Sports / Culture

Ce que le foot doit à «Olive et Tom»

Temps de lecture : 7 min

Le football actuel semble s'être largement inspiré du manga des années 1980, récemment relancé en France.

Le retourné acrobatique de Cristiano Ronaldo lors du quart de finale de la Ligue des Champions opposant le Real Madrid à la Juventus, le 3 avril 2018 à l'Allianz Stadium de Turin (Italie) | Alberto Pizzoli / AFP
Le retourné acrobatique de Cristiano Ronaldo lors du quart de finale de la Ligue des Champions opposant le Real Madrid à la Juventus, le 3 avril 2018 à l'Allianz Stadium de Turin (Italie) | Alberto Pizzoli / AFP

Cet article est publié en partenariat avec le magazine trimestriel Machin Chose, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

«Han!!! le chef-d’œuvre, le chef-d’œuvre de Cristiano Ronaldo!»

Le 3 avril à ­l’Allianz Stadium de Turin, l’attaquant du Real Madrid marque un but à la 64e minute du match d’un spectaculaire retourné acrobatique du droit, qui fait hurler de joie jusque dans les rangs des supporters de la Juventus.

L’image de cette bicyclette parfaite de «CR7» en quarts de finale de la Ligue des Champions fait immédiatement le tour du monde, comme celle de la réaction de ­Zidane, qui se tient la tête avec les mains devant ce qu’il considère comme «l’un des plus beaux buts de l’histoire du foot».

Servi sur la droite par le centre d’un de ses coéquipiers, l’attaquant star s’est envolé à plus de deux mètres du sol, dos au but adverse, avant de basculer en arrière et de reprendre de pleine volée le ballon pour l’envoyer au fond des filets de la Juve.

Malgré sa réputation de meilleur gardien de but au monde, l’Italien Gianluigi Buffon n’a même pas bougé pour sauver son équipe, trop ébahi par ce retourné d’anthologie qui a immédiatement évoqué à de nombreux spectateurs les exploits surréalistes d'Olive et Tom.

Une tripotée de mèmes juxtaposant un Ronaldo voltigeant à des images du dessin animé des années 1980 a fait son apparition sur les réseaux, qui s’étaient déjà emballés la veille pour célébrer le retour de la série culte sur les écrans, dans une version modernisée de cinquante-deux épisodes aux graphismes retravaillés.

Habilement relancée juste avant le Mondial 2018 et en prévision des Jeux Olympiques de Tokyo en 2020, la série annonçait d’emblée avoir conservé la même trame narrative et ce qui a fait son succès: des mouvements footballistiques invraisemblables.

Mais depuis les acrobaties jubilatoires de la série originale de 1983, le foot a lui aussi largement évolué, au point que l'on peut aujourd'hui dire qu’il s’est olive-et-tomisé.

Premiers dribbles

À sa création, le match était pourtant loin d’être gagné pour Olive et Tom. Créé en 1983 par le studio japonais Tsuchida Productions, ce dessin animé adapté d’un manga de Yoichi Takahashi suit les aventures d’Olivier Atton (Tsubasa Ozora dans la version originale), dont le rêve est de devenir champion du monde de football.

Sauf qu’à l’époque, le Japon est obnubilé par le tout-puissant baseball, dont raffole tout l’archipel et qui se retrouve déjà dans bon nombre de mangas.

Mais qu’importe: s’il est presque le seul Japonais à connaître les règles du football, Takahashi passe de longues nuits à dessiner tout en regardant les retransmissions en direct des matchs du Barça, son équipe préférée.

Pour réussir à séduire le public nippon, il n’hésite pas à exagérer les actions, à démultiplier la taille des terrains ou la puissance des frappes et à mettre en scène des matchs en forme de batailles aussi spectaculaires qu’héroïques.

«Même si je me suis surtout inspiré de Kempes et de Maradona pour les actions fantasques, je voulais vraiment que le personnage d’Olivier Atton ait beaucoup de similitudes avec Kazuyoshi Miura, car c’était le premier footballeur japonais à jouer à l’étranger», expliquera plus tard Takahashi au magazine So Foot.

Un parti pris qui ancre d’emblée Olive et Tom dans la culture japonaise et lui permet de connaître un succès rapide dans le pays. À tel point que l’anime y est pour beaucoup dans l’explosion du football japonais.

Depuis 1998, le Japon s’est systématiquement qualifié à toutes les Coupes du monde et certains de ses plus grands joueurs, comme Hidetoshi Nakata et Shunsuke Nakamura, ont reconnu publiquement qu’ils n’auraient jamais commencé le football sans Olive et Tom.

Autrice du livre Histoire du manga, la spécialiste Karyn Nishimura‑Poupée vit au Japon et confirme que là-bas, on estime «qu’il n’y aurait pas les Keisuke Honda et autres grands joueurs de football japonais s’il n’y avait pas eu Olive et Tom. C’est aussi sans doute vrai, même indirectement, pour les équipes féminines. L’anime Olive et Tom a plus que contribué, il a lui-même développé l’intérêt pour ce sport et sa pratique par un grand nombre d’enfants». Victoire à domicile, donc.

Terrain conquis

Mais le succès de la saga Olive et Tom est loin de s’être limité aux frontières de l’archipel. Profitant de l’engouement international pour le football, les héros du dessin animé se sont rapidement imposés partout dans le monde, dans des adaptations italiennes, espagnoles, arabes, françaises et autres. ­

Parmi les joueurs ayant publiquement évoqué l’importance d’Olive et Tom dans leur engouement pour le ballon rond, on compte des stars comme l’Allemand Mesut Özil, le Français Hugo Lloris, l’Italien Alessandro Del Piero, le Colombien James Rodríguez ou l’Espagnol Fernando Torres, qui déclarait à la presse anglaise que «quand j’étais petit, nous avions parfois du mal à capter le programme à la télévision, mais tout le monde à l’école parlait de ce dessin animé sur le football».

Une nostalgie que d’autres ont poussé plus loin, comme André-Pierre Gignac, qui s’est fait tatouer le personnage d’Olivier Atton, Sergio Agüero, qui ne joue pas un match sans ses protège-tibias à l’effigie de la série, ou ces dizaines de footballeurs qui s’acharnent à reproduire sur YouTube des mouvements tels que la double frappe de Ben Becker et Olivier Atton ou le tir du tigre de Mark Landers.

Devant un tel enthousiasme, le Japon a décidé de faire d’Olive et Tom l’un des moteurs du «Cool Japan», une politique de soft power visant à influencer les intérêts du pays par des moyens culturels.

«C’est clairement un des mangas que le gouvernement a choisi comme symbole du Cool Japan. C’est ainsi que les personnages d’Olive et Tom sont venus habiller des camions des Forces d’autodéfense japonaises en mission de maintien de la paix en Irak», explique par exemple Karyn Nishimura-Poupée. Rien d’étonnant donc à ce qu’aujourd’hui, la marque Olive et Tom jouisse d’une renommée mondiale hors-norme.

Aadil Tayouga, responsable licence pour Viz Media Europe, gestionnaire des droits de la série en France, rappelle: «Il y a des millions d’influenceurs naturels. Pour le lancement du reboot, on a eu un article sur le site de L’Équipe qui est directement entré dans le top dix de leurs articles les plus partagés de tous les temps». Nostalgie, quand tu nous tiens.

Un truc de foot

Mais le succès d’Olive et Tom n’est pas qu’une ­affaire de nostalgie. Sa popularité s’explique avant tout par le fait qu’il préfigure très largement les évolutions du football moderne vers un divertissement qui –comme un bon film d’action ou un jeu vidéo– se doit d’être intense et émouvant. Les spécialistes parlent alors de «football-spectacle», un terme qui sous-entend un style de jeu offensif, des actions rapides et des buts en pagaille.

Journaliste au magazine So Foot et auteur de plusieurs livres sur ce sport, Joachim Barbier explique que «quand on regarde des vidéos de Pelé dans les années 1950, on réalise que c’est incroyablement lent. Aujourd’hui, tout est fait pour rendre le jeu plus intéressant et plus rapide, que ce soit dans la préparation physique des joueurs, dans l’entraînement technique ou dans l’utilisation d’équipements spécifiques. Et ça fonctionne. Cette année, tous les matchs de la Ligue des champions se terminent sur des scores comme 6-3 ou 5-2».

Pour le Mondial 2018, le ballon officiel créé par Adidas est par exemple spécialement conçu pour être plus léger et moins facile à contrôler par les gardiens, à la manière de ces ballons flottants et tordus par la vitesse qui ont fait la renommée d’Olive et Tom.

Mais pourquoi une telle envie de faire le show? Tout simplement parce que le foot est de plus en plus populaire, poussé par le développement de tournois comme la Ligue des champions à partir de 1992 et l’augmentation des investissements financiers autour de ce sport.

Pour pouvoir conserver dans les stades ou sur les chaînes télévisées ce nouveau public qui en veut pour son argent, il faut donc donner à voir un jeu aussi beau que celui d’Olivier Atton ou de Mark Landers. Quitte à ce que les clubs y perdent parfois leurs ancrages locaux pour devenir de véritables multinationales brassant joueurs et supporters du monde entier.

«Il y a deux ou trois ans, quand tu allais à Old Trafford [le stade de Manchester United, ndlr], la moitié du public était là car c’était une étape prévue par un tour-opérateur», rigole Joachim Barbier.

Une vision du football comme bien de consommation qui n’a cependant rien à voir avec les valeurs d’amitié, d’entraide, de fair-play et d’amour du maillot propres aux personnages d’Olive et Tom. Et c’est là tout le drame du football-spectacle de 2018: quoi qu’il fasse, il restera toujours tristement moins impressionnant et moins moral que dans l’anime de Yoichi Takahashi.

Le roi Cristiano Ronaldo est prévenu. Il peut bien marquer les plus beaux buts au monde ou décrocher la lune pour la mettre au fond des filets adverses, son plus grand rival restera pour toujours un enfant de 11 ans nommé Olivier Atton.

Simon Clair Journaliste

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