplit pas non plus. À 8€ la bouteille, les participants auraient tort de se priver de cette boisson locale.

«Une petite bifle?», me propose un participant un peu éméché. Le jeune homme parle en fait d’un autocollant à l’effigie de son équipe, «Les Rosbeefle».

Un bien joli nom d'équipe | Zazie Tavitian

Dans le même esprit, je n’arrive pas à refuser l’autocollant du stand voisin et ami, les «You Pork», dont le très élégant graphisme reprend celui du célèbre site porno, agrémenté en légende d’un classieux «T’es chaud, mon cochon?». L’équipe, une sympathique bande d’amis d’université, est ici «pour la bonne ambiance».

Il est vrai que l’atmosphère est plutôt bon enfant, ascendant franchouillarde. Les participants, beaucoup plus nombreux que leurs homologues féminines et dont la moyenne d’âge semble tourner autour de 40 à 50 ans, ne sont pas avares en blagues potaches et partagent leurs bouteilles de rosé avec facilité.

Une grande partie vient du coin (Arles, Nîmes, Montpellier), mais on trouve aussi des motivés venus de Clermont, Annecy, Casablanca ou encore des Îles Marquises, dont le candidat Robert Emery a gagné le championnat deux années d’affilée.

Le nombre de participantes et participants augmente au fil des éditions –25 équipes en 2012, contre 115 en 2018. «C'est une grosse kermesse, il y a de l’ambiance, mais attention: le jury est quand même sérieux!», précise Jean-Francois Dupont.

Influenceurs et influenceuses bienvenues

Ce n’est pas Jean-Pierre Bœuf, premier juge historique au nom prédestiné, qui dira le contraire: «Chaque jury est composé d’un chef local, d’un représentant du métier de la viande, d’un spécialiste du barbecue et d’un gourmet. Pour être cohérent, chaque jury juge à chaque fois une seule catégorie: bœuf, burger, porc, dessert, légumes, poulet».

Il s'agit aussi de montrer aux utilisateurs et utilisatrices que l’on peut utiliser le barbecue pour autre chose que des merguez. Catherine Massicot de Weber explique qu'«en France, on a tendance à utiliser le barbecue de façon basique. Contrairement à d’autres pays, nous n'avons pas la culture d’une vraie cuisine d’extérieur. Le festival et les épreuves permettent de montrer aux consommateurs que l'on peut cuisiner de façon plus créative tout au long de l’année» –évidemment en achetant encore plus de barbecues et d’accessoires.

Le coût des barbecues Weber peut grimper jusqu’à 1.500€: «C’est sûr que c’est plus que le prix moyen, mais nous nous situons sur un marché premium. Et les prix grimpent tous les ans, comme pour les aspirateurs, les sèche-cheveux ou les robots culinaires, qui atteignent parfois les 1.000€ –inimaginable il y a quelques années». Dans ce contexte, participer à un événement populaire en plein air présente un vrai intérêt marketing pour la marque.

Depuis quelques années, les marques partenaires du festival invitent d’ailleurs journalistes, influenceurs et influenceuses à couvrir le championnat. Une démarche qui semble plutôt bien fonctionner pour cet événement au cœfficient sympathie-boutades assez élevé.

L'an dernier, l'émission «Quotidien» de Yann Barthès a couvert le sujet dans sa séquence «Mardi Transpi».

Et en 2018, Pharrell Arot, rédateur en chef de Club Sandwich sur Konbini, et Guilhem Malissen, animateur du podcast «Bouffons», étaient présents pour tourner des videos et des émissions en direct –et accessoirement participer en binôme aux épreuves du poulet et des légumes.

Les influenceurs et influenceuses profitent de l’événement pour alimenter leurs feeds et stories Instagram: un mélange de côtes de taureau rôties et de photos poétiques de paysages camarguais.

Un Malgache à Paris, suivi par plus de 58.000 personnes, alterne par exemple entre un cliché du Pulse Bus Tour, outil de promotion du nouveau barbecue à grill de Weber, et une photo de chevaux blancs agrémentée d'une citation du Petit Prince.

Le mélange des genres peut paraître farfelu, mais semble pourtant fonctionner, entre les équipes ravies de parler devant le cameraman de Konbini et les journalistes à fond sur les épreuves de barbec’.

Dégustation de côtes de bœuf

9h le dimanche matin, le réveil est difficile. Comme les autres journalistes, et une grande partie des participantes et participants du concours, j’ai passé ma soirée de la veille à faire la fête à La Playa, une guinguette en bord de plage, à descendre des bouteilles de rosé et à me goinfrer de pluma ibérique au barbecue.

J’ai tout de même réussi à regagner mes pénates, contrairement aux quelques personnes qui ont fini leur nuits dans le sable. Je rejoins la place des Gitans, où les participantes et participants pointent très doucement le bout de leurs nez.

Pour ma part, j’ai rendez-vous pour l’épreuve ultime, celle pour laquelle je suis présente en tant que jury: la côte de bœuf. Mission pour moi et mes comparses: s’enfiler six pièces de viande à la suite, en les notant sur cinq critères –apparence du plat, esprit barbecue, goût, justesse de la cuisson et originalité de la recette.

Les côtes défilent: il y a la classique, avec frites et béarnaise, l’élaborée, fumée au foin et injectée de beurre, ou la locale, massée à l’anchoïade. Certaines équipes restent timidement dans leur coin, d'autres tentent de nous corrompre avec du vin ou de la truffe.

Le choix est assez simple pour moi: il correspond aux mêmes standards de jugement que j’applique pour mes critiques de restaurants. Assez peu sensible aux fioritures type «Un dîner presque parfait», je suis plus attentive aux bonnes cuissons, aux accompagnements francs du collier et de saison, et aux attentions qui sortent du lot –comme ce morceau de gras fumé incroyable, qui fera finalement remporter la victoire à la Team Eat, venue d’Annecy.

15h. Ma peau suinte le barbecue, mes cheveux sentent la braise. Je quitte à regret le festival, alors que quelques participantes et participants prennent part à un clip, en dansant de façon endiablée sur le hit du Festival: «Ouh, ouh, c’est le son de la saucisse /Ouh, ouh, c’est le son des épices» –à chanter sur l’air de «Sound of Da Police» de Krs One.

L’année prochaine, c’est sûr, je monte une équipe. Il ne me reste plus qu’à trouver mon nom de scène.

Zazie Tavitian Journaliste

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