Sports / Monde

Ce capitaine argentin aurait pu soulever la Coupe du monde mais il a refusé par conviction

Temps de lecture : 5 min

Jorge Carrascosa a mis un terme à sa carrière dans les années 1970, pour ne pas servir de vitrine au régime dictatorial de Videla.

Victoire de l'Argentine contre les Néerlandais le 25 juin 1978, en Coupe du monde | Staff / AFP
Victoire de l'Argentine contre les Néerlandais le 25 juin 1978, en Coupe du monde | Staff / AFP

Quel gamin (et adulte) fan de foot n'a pas, un jour, imaginé soulever la Coupe du monde en tant que capitaine de sa sélection? Un moment incroyable qu'une seule poignée de privilégiés a eu la chance de connaître. Parmi eux, du très lourd: Bobby Moore (1966), Carlos Alberto (1970), Franz Beckenbauer (1974), Dino Zoff (1982), Diego Maradona (1986), Lothar Matthäus (1990), Dunga (1994), Didier Deschamps (1998), Cafu (2002), Fabio Cannavaro (2006), Iker Casillas (2010), Philipp Lahm (2014) ou encore Daniel Passarella (1978).

À la place de l'Argentin, un autre homme aurait pu réaliser son rêve, mais il a tout simplement refusé de participer au Mondial 1978 qui se disputait à la maison. Pour quelle raison? Ses convictions. Son nom? Jorge Carrascosa dit «El Lobo».

Capitaine le jour du coup d'État

Le 24 mars 1976, soit plus de deux ans avant la finale du Mondial, Jorge Carrascosa et ses copains de la sélection sont en Europe dans le cadre d'une tournée de matchs amicaux. Ce jour-là, le brassard de capitaine bien serré autour du bras, Carrascosa affronte la Pologne avec l'Albiceleste sur la pelouse de Katowice. «Explosivité, habileté, fantaisie, audace», à l'époque, le défenseur latéral argentin a déjà pris part au Mondial 1974 et est doté d'énormes qualités appréciées par le sélectionneur César Menotti. Ce dernier le connaît bien puisqu'il l'a déjà eu dans son vestiaire au Huracán, club avec lequel ils ont remporté le championnat «Metropolitano» d'Argentine en 1973. À seulement 27 ans, deux ans avant le Mondial, «El Lobo» a quelques belles années footballistiques devant lui. En principe. L'équipe sud-américaine s'impose (2-1) mais le résultat est anecdotique compte tenu de la situation politique du pays.

Jorge Carrascosa sert la main d'Henri Michel en 1977

Dans le même temps, à des milliers kilomètres, la junte militaire renverse les péronnistes et instaure un régime dictatorial qui perdurera jusqu'en 1983.

Dès son arrivée à la tête du pays, le nouveau chef de l’État Jorge Rafael Videla promet «la fin de l’anarchie» et «le retour à l’ordre républicain». Il met en place une répression sanglante de tous les opposants et notamment des guérilleros marxistes. Enlèvements, tortures, meurtres... Au total, 30.000 personnes disparaissent pendant ces années noires selon les organisations de défense des droits de l'Homme.

«Pas un héros»

Dans un tel climat, Jorge Carrascosa n'envisage plus de porter le maillot ciel et blanc pour «plusieurs choses» qui lui ont fait comprendre que le football «n'était pas un milieu dans lequel il était bon d'évoluer». Il l'expliquera quatre décennies plus tard au quotidien argentin La Capital sans évoquer avec précision les exactions commises dans le pays ou les soupçons de corruption autour de la sélection. En 1977, à un an du tournoi, le joueur argentin met donc prématurément fin à sa carrière internationale.

Jorge Carrascosa pose avec Diego Maradona en 1977

Une décision qui n'est pas du goût du sélectionneur qui tente jusqu'au bout de le faire changer d'avis. La veille de communiquer sa liste des joueurs retenus pour participer à la compétition, César Menotti prend son téléphone pour lui proposer une nouvelle fois de faire partie de l'équipe. En vain... «Physiquement et techniquement j'étais très bien, mais psychologiquement, tu dois aussi être en forme et ce qui se passait me rendait malade. Je ne pouvais pas jouer et m'amuser», témoigne l'ancien international interrogé par la Repubblica.

Un geste qui va être considéré par certains comme «communiste» et «antipatriotique». L'ancien joueur minimise...

«Je n'étais pas un héros. J'ai juste essayé d'être cohérent avec ce que je pensais et ressentais. Beaucoup de proches, parents et amis, ont eu du mal à comprendre mon choix (...). Le football est un sport dans lequel vous devez gagner ou perdre avec dignité.»

Un appel au boycott

Jorge Carrascosa ne sera pas le seul footballeur à avoir critiqué ce Mondial. Ce fut le cas de Paul Breitner qui avait quitté la sélection en raison de divergences avec plusieurs membres de l'équipe ouest-allemande. L'ex-maoïste et champion du monde 1974 avait publié un article dans le magazine Stern dans lequel il critiquait la junte militaire et sa fédération (DFB). Il reprochait aux dirigeants leur connivence vis-à-vis du régime argentin et le rôle de propagande joué par le football. Une sortie qui avait fait beaucoup parler en RFA.

Johann Cruyff ne se foula pas non plus les pelouses argentines. Pas par contestation politique mais bien par peur pour sa vie et celle de ses proches. Le «Hollandais volant» raconta bien des années plus tard avoir été victime d'une tentative de kidnapping, chez lui, à Barcelone. Une mésaventure qui rappelle celle vécue par Michel Hidalgo. Le sélectionneur français de l'époque s'était fait braquer sur une petite route de Gironde par «un groupe opposé à la Coupe du monde».

Sur place, plusieurs joueurs ayant participé au tournoi ont aussi pris part à des actions pour montrer leur opposition au régime. Les joueurs suédois sont allés rencontrer les «mères de la place de mai» qui réclamaient (et réclament toujours) la vérité sur les disparus de la dictature.

Les Hollandais font, quant à eux, une croix sur leur médaille de finaliste pour éviter de serrer la main de Videla.

Ce que les Argentins et Daniel Passarella ne feront bien évidemment pas. L'ancien coéquipier de Carrascosa brandit la coupe puis pose aux côtés du dictateur dans un stade Monumental de Buenos Aires plein comme un oeuf et situé à seulement 1,3 kilomètre du terrible centre clandestin de détention et de torture du régime.

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