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Les enfants pensent que les enceintes connectées sont vivantes et c’est un problème

Temps de lecture : 4 min

C’est assez grave dans la mesure où l’on achève d’inverser le rapport habituel aux outils.

Comment résister à la possibilité de donner un ordre à une voix d’adulte qui ne pourra jamais vous punir? | Capture d'écran via YouTube
Comment résister à la possibilité de donner un ordre à une voix d’adulte qui ne pourra jamais vous punir? | Capture d'écran via YouTube

Il y a de nombreuses années, chez les gens qui s’intéressaient aux «nouvelles technologies» comme on disait, il y avait deux clans. Ceux qui pensaient que l’avenir serait aux robots humanoïdes (des robots d’apparence humaine) qui nous serviraient et ceux qui pensaient que la technologie serait intégrée dans chaque objet du quotidien.

En 2018, on sait que les deux avaient raison. Les objets de la maison sont connectés et il y a une espèce de super intendante qui les gère tous: l’enceinte connectée. Elle ne ressemble pas à un humain mais elle entend et elle parle. C’est ce qu’on appelle un assistant virtuel. Il y en avait déjà dans les smartphones, mais avec l’enceinte, vous pouvez lui dire d’éteindre la lumière de la salle de bain, de monter le chauffage, de passer une chanson de Dalida, ou de vous donner immédiatement la date de naissance de George Clooney, tout ça le cul sur le canapé sans bouger un petit doigt. Et la machine vous obéit et vous répond.

Or depuis le mois de mai, la polémique monte aux États-Unis: faut-il forcer les enfants à dire «s’il vous plaît» aux assistants virtuels? Des parents ont commencé à s’inquiéter du fait d’entendre leurs enfants dire: «Alexa, éteins la lumière… gros caca». Eh oui, si vous avez six ans, comment résister à la possibilité de donner un ordre à une voix d’adulte, un adulte qui ne pourra jamais vous punir? Du coup, foison d’interviews de pédopsys se demandant si ces enfants ne vont pas donner des ordres à de vrais adultes et insistant sur la nécessité de leur inculquer de bonnes manières, qu'importe l'interlocuteur.



La question a l’air futile mais elle est éminemment politique dans la mesure où elle révèle notre rapport à la technologie. Quelle place veut-on donner aux objets? En fait, le problème, c’est qu’on a tous tendance à croire que ces objets ont vraiment une âme ou des sentiments ou un truc humain. Les parents que cela dérange d’entendre leur enfant mal parler à Siri, Alexa ou Google, c’est parce qu’ils entendent un dialogue entre deux voix humaines, deux interlocuteurs. Alors qu’à l’inverse, ils n’apprécieraient sans doute pas d’entendre leur enfant dire «merci» à la télé quand elle s’allume. Pourtant, respecter un objet, c’est ne pas le casser. Ça n'a jamais été de lui dire merci. On est en train de créer une forme d'animisme des objets.

Plus grille-pain ou grande sœur?

Donc dire aux enfants d’être polis avec les assistants virtuels, c’est valider chez eux l’intuition –fausse– qu’ils sont humains. Et c’est assez grave dans la mesure où l’on achève d’inverser le rapport habituel aux outils. Le vivant se sert de l’outil non vivant. Nous sommes déjà entrés depuis un moment dans une ère où la plupart d’entre nous se servent d’objets sans avoir aucune idée de la manière dont ils fonctionnent vraiment. Ce qui les range dans une catégorie vaguement magique. Le fait de doter ces machines de voix humaines achève de les dé-réifier, ou dé-chosifier si vous préférez.

Non seulement on se retrouve à inverser le rapport entre l’humain et la machine, mais c’est même carrément le rapport entre le vivant et l’objet. Parce que vaguement, on peut admettre que Siri n’est pas une personne, mais on a quand même bien l’impression qu’elle est vivante, une vie sous une autre forme. Et c’est assez normal d’un point de vue cognitif de supposer qu’une voix humaine est douée de sensibilité. Surtout qu’on s’adresse vraiment à l’objet, on dit «éteins la lumière» et pas «éteindre la lumière» –l’usage de l’infinitif aurait réglé une partie du problème de la politesse. Et puis merde, on a vu Terminator trois fois, on sait que les machines sont vivantes et qu’à la fin elles dominent le monde alors il vaut mieux ne pas se fâcher avec elles.


«Nathan, sois gentil avec le monsieur.»

Alors bien sûr, il faut éduquer les enfants à ces objets. La première fois qu’un petit entend la voix de quelqu’un qu’il connaît au téléphone, il ouvre des yeux hallucinés. Et puis, on lui explique. Comme j’ai dû expliquer un jour à mon fils que non, tout ce qu’il voyait à la télé n’était pas en direct. La semaine dernière, justement, il s’est retrouvé par mégarde à discuter avec l’assistant virtuel qui est sur la tablette. Je lui précise bien que ce n’est pas une personne. Il me répond qu’il a compris. Et ensuite je l’entends demander à la tablette: «Tu es né où? C’est quoi ton nom de famille?». En même temps, à un âge où on a des amis imaginaires, comment peut-il comprendre qu’une voix qu’il entend pour de vrai n’est pas vivante? Je pense que je peux lui faire vingt minutes d'explication et que si, ensuite, je lui demande le sexe de l’assistant, il me va répondre fille ou garçon alors que si je lui demande le sexe du grille-pain il me regardera comme une abrutie.

Mais devant les inquiétudes des parents américains, les fabricants d’enceintes connectées n’ont pas exactement pris le chemin de rappeler que leur produit était plus proche du grille-pain que de la grande sœur. Ils ont ajouté des fonctions. L’enceinte d’Amazon félicite les enfants qui parlent poliment, pour «encourager les bons comportements». Et sur celle de Google, on peut activer un mode «mot magique» pour qu’elle ne réponde pas en cas d’oubli de formule de politesse. Mais toujours pas de mode infinitif. Mandieu…

Je sais à l’avance que certains vont me répondre «Bah t’as qu’à pas en avoir chez toi». Alors je vais faire une réponse collective ici: je n’en ai pas chez moi et ne compte pas en avoir. Et l’autre remarque qu’on va me faire, c’est «Tu n’as pas évoqué les problèmes d’espionnage». C’est vrai, ce n’était pas le sujet. Ces machines sont des enregistreurs à données personnelles (Mattel a dû abandonner la commercialisation du sien justement à cause du non-respect de la vie privée). Ce sont également des systèmes piratables, ce qui peut poser de gros problèmes. Et ils peuvent aussi servir à de nouvelles formes de violences domestiques.

Et puis, à titre personnel, je ne pensais pas un jour écrire cette phrase, mais j’ai assez envie que mes enfants apprennent ce qu’est un interrupteur.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq.

Titiou Lecoq

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