Santé / Société

«Alcool zéro» pendant la grossesse, un nouveau logo qui existe déjà

Temps de lecture : 8 min

Agnès Buzyn annonce un logo sur «toutes les bouteilles» pour dissuader les femmes enceintes de boire de l’alcool. Un logo qui... existe déjà depuis douze ans et une ministre isolée aux prises avec les lobbies.

Pregnancy | Janko Ferlič via Unslpash CC License by
Pregnancy | Janko Ferlič via Unslpash CC License by

«Scoop» d’Agnès Buzyn. C’était sur franceinfo, le 26 juin: «Un logo zéro alcool pendant la grossesse sur toutes les bouteilles». Pour quand? «C'est pour… je dirais… la fin de l'année… on est en train de négocier». Agnès Buzyn précise alors avoir «obtenu des alcooliers» qu’ils ne s’opposent pas à sa volonté. Un logo «qui explique bien qu'on ne doit boire aucun alcool pendant la grossesse».

La ministre des Solidarités et de la santé a simplement omis de dire que cette mesure est déjà en vigueur «sur toutes les bouteilles» et ce depuis 2006 – une décision prise par Xavier Bertrand, alors ministre de la Santé et des solidarités. Il s’agit depuis douze ans, sur tous les contenants de boissons alcooliques, d’une image minuscule tentant de montrer un profil de femme enceinte associé à un cercle barré. Un logo ou une «phrase d’information»: «La consommation de boissons alcoolisées pendant la grossesse, même en faible quantité, peut avoir des conséquences graves sur la santé de l’enfant».

Préoccupation récente

L’«alcoolisme maternel» est une préoccupation relativement récente, les conséquences toxiques sur les enfants de l’intoxication alcoolique in utero ayant longtemps été inconnues ou notablement sous-estimées. Le «syndrome d’alcoolisme fœtal» n’ a ainsi été identifié pour la première fois au monde par le Dr Paul Lemoine spécialiste de pédiatrie qui mena, à partir de 1958 dans la région nantaise, une étude sur les enfants nés de femmes malades de l’alcool.

Vingt ans plus tard une enquête de l’Inserm confirmait que l’on observait, chez des femmes fortes consommatrices d’alcool pendant leur grossesse, un excès de mortalité infantile ainsi que des anomalies de la structure du placenta. On décelait aussi chez l’enfant un retard du développement de la taille et du poids (hypotrophie) et un excès de malformations congénitales. Des données bientôt complétées, dans le nord de la France, par les travaux aux conclusions sans équivoque du Pr Gilles Crépin et du Dr Philippe Dehaene.

Pour autant ces résultats soulevèrent bien vite des questions aujourd’hui encore largement sans réponses: fallait-il conclure qu’il y avait à un gradient continu de la toxicité de l’exposition in utero du fœtus à l’alcool consommé par sa mère? Comment prendre en compte la nature, les quantités et la fréquence de cette consommation avec des lésions observées chez les enfants? Comment isoler ici l’alcool des autres toxiques, au premier rang desquels le tabac? Fallait-il poser l’hypothèse d’un rôle joué par un alcoolisme paternel? Interdire, et de quelle manière, toute consommation alcoolique durant la grossesse?

C’est dans ce contexte que fut publiée, en 2013, l’étude «Consommation d’alcool pendant la grossesse et santé périnatale en France en 2010», menée par Marie-Josèphe Saurel-Cubizolles, Caroline Prunet et Béatrice Blondel (Inserm, unité de recherche épidémiologique en santé périnatale et santé des femmes et des enfants).

«Décrire les caractéristiques des femmes consommatrices»

Les chercheuses voulaient alors estimer la fréquence des consommations d’alcool pendant la grossesse (telles qu’elle est rapportée par les femmes) et à «décrire les caractéristiques des femmes consommatrices». Elles ont aussi étudié les liens entre les niveaux rapportés de consommation, le risque de naissances prématurées et d’enfants de poids trop faible à la naissance. Il s’agissait là vaste travail mené sur la base des données de l’Enquête nationale périnatale, réalisée en 2010 auprès d’un échantillon représentatif de plus de 13.000 femmes en France métropolitaine.

Résultat: 23% des femmes déclaraient consommer des boissons alcooliques pendant la grossesse, même si, en pratique, les consommations étaient faibles; un peu plus de 2% des femmes déclarent avoir consommé plus d’une fois par mois et 17% disent en avoir consommé une fois par mois ou moins souvent. Seules 3% disent en avoir consommé seulement avant de se savoir enceinte.

Conclusion des auteures: «L’information des femmes en âge de procréer sur les dangers associés aux fortes consommations d’alcool doit être développée et les soignants doivent susciter le dialogue sur cette question, en particulier avec les femmes les plus à risque».

«La consommation de boissons alcoolisées est probablement sous-déclarée par les femmes compte tenu de la désapprobation générale vis-à-vis d’une telle consommation pendant la grossesse. Ce phénomène conduit à une imprécision de l’estimation du lien entre la consommation d’alcool et l’issue de la grossesse. [...] Nous n’avons pas les moyens d’évaluer l’amplitude de la sous-déclaration, ni d’en corriger les effets. Par ailleurs, cette enquête réalisée dans les jours qui suivent l’accouchement ne permet pas d’étudier les effets à moyen ou long terme sur la santé et le développement du nouveau-né.

De nombreuses femmes se demandent quelle quantité d’alcool elles peuvent consommer pendant leur grossesse sans mettre en danger la santé de leur enfant. Les connaissances scientifiques actuelles ne permettent pas de fixer un seuil de sécurité au-dessous duquel la consommation d’alcool serait sans danger. Il faut rappeler que la consommation d’alcool pendant la grossesse peut avoir des effets non seulement sur la période périnatale, mais également sur le développement neurocomportemental de l’enfant.

De ce fait, le message recommandant de ne pas boire d’alcool pendant la grossesse reste d’actualité. Les médecins et les sages-femmes doivent être en mesure d’amorcer le dialogue avec leurs patientes sur ce sujet sans banaliser la consommation d’alcool, même modérée, et sans en dramatiser non plus les conséquences.»

Grossir le pictogramme

L’action de la puissance publique? En 2013 les auteures rappelaient l’existence de l’arrêté publié au Journal officiel du 2 octobre 2006, «préconisant la présence sur toutes les bouteilles d’alcool d’un pictogramme représentant une femme enceinte, un verre à la main, barrée d’un trait rouge, pour informer les femmes des dangers liés aux boissons alcoolisées» –un pictogramme destiné notamment à illustrer la campagne «Zéro alcool pendant la grossesse» de 2007. «Nous ne disposons pas d’études ayant évalué l’application de ce pictogramme –de très petite taille– sur les bouteilles, ni l’impact de cette campagne sur la consommation d’alcool des femmes concernées», regrettaient alors les autrices.

Cinq ans plus tard rien n’a changé. Le logo-pictogramme «de très petite taille» est sur toutes les étiquettes depuis douze ans et aucune évaluation de cette mesure n’a été effectuée. Et c’est cette même mesure dont Agnès Buzyn annonce le lancement vraisemblablement «avant la fin de l’année». «Nous avons obtenu des alcooliers (sic) qu'il y ait un logo qui explique bien qu'on ne doit boire aucun alcool pendant la grossesse, a expliqué la ministre des Solidarités et de la santé. Nous sommes en train de travailler sur la taille et la couleur. On est en train de négocier.»

«Il ne faudrait pas boire quand on est enceinte et je crois qu'il y a beaucoup de femmes qui ne le savent pas [...] C'est très mauvais pour les fœtus.»

Agnès Buzyn, ministre de la Santé

Négociations difficiles: un projet d'agrandissement des dimensions de ce pictogramme, évoqué lors d'un comité interministériel du handicap avait, début 2017, provoqué de vives protestations. «Début 2017, la filière viticole était vent debout contre un premier projet d’agrandissement du logo», se souvient Le Monde. Peu auparavant le ministère avait annoncé vouloir imposer un pictogramme d’une taille d’« un centimètre au moins ». La Fédération des grands vins de Bordeaux faisait aussitôt savoir que «l’étiquette n’a pas vocation à apporter des indications médicales détaillées».

«Évidemment que les lobbies sont importants, je ne vais pas le nier. Mais la politique reste ferme», a déclaré Buzyn. Depuis mars dernier le comité interministériel de la santé prévoit d’«améliorer la visibilité du message sanitaire "zéro alcool pendant la grossesse sur les contenants d’alcool en augmentant notamment significativement la taille du pictogramme "interdit aux femmes enceintes"». Mais le caractère significatif de l’augmentation devra se faire «en concertation avec l’ensemble des acteurs» et la mise en œuvre ne sera pas effective avant «l’année 2019».


«Il ne faudrait pas boire quand on est enceinte et je crois qu'il y a beaucoup de femmes qui ne le savent pas [...] C'est très mauvais pour les fœtus», a encore déclaré Agnès Buzyn, reconnaissant l’inefficacité de la mesure en œuvre depuis douze ans. Interrogée sur le vin qu’Emmanuel Macron dit «boire midi et soir», la ministre des Solidarités et de la Santé a répondu que le président de la République «reste dans les seuils totalement admis par l'Organisation mondiale de la santé».

Contre-attaque des alcooliers

Cette nouvelle passe d’armes met une nouvelle fois en lumière l’isolement, sur ce sujet, d’Agnès Buzyn au sein du gouvernement. Un gouvernement qui vient d’accueillir sans difficulté les propositions « prévention alcool » que viennent de remettre au président de la République les filières de boissons alcoolisées (« Avec Modération !, Brasseurs de France, Vin & Société, Fédération française des spiritueux, Fédération française des vins d’Apéritif »).

«Cinq opérations de recherche-action sont ainsi proposées afin d'expérimenter des dispositifs de prévention ciblée, évalués rigoureusement puis généralisés en cas de succès: repérage et prise en charge des femmes enceintes en difficulté avec l'alcool; renforcement des compétences psychosociales des collégiens; prise en charge motivationnelle par Internet des jeunes ayant des usages à risque (binge drinking); mise à disposition d'éthylotests dans les lieux de vente ou de consommation d'alcool; mise en place d'un dispositif d'amont pour faciliter la pratique de l'intervention brève par les médecins généralistes.»

Cette opération de lobbying a aussitôt suscité l’ire de l’Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie (ANPAA). «Aucun pays ne s'est fait dicter avec une telle arrogance sa politique de santé par un lobby, accuse-t-elle. Dans aucun pays, un lobby ne s'est permis d'élaborer une politique de prévention en santé alors que les conflits d'intérêts sont patents et publics.»

«Au moment même où Mediapart démontre sans ambiguïté l'intensité des relations entre le lobby de l'alcool et l'Elysée, avec Audrey Bourolleau, l'ancienne déléguée générale du lobby Vin & Société à la manœuvre, la filière économique a sorti hier son propre plan de prévention en santé. Le plan remis hier par la filière économique de l’alcool est un coup de force et une provocation à plusieurs titre : il n'y a eu aucune concertation, ni information formelle avec les acteurs de santé. Sûr de l'appui de l'Elysée, le lobby ne prétend même pas faire semblant de négocier; le lobby économique impose ce qu'on accepterait d'aucun lobby, que ce soit celui du tabac, du médicament ou de l'alimentation. Que dirait-on si les cigarettiers s'imposaient de la sorte au ministère de la santé? [...]

Quant au contenu des propositions, les objectifs affichés ne sont suivis d'aucun engagement précis, d'aucune contrainte ni interdiction qui permettrait des effets concrets. De simples vœux pieux et déjà formulés qui devraient "promouvoir", améliorer", "favoriser la responsabilité" etc. On ne peut qu'admirer l'alignement des mots creux afin que rien ne change, l’absence d’objectif quantifié qui pèserait sur la filière, et qui permettrait d'évaluer les résultats.»

L’ensemble des spécialistes français de la lutte contre les addictions attend, depuis des mois, la publication du Plan gouvernemental de prévention des conduites addictives. Et l’association SOS Addictions présidée par le Dr William Lowenstein a fait son deuil de voir cette lutte promue au rang de grande cause nationale. «Ce "plan santé" des alcooliers est un camouflet à Santé Publique France et à l'Institut national du cancer dont les recommandations de leurs experts, publié en mai 2017, sont balayées», conclut l’ANPAA. Un Institut national du cancer qui fut dirigé, de 2011 à 2016 par Agnès Buzyn.

C’est dans ce contexte politique et sanitaire que l’on attend les précisions sur le nombre minima de milimètres du diamètre du futur logo.

Jean-Yves Nau Journaliste

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